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e00088104R
I
BODLBIAN LIBRARY
OXPORD
BODLEIAN LIBRARY
OXPORD
LA VIE
DE
SAINTE DOUCELINE
11
■ARSkilXi;.- T)r9 M Llth CAYEH * Cla rue Saiat-r«n«i»l, B7-
LA VIE
DE
■ SAINTE DOUCELINE
FONDATRICE
DES BÉGUINES DE MARSEILLE
COMPOSFE AU TREIZIEME SlèCLE EN LANGUE PROVENÇALE
^^ubîiée pour la première fois , avec la traduction en français
et une introduction critique et historique.
PAR
L'Abbé J.-H. ALBANÉS
Docteur en théologie et en droit canonique,
Historiographe de TÉglise de Marseille.
MARSEILLE
KTÎENNE CAMOIN, L! B RAI RF- lî DIT K l R
1 . rue Caoebiére , 1.
• M DCCC LXXIX
//Û
On
~ V /^
/ /
Tiré à 200 exemplaires^
20 sur papier de Hollande.
Marseille, le 23 août 1879, en la fête de saint Louis.
qMon cher Chanoine j
En publiant la Vie de sainte Douceline, fondatrice des
béguines à Marseille , vous ajoutes^ une nouvelle fleur à la
couronne déjà si riche des Saints de notre Église.
Le nom de sainte Douce Une était presque inconnu, et c'est à
peine si les célèbres auteurs des Acta Sanctorum consacrent
quelques lignes à sa mémoire. L'écrit que vous faites paraître
aujourd'hui, ce joyau de la langue romane de la fin du
Xlir siècle y avait échappé à leurs savantes recherches ; quel
dommage qu'il fût resté à jamais dans l'oubli ! Peut-on
imaginer rien de plus pur, déplus suave, de plus édifiant ! On
y sent bien la main et surtout le cœur d'une des pieuses filles
de Douce Une ; on voit bien qu'elle a connu la Sainte , qu^elle a
eu le bonheur de vivre avec elle, de la suivre comme un mo-
dèle et de l'aimer comme une mère.
L'intelligence du texte n'est point aisée pour le grand nom-
bre ; aussi, vous ave^ pensé, avec raison, qu'il fallait Faccom^
pagner d'une traduction. Ce travail était fort ardu, à cause
surtout des exigences typographiques qui obligeaient le tra-
ducteur de donner, à chaque paragraphe, exactement le
même espace à deux langues qui n^ont pas la même concision.
Vous ave:{ résolu cette difficulté avec un rare bonheur ^ et si
vous vous êtes abstenu défaire une traduction toujours litté-
raie, ce qui n était ni possible, ni désirable, toujours vous ave:{
donné fidèlement V entière pensée de Fauteur, et, ce qui est
bien mieux , vous ave:^ reproduit son caractère de simplicité,
de candeur et de piété.
La savante introduction que vous ave^ placée en tête de la
Vie, et la précieuse collection des pièces justificatives inédites,
que vous y ave\ ajoutée, donnent un grand intérêt à votre
publication, en éclairant d'un nouveau jour les circonstances
qui se rattachent à Fhistoire de la Sainte, à son établissement
de Marseille, et à Fépoque où elle vivait. Les bulles de Jean
XXII, que vous ave^ découvertes récemment dans les archives
du Vatican, me paraissent surtout fort importantes, puis-
qu^ elles justifient entièrement les filles de sainte Douceline et
les distinguent tout-à-fait des béguines d'Allemagne, qui
avaient été supprimées par Clément V, au concile de Vienne.
Je ne doute pas, mon cher Chanoine, que la Vie que vous
donne:; au public ne renouvelle de nos jours les mêmes fruits
de piété et d^édification qu'elle produisit au temps où elle fut
écrite, et qu'elle ri^excite des âmes, sous Fimpulsion de la grâce
divine, à suivre la Sainte dans les étroits sentiers des conseils
évangéliques. Le diocèse de Marseille a toujours été une terre
aimée et bénie de Dieu; de tout temps, il a été comme le jardin
du Seigneur, où il s'est plu à cultiver et à faire grandir, pour
sa gloire et le bien des âmes, les plus belles fleurs de la vir-
ginité.
// me reste, en terminant cette lettre, à formuler un vœu
qui sera certainement entendu : celui de vous voir faire suivre
bientôt ce beau travail d^autres travaux aussi intéressants,
aussi solides, aussi édifiants, tels, en un mot, que le diocèse a
le droit de les attendre de son historiographe.
Veuille:^ agréer ^ mon cher Chanoine, la nouvelle assurance
de mon entier et affectueux dévouement en N, S.
t LOUIS, Év. de Marseille.
^^|i ' Ji - ii " n
PROLÉGOMÈNES
«MMMM*W«MmMMfWWW
La Vie de sainte Douceline n'a jamais été publiée dans
aucune langue ; on la chercherait vainement dans les recueils
de Vies des Saints , les plus considérables et les plus com-
plets. La peine que nous avons prise pour arriver à l'y
découvrir n'ayant abouti à aucun résultat^ nous croyons
pouvoir assurer qu'on ne parviendrait pas à l'y trouver, et
que personne n'a encore essayé de faire connaître l'histoire
si curieuse et si admirable de cette Sainte.
Elle fut pourtant écrite, peu d'années après sa mort, par
un auteur qui évidemment avait vécu avec elle , et avait dû
voir de ses propres yeux la plupart des faits qu'il raconte.
Aussi a-t-il pu entrer dans les détails les plus précis et les
plus circonstanciés, non seulement sur les événements qui
avaient eu lieu en public, mais encore sur ceux qui s'étaient
passés dans l'intérieur de la maison habitée par la Sainte, et
dans le secret de sa vie religieuse. Il oiire donc toutes les
garanties que l'on est en droit d'exiger d'un historien. C'est
un témoin oculaire, qui a puisé à leur source les renseigne-
ments les plus authentiques, qui a pris soin de recueillir les
II
VI VIE DE SAINTE DOUCELINE.
propres paroles de sa sainte mère , pour les enchâsser dans
son texte ; d'un autre côté, la simplicité et la naïveté de son
récit suffisent pour démontrer quelle est sa bonne foi et son
exactitude historique.
Sous un triple point de vue , la Fie de sainte Douceline
nous semble avoir un intérêt peu ordinaire. Sous le rapport
de la linguistique, elle est, pour la langue dans laquelle elle
a été écrite, d'une très grande importance. Aujourd'hui où
l'on étudie si sérieusement les vieilles langues parlées par
nos pères , tout le monde sait quelle est, pour ce genre de
travaux, la valeur des documents ayant, avec une étendue
considérable, une date fixe et une provenance certaine. Ce
sont les seuls qui puissent ofirir au savant une base assurée
pour ses recherches sur la formation et l'histoire d'une
langue, en lui fournissant des données abondantes, et entiè-
rement irrécusables pour l'époque comme pour les lieux
auxquels elles appartiennent. Très importante pour l'étude
du provençal en général ( i ), la Vie de sainte Douceline est,
pour le dialecte parlé à Marseille au treizième siècle, un
monument unique et hors ligne, que ceux-là surtout appré-
cieront convenablement qui savent à quoi se réduit le peu
que nous possédons du vieil idiome marseillais.
L'histoire, de son côté, trouvera largement à puiser dans
ce document original, où le treizième siècle se reflète si
énergiquement avec sa foi vive et ardente : l'histoire locale
d'abord, qui pourra y ramasser des renseignements précieux
sur les monuments, les institutions et les mœurs de la ville
et des habitants de Marseille, et un nombre considérable de
noms propres. Puis, l'histoire religieuse, et plus particuliè-
rement celle de l'ordre de saint François, dont plusieurs
(i) <c La Vie de sainte Douceline.... ouvrage qui est très important, non seu-
lement pour l*histoire de la langue, mais encore pour celle du mouvement
franciscain dans le midi de la France. » Les derniers Troubadours de la Pro-
vence^ par Paul Mster. 187 i . — p. 19.
PROLÉGOMÈNES. vu
personnages célèbres sont mêlés intimement à la vie de la
Sainte. Enfin^ l'histoire générale elle-même profitera de ces
pages remplies de faits, où tient une place si importante
Hugues de Digne, cet orateur éloquent qui prêcha devant
saint Louis , arrivant de sa première croisade , et que Join-
ville a inunortalisé dans son histoire. Mentionnons aussi les
nombreux rapports que sainte Douceline eut avec la cour
de Charles d'Anjou, comte de Provence et roi de Naples.
Plus d'un lecteur sera surpris de retrouver ici, dans toute la
rudesse de son caractère, le futur vainqueur de Manfred
et de Conradin, et d'y voir comment son esprit si altier fut
dompté par la sainteté d'une humble et pauvre femme, dont
il vint prendre les conseils, avant de marcher à la conquête
du royaume de Naples.
Envisagée sous un troisième aspect, la Vie que nous
publions peut soutenir la comparaison avec ce qu'il y a de
plus remarquable en fait de Vies de Saints, et nous ne savons
pas si aucune de ces Vies ascétiques et merveilleuses que les
âmes pieuses recherchent avec amour, l'emporte en réalité
sur celle-ci. En considérant les vertus de la Sainte, son ad-
mirable doctrine, ses éclatants miracles, l'influence incontes-
table qu'elle exerça sur ses contemporains, et la grâce
incomparable qui fit de sa vie comme une extase non inter-
rompue , nous nous demandons si l'histoire des Saintes les
plus renommées et les plus chères aux cœurs chrétiens ont
quelque chose de plus à offrir à leur admiration que ce que
l'on trouve ici.
Malgré tout l'intérêt qu'eUe présente sous ce triple rap-
port, linguistique, historique et hagiographique , la Vie de
sainte Douceline n'en a pas moins été inconnue jusqu'à ce
jour aux linguistes, aux historiens et aux hagiographes.
Sauf une seule exception, tous ceux qui ont travaillé sur la
langue provençale, ou romane, l'ont passée sous silence, et
l'ont ignorée complètement. On peut se convaincre de ce
VIII VIE DE SAINTE DOUCELINE.
que nous avançons par le simple examen des textes employés
par ces divers auteurs, et des listes qu'ils nous ont fournies
des sources où ils ont puisé : aucun d'eux ne cite la Vie de
sainte Douceline. La chose devient encore plus évidente, si
Ton ouvre les (actionnaires et les glossaires de la langue
romane , puisqu'un grand nombre de mots qui se trouvent
dans cette Vie y manquent entièrement.
Cette .omission est surtout difficile à comprendre en ce
qui concerne le Lexique Roman de Raynouard ; car il est
certain, comme nous l'établirons, qu'au moment où cet
ouvrage a été composé , le manuscrit de la Vie de sainte
'Douceline se trouvait à la Bibliothèque Nationale , où les
auteurs du Lexique ont surtout ramassé leurs matériaux.
Quoi qu'il en soit, M. Meyer paraît être le seul qui ait eu
connaissance de ce document, et qui en ait reconnu tout le
prix. Il l'a mentionné plusieurs fois dans ses ouvrages, et
en a publié tout récemment quelques pages ( x ). Antérieu-
rement, il est vrai, M. Bartsch en avait inséré un fragment
dans son recueil de textes provençaux (2); mais comme il
reconnaît lui-même tenir ce texte de M. Meyer, c'est à
celui-ci en réalité que l'on doit tout ce qm a paru jusqu'à ce
jour de la Vie de sainte Douceline.
Les historiens ne l'ont pas connue davantage. Tous ceux
qui ont écrit l'histoire de la Provence et de Marseille , ont
emprunté les quelques lignes qu'ils consacrent à sainte
Douceline, aux martyrologes et aux écrivains de l'ordre de
saint François, auxquels ils nous renvoient ; et ceux-ci sont
d'une brièveté et d'une maigreur désespérantes. Wadingue,
le plus important et le plus explicite de tous, n'a sur ce sujet
qu'un très court paragraphe, duquel il résulte avec la der-
nière évidence qu'il n'a pas vu les actes de notre Sainte ,
(1) Recueil itanciens textes bas-latins, provençaux et français. Paris.
1874. m-8% pp. 142-146.
(2) Ckrestomathie provençale. 2"* édit. Elberfeld. 1868. în-8*, col. 299.
PROLÉGOMÈNES. iz
puisqu'il altère son nom, l'appelant Dulcinây et se trompe
sur Tannée de sa mort qu'il assigne à 1282. Il n'a que
quelques mots pour parler de ses extases et de ses visions ; et
il en indique ime seule, de laquelle précisément il n'y a au-
cune trace dans sa Vie (i).
Nous ayons déjà averti que les hagiographes ont tous
partagé l'ignorance commime, et il ser^t inutile de chercher
à démontrer ime chose par trop certûne. Il suffira, pensons-
nous, d'indiquer ici ce qu'ont là-dessus les BoUandistes ,
chez qui l'on est sûr de retrouver tout ce qui existe dans
les recueils moins importants. La gigantesque collection des
Âcta Sanctorumy dans laquelle les Saints les moins connus
ont leur histoire, et pour qui la Vie de sainte Douceline aiirait
été un document des plus précieux, si ses collecteurs avaient
eu la chance de la découvrir, ne nous fournit absolument
rien sur notre Sdnte.
N'ayant eu pour les renseigner sur son compte que
quelques historiens mal informés, et quelques martyrologes
incomplets, les savants auteurs des yicta sont plus qu'insuf-
fisants sur ce point particulier. Au i*' de septembre, jour
de la fête de sainte Douceline, ils ne l'ont pas même men-
tionnée. Ce n'est qu'au 26 et au 29 octobre qu'ils lui ont
consacré quelques lignes parmi les Saints pretermissi. Ceux
qui voudront se donner la peine de dépouiller ce grand
recueil, n'y trouveront sur ce sujet rien autre chose que ces
deux courts passages bien insignifiants. Nous n'en faisons pas
un crime aux savants auteurs de l'inestimable ouvrage. Il est
clair comme le jour qu'ils nous ont donné tout ce qu'ils
savaient, et que par conséquent la belle Vie de sainte Dm-
Céline n'est jamais tombée sous leur nuûn ; ils se seraient
empressés d'en enrichir leur publication.
Nous sonunes heureux de suppléer à ce qu'ils n'ont pu
fi) Atmaies'Minorum. 1"* édit. tom. V. 1733. in-fol. ad an. laSa^ |>ar. zi.
X VIE DE SAINTE DOUCELINE.
faire, et de mettre enfin au jour la vie inédite de la Sainte
marseillaise. A raison de son importance, nous ne pouvons
nous dispenser, en la publiant pour la première fois, de
traiter préalablement un certain nombre de questions qui la
concernent, et dont la solution aura pour résultat d'en
faciliter l'intelligence. C'est ce qui fait l'objet de ces Pro-
légomènes , dont la première partie sera consacrée à faire
connaître le manuscrit que nous éditons et l'auteur de la
Vie de sainte Douceline ; la seconde , à éclaicir tout ce qui
regarde la Sainte elle-même , et l'établissement qu'elle a
fondé ; la troisième, à étudier la langue dont on s'est servi
pour écrire sa Vie.
PREMIERE PARTIE
I . — Le manuscrit qui nous a conservé la Vie de sainte
Douceline est unique ; il n'y en a point d'autre connu. Il se
trouve à Paris à la Bibliothèque Nationale, où il porte, dans
le fonds français, le numéro 13503. C'est un petit volume
écrit sur vélin, ne contenant que cette Vie seule , et d'un
format assez réduit, puisqu'il ne mesure que 16 centimètres
et 7 millimètres de hauteur, sur une largeur de 1 2 centi-
mètres. Il se compose de dix cahiers égaux, chacun de dix
feuilles de vélin, plus, à la fin, un petit cahier de quatre. En
réalité, la vie de la Sainte n'occupe en tout que 102 feuillets ;
celui qui est numéroté 103 ne contient rien au recto, et au
verso , il y a seulement la formule de profession des bé-
PROLÉGOMÈNES. xi
guines, et un hymne dont elles se sont servies. Le dernier
est entièrement blanc. Chacun des dix cahiers porte en
réclame, au bas de sa dernière page, le premier ou les pre-
miers mots du cahier suivant , encadrés dans un ornement
délicatement dessiné.
Tout le manuscrit est écrit de la même main, en lettres
gothiques assez grandes, ayant tous les caractères de l'écri-
ture du premier quart du quatorzième siècle. La formule
de profession que l'on trouve au feuillet 103, a été ajoutée
par une autre main, un peu plus récente, et l'hymne écrit à
la marge du même feuillet en lettres plus petites, est un peu
plus récent encore , mais toujours du quatorzième siècle.
Il n'y a pas d'autres ornements que les titres des chapitres
écrits en lettres rouges, et une grande lettre ornée, rouge et
bleue , en tête du livre , et au commencement de chaque
chapitre ; plus, une bordure aux mêmes couleurs, encadrant
le haut et les deux côtés de la première page. Cette bordure
se retrouve également à la marge intérieure ou extérieure
des pages où commence un chapitre.
Le texte est écrit de manière à remplir les pages en entier,
sans aucune division en paragraphes. De temps en temps
seulement, un signe à l'encre bleue ou rouge, placé au milieu
des lignes, indique une coupure ; mais ces marques arrivent
assez rarement, et sont certainement insuffisantes pour
signaler le commencement des alinéas , dont on a tenu fort
peu de compte, car tout se suit sans séparation aucune. Les
chapitres se suivent également sans intervalle , et dans la
même page où le premier finit, le second continue, sans que
rien distingue l'un de l'autre, si ce n'est le titre rouge et la
lettre ornée.
Un seul et même écrivain a fait de sa main le manuscrit
tout entier, dont l'écriture est identique d'un bout à l'autre.
Nous pensons que c'est lui qui s'est nommé à la fin, en pre-
nant le titre de Jacques le pécheur^ car cette phrase est de la
XII VIE DE SAINTE DOUCELINE.
même main que tout le reste. Ceux qui ont voulu voir là le
nom de Tauteur à qui il faudrait attribuer la composition
de la Vie, nous semblent s'être mépris, comme nous le dé-
montrerons bientôt. Nous ne pouvons y apercevoir que le
nom du copiste. Après avoir terminé son travail de trans-
cription , celui-ci a coUationné sa copie avec le manuscrit
qu'il ét^t chargé de reproduire , et un certain nombre de
mots qu'il avait omis par mégarde ont été par lui suppléés à
la marge, et entourés très proprement du même genre d'or-
nements qui encadrent les réclames de la fin des cahiers. Ces
mots, ajoutés lors de la révision, sont de la même écriture
que le corps des pages ; c'est donc encore indubitablement
un travail du copiste, et non des rectifications dues à l'auteur
lui-même. Il est en effet facile de constater que toutes ces
additions marginales, de la même main que le texte, ne font
que réparer les omissions de la copie, et ne sont nullement
des corrections.
L'écrivain à qui nous devons notre manuscrit s'est ac-
quitté de sa tâche d'une façon satisfaisante ; il a écrit son
texte très nettement, et en général assez correctement, non
toutefois sans oublier, çà et là, quelques lettres, et sans en
ajouter quelques-unes de trop. Nous ne disons rien d'une
abondante collection de fautes d'orthographe qu'il y a
semées , et qui nous semblent devoir lui être attribuées à
bien plus juste titre qu'à l'auteur de la Vie, dont le système
orthographique est tout autrement régulier et savant. En
somme, la copie est suffisamment bonne. Mais ce qui est
fort défectueux, et parfois très embarrassant, c'est que bien
souvent le scribe a lié ensemble et écrit comme n'en for-
mant qu'un seul, des mots qui doivent être séparés ; par
contre, il a découpé en plusieurs morceaux d'autres mots,
qu'il faut recomposer en réunissant ces fragments disjoints.
C'est la principale difficulté qu'offrent la lecture et la trans-
cription du manuscrit ; malgré une application soutenue ,
PROLÉGOMÈNES. xui
on ne laisse pas de se trouver fréquemment dans l'embarras ,
et Ton n'est pas toujours sûr d'avoir parfaitement réussi à
reconstituer le texte.
Nous terminerons cette description du manuscrit de la
Vie de sainte Douceline, en transcrivant ici une note que nous
avons relevée au haut du premier feuillet, et aussi au bas du
recto du feuillet 24, où, d'une écriture du dix-septième siècle,
on a tracé ces mots : Ex bibliothecâ Minimorum Guichiensium.
Il s'agit ici sans doute de La Guiche, en Charolais, dépar-
tement de Saône-et-Loire, où les Minimes avaient un cou-
vent, avant la Révolution. Enfin, le premier et le dernier
feuillets portent le timbre rouge, à fleurs de lis, de la biblio-
thèque du roi, lequel a dû y être mis lors de son entrée dans
cet établissement. Grâce à ces légers indices, et à quelques
autres que nous avons recueillis ailleurs, nous allons essayer
de faire l'histoire du manuscrit, et désigner les dépôts
publics où il s'est trouvé, et les divers particuliers entre
les mains desquels il a successivement passé.
II. — Nous supposons comme étant hors de doute que
notre manuscrit est d'origine marseillaise. A MarseiUe
vivaient presque exclusivement les béguines qui vénérûent
sainte Douceline comme leur mère, Thonoraient d'un culte
religieux, et, de préférence à qui que ce soit, devient tenir
à posséder le récit de sa vie et de ses vertus. Le manuscrit
leur a appartenu. Ce qui le prouve, ce sont les deux additions
que l'on y trouve au feuillet 103, et qui y ont été insérées
vers le milieu du quatorzième siècle. Ce n'est que dans le
couvent des béguines de Marseille que l'on a pu avoir
besoin d'ajouter à la vie de la Sainte, soit pour le service de
la maison, soit pour un usage privé, la formule de profession
des sœurs de Marseille ( i ), et l'hymne qui l'accompagne.
(i) « Oe gardar e observar restamtnt de Robaut de Massella. » Pièces
juit.f n* I.)
XIV VIE DE SAINTE DOUCELINE.
Nous croyons que le volume n'a pas appartenu d'abord à la
communauté , mais à l'une des béguines marseillaises^ qui
l'aura fait faire à ses frais.
En effet, il était en 1341 la propriété de Cécile de la
Voûte, béguine de Roubaud. Parmi les legs contenus
dans le testament de celle-ci, qui fait partie de nos pièces
justificatives, il s'en trouve un par lequel elle laisse à deux de
ses compagnes le livre de leur sainte mère y librum SANCTiE
MATRis NOSTRiE (i). Evidemment, il ne peut s'agir ici d'un
livre quelconque ayant appartenu à sainte Douceline, car la
testatrice n'aurait pas manqué d'en indiquer le titre, afin
qu'il n'y eût pas d'erreur sur l'identité de l'objet légué par
elle. D'ailleurs, par suite de son vœu de pauvreté, la Sainte
ne possédait rien. Le livre de la sainte mère mentionné ici
d'une façon absolue et sans titre spécial, ne peut donc être
autre chose que le livre de sa vie. Cécile de la Voûte stipula
qu'il passerait successivement à chacune de ses deux léga-
taires, puis à la nièce de l'une d'elles, et qu'après la mort de
celle-ci il ferait retour à la communauté.
Le manuscrit a dû être conservé dans la maison de Rou-
baud , aussi longtemps que celle-ci a existé ; l'importance
qu'il avait pour les béguines ne permet pas de supposer le
contraire. Lorsque cette maison prit fin, en 1414, il dut
venir, avec tous les biens de la congrégation, en la possession
des frères mineurs de Marseille, qui en furent les héritiers.
Nous n'oserions pas affirmer qu'il y fut gardé avec le même
soin filial ; cependant, il n'est pas adniissible que ces moines
eussent déjà oublié l'illustration que la Sainte et son frère
avaient répandue sur leur maison, et sur leur église où leurs
reliques étaient vénérées par les fidèles. Le couvent de
Sûnt-Louis fut détruit en 1524, lors du siège de Marseille
par le connétable de Bourbon, et le Chapitre de la cathé-
drale recueillit la succession des Franciscains.
(1) PiècêMJusti/., n*zvu.
PROLÉGOMÈNES. xv
Durant le restant du seizième siècle, nous perdons les
traces du volume, et nous ne les retrouvons qu'au conunen-
cément du suivant , époque à laquelle il entra dans la bi-
bliothèque de Louis Charles de Valois , comte d'Auvergne
et duc d'Angoulème, fils naturel de Charles IX. Ceci nous
est révélé par la reliure en maroquin rouge dont le manuscrit
est encore actuellement revêtu, et dont les plats nous mon-
trent les armoiries du propriétaire. C'est un écusson de
France à trois fleurs de lis , avec un bâton pour brisure ;
l'écu est timbré d'une couronne comtale ; aux quatre coins ,
de chaque côté, se trouve le chiffre du possesseur , qui se
compose de deux C entrelacés.
Il y a là tous les éléments nécessdres pour nous faire
reconnaître im prince illégitime de la maison de France ,
dont le nom commençait par un C, et qui portait un titre de
comte ; indices qui désignent indubitablement Charles de
Valois, comte d'Auvergne. En eflFet, la reliure, aux armes
de France bâtonnées, que nous trouvons recouvrant le ma-
nuscrit de la Vie de sainte Douceline, est identique à celle
que portent divers autres volumes connus des amateurs, et
dont on a publié le fac-similé ( i ), en l'attribuant sans hési-
tation à Charles de Valois. Nous n'hésitons pas nous-même
à la lui attribuer, et nous ferons remarquer que la couronne
de comte qui surmonte l'écu démontre d'une manière
presque sûre, que la reliure a été faite avant l'année i6 1 9, où
ce prince devint duc d'Angoulême, et que par conséquent
il a acquis le manuscrit antérieurement à cette date.
Comment et par quelle voie ce volume est-il arrivé jus-
qu'à lui ? Nous ne saurions le dire. S'il s'agissait de son fils,
le comte d'Alais, qui séjourna longtemps en Provence dont
il fut gouverneur, et qui fut en relation avec les savants du
pays, la chose serait facile à comprendre ; mais il n'en est
(1) Armoriai du Bibliophile f^9s}ohMW& Guxgaro. Paris, 1870. tome i, p. 32.
XVI VIE DE SAINTE DOUCELINE.
point de même pour le duc d'AngouIême, et nous ne pou-
vons indiquer comment il a pu se procurer de loin un pareil
livre. Faudrait-il croire que le comte d' Alais a fait usage ,
comme bibliophile, des armoiries et du chiffre de son père ?
La mort de Charles de Valois, qui arriva en 1650, rendit
son fils propriétaire de sa bibliothèque. Celui-ci ne survécut
pas longtemps à son père, étant mort en 1653, et son corps,
comme nous l'apprend le père Anselme ( x ) , fut porté à
Chaumont-la-Guiche, en Bourgogne, au tombeau des pré-
décesseurs de sa femme, Henriette de la Guiche, dame de
Chaumont. Il faut ici compléter Tarticle de V Armoriai des
Bibliophiles y qui, après avoir dit que le comte mourut à
Paris, ajoute qu'il fut transporté dans l'église des Minimes.
Ceci doit s'entendre des Minimes de la Guiche, où il fiit en
effet enseveli, tandis que son père reposait à Paiis, aux
Minimes de la place Royale.
Le manuscrit dont nous fusons l'histoire suivit le corps
du comte d'Alais et passa aux mains des Minimes de la
Guiche. Nous en avons la preuve certaine dans la double
inscription que portent le premier feuillet et le vingt-qua-
trième, et que nous avons déjà relatée. Ce fut, paraît-il, par
suite d'un legs fait par le fils de Charles de Valois, qui aurait
laissé ses livres aux susdits religieux (2). Mais ce legs, comme
le choix du lieu de sépulture, dut lui être inspiré par sa
femme, à qui la seigneurie de la Guiche appartenait. Car
nous savons d'ailleurs, qu'aimant les lettres, elle avait ras-
semblé dans le monastère des Minimes de la Guiche, fondé
par elle, des manuscrits du plus grand prix (3).
La Révolution ferma le couvent des Minimes, et dispersa
les moines et leurs livres. Celui qui nous intéresse subit le
sort des autres, et nous devons nous féliciter qu'il n'ait pas
(i) Histoire généaL de la maison de France^ tome i, p. leo.
(2) Armoriai du Biblioph,, ibid.
(3) Nouiftlle biographie gén,^ Didot^tom. 28. V* La Guicm {Henriette de).
PROLÉGOMÈNES. xvii
péri dans cette catastrophe^ où tant.d'autres ont disparu. La
Vie de sainte Douceline eut alors^ avant d'arriver à son der-
nier gîte y un nouveau possesseur qui nous est signalé par
un ex-libris imprimé, collé encore au volume. Il porte ceci :
Livre de la bibliothèque de Philibert Bouche y de Cluny.
Ainsi il avait été^ dans son naufrage, recueilli non loin de la
maison religieuse où il avait séjourné un siècle et demi.
Enfin, le précieux manuscrit parvint à la Bibliothèque
Nationale , où il est désormais à Tabri de toute mauvaise
fortune. La date de son arrivée dans ce riche dépôt n'est
pas facile à fixer, parce qu'elle n'a pas été constatée à l'é-
poque de l'entrée. Cependant deux choses sont hors de doute :
comme il porte l'estampille dont on fit usage dans cet éta-
blissement du temps de la Restauration, il est certain qu'il
y est venu dans l'intervalle compris entre 1815 et 1830. Il
est certain aussi qu'il faut remonter un peu avant cette der-
nière année, car il a été inscrit sur le catalogue du supplé-
ment français, avec le numéro 766.2., de la main de Méon ,
qui est mort en 1829. On ne sait pas au juste par quelle
voie il est arrivé; il est très probable qu'il s'est trouvé
compris dans des lots de chartes et de manuscrits, acquis en
bloc de ceux qui faisaient à cette époque le commerce des
vieux parchemins (i).
III. — Après avoir suivi dans ses diverses pérégrinations
le livre qui fait l'objet de nos études, nous revenons au point
du départ, afin de bien constater le lieu où a été écrite la
Vie de sainte Douceline ^ et de rechercher quel en est l'auteur.
Pour être fixé sur le lieu où cette Vie a été composée, il
suffit de considérer pour qui elle a été faite, et sur quelles
données.
(i) Nous devons ces renseignements à M. Léopold Delisle, administrateur-
général de la Bibliothèque Nationale, dont l'obligeance n*a d'égale que la
science, si bien connue de tous.
XVIII VIE DE SAINTE DOUCELINE.
Les béguines de Roubaud, fondées par sainte Douceline,
n'avaient que deux établissements : celui d'Hyères, qui fut
le premier, et celui de Marseille ; un troisième a pu exister
à Aix ( I ), mais nous n'en avons pas la certitude. Quoi qu'il
en soit, la maison de Marseille devint bientôt la principale.
C'est là que la Sainte passa, au moins, les vingt dernières
années de sa vie, c'est là qu'elle mourut, et son corps re-
posait dans l'église voisine. Le plus grand nombre de ses
filles, les plus distinguées par le rang, la richesse et l'intelli-
gence, se trouvaient là ; et l'on comprend aisément, en lisant
sa Vie, quelle admiration enthousiaste et quel religieux
dévouement elles conservaient pour la mémoire de leur
fondatrice. Elles voulurent mettre en ordre leurs souvenirs,
et transmettre à la postérité le récit de cette merveilleuse
vie dont elles avaient été les témoins irrécusables.
Que la Vie de sainte Douceîine ait été écrite comme sous
leur dictée, c*est ce qui ressort de la lecture de chaque cha-
pitre , de chaque paragraphe , où l'on voit bien que c'est
presque toujours un témoin oculaire qui parle. Or, à moins
de vouloir que l'auteur ait commencé par interroger chacune
des béguines, et recueilli par écrit leurs dépositions, il faut
admettre qu'il vivait à Marseille. D'ailleurs, même dans le
premier cas, il aurait dû préalablement s'y rendre, pour
recueillir ses matériaux. Mais une considération toute par-
ticulière s'opposait à ce que l'histoire désirée par les bé-
guines de Marseille pût être écrite par quelqu'un d'étranger
à cette ville.
Si elle avait dû être composée en latin, comme toutes les
autres vies de Saints qui furent faites à cette époque , rien
n'aurait absolument empêché un écrivain d'un autre pays
d'y travailler, en mettant en œuvre les renseignements qui
lui auraient été transmis. Tel ne fut pas le cas de la Vie
(i) V. ci-dessous, page 252, et le testament de Cécile de la Voûte, Pièces
just, n* XVII.
PROLÉGOMÈNES. xix
de sainte Douceline. Elle n'a pas été écrite dans la langue
savante , dans la langue ecclésiastique , généralement em-
ployée alors. Comme elle était destinée à raviver parmi ses
filles le souvenir de la sainte mère , et à leur rappeler sans
cesse, ainsi qu'à celles qui viendraient après elles, les vertus,
les paroles, les miracles de la Sainte, et les merveilleuses
opérations que le Seigneur avait accomplies en elle, la
langue latine, qu'elles ne comprenaient pas, ne leur parut
pas convenir au but qu'elles se proposaient d'atteindre.
EUles voulurent donc , par exception à ce qui se faisait
généralement, que cette Vie fût écrite dans la langue vul-
gaire, la langue laïque ( i ) , comprise de tous et de toutes.
Or, la langue vulgaire avait des dialectes divers, qui variaient
d'une ville à l'autre ; et celui-là seul pouvait écrire pour des
Marseillais, et dans l'idiome parlé à Marseille, qui y était
né , ou qui habitait depuis longtemps dans cette ville. La
différence des dialectes ne permettait pas de s'adresser pour
ce travail à une personne étrangère, pas plus que l'on ne
pourrait, même de nos jours, faire faire dans le dialecte du
Comtat ou des Alpes, un livre qui devrait être lu par ceux
qui parlent le provençal de Marseille. Un tel livre serait
incompréhensible pour les personnes auxquelles il serait des-
tiné, et serait repoussé par elles. Il en eût été de même si
notre Vie avait été composée dans de pareilles conditions.
Pourquoi , dans ce cas , aurait-on recouru au provençal ?
Autant aurait valu se servir du latin.
Force nous est donc de conclure que la Vie de sainte
Douceline y écrite pour les béguines de Marseille, a été faite
à Marseille , et dans la langue communément parlée en ce
moment par nos pères. C'est en effet dans le couvent de
Marseille qu'elle fut lue tout d'abord, comme on peut le
(i) « Lingua laica. » Acte du i5 oct. 1294. Protoc, de Pascal de Mey^
rargueSf not. à Marseille.
XX VIE DE SAINTE DOUCELINE.
voir dans la Vie elle-même (i). Il était tout-à-fait naturel
que celles pour qui elle étsàt fûte en eussent la primeur; et
un miracle obtenu dans la m^son le jour où on la lut pour
la première fois , vint augmenter la joie que les béguines
éprouvaient de posséder enfin la vie de leur sainte mère.
La même conclusion ressort des termes dont se sert l'au-
teur en terminant son livre , alors qu'il félicite les diverses
villes où la Ssdnte a vécu. Il invite à se réjouir les villes
d'Hyères, d' Aix et de Marseille , et emploie à l'égard de
chacune d'elles des phrases à peu près identiques. Mais
quand il en vient à parler de Marseille, au lieu d'user de la
troisième personne , comme pour les autres , il change sa
formule, et lui adresse directement la parole. « Joie à la
noble cité de Marseille, dit-il, car c'est en toi qu'elle a
consommé sa vie. » Cette interpellation si inattendue,
adressée à une seule des trois villes, indique assez que l'au-
teur écrivait à Marseille même.
IV. — A quelle date faut-il faire remonter la compo-
sition de la Fie de sainte Douceline ? M. Paul Meyer a le
premier émis l'avis qu'elle fut « écrite peu après la mort de
la Sainte , c'est-à-dire, dans le dernier quart du treizième
siècle » (2). M. Bartsch est d'accord avec lui, puisqu'il a
classé parmi les productions du treizième siècle ce qu'il a
publié du texte de la Vie. Nous adoptons, nous aussi, l'opi-
nion de ces maîtres, à la condition de reculer l'époque par
eux marquée, jusqu'à l'extrême fin de ce siècle. Du reste, il
nous semble que l'on peut indiquer une date précise, et nous
allons essayer de la déterminer.
Avant tout, il nous faut prévenir nos lecteurs que le texte
de la Vie de sainte Douceline que nous avons actuellement
(i) a Per tal que plus alegramens puscam auzir legir la vostra vida (qucs
aquel jorn si dévia legir de novell en covent). c K a la page 234. »
(2) Les derniers Troubadours de Provence, p. 1 9.
PROLÉGOMÈNES. xxi
entre les mains, n'est point tel qu'il fut écrit d'abord. Pour
nous faire bien comprendre , nous dirons que le texte que
nous possédons est une seconde édition , dans laquelle il y
a des choses qui n'étaient pas dans la première.
Ainsi il est bien évident que le miracle raconté à la page
234, comme étant arrivé en la personne de Maragde de
Porcellet, lejourmêmeoù l'on fit pour la première fois la
lecture de la Vie nouvellement composée, ne pouvait se
trouver alors dans cette Vie , et ne saurait être qu'un ajout
fwt postérieurement. De même, ce qui est dit à la page 240,
au sujet de Pellegrin Repelin, — qu'il avait été prédicateur,
chantre, et longtemps confesseur au couvent des Francis-
cains de Marseille , — n'était certainement pas dans le texte
primitif, puisque le testament de ce religieux que nous pu-
blions ci-après (i), nous apprend que le 22 juin 1288, il
n'était encore que simple novice. Pour que l'on ait pu écrire
de lui qu'il avait rempli longtemps les fonctions qu'on lui
attribue, il faut nous reporter à environ vingt-cinq ans plus
tard ; et c'est en effet à cette époque que nous croyons que
la Vie de sainte Douceline fut remaniée, et mise dans l'état
où nous l'avons maintenant, que nous appellerons sa se-
conde rédaction.
C'était, pensons-nous, vers 13 1 5. L'écriture du manuscrit
permet d'accepter cette date ; et nous l'adoptons de préfé-
rence , parce que nous ne trouvons dans le texte retouché
aucune allusion, même éloignée, à la mort de Philippine de
Porcellet dont il y est tant de fois question, mort qui arriva
vers 13 16. Le rôle important que joua cette dame dans
l'établissement des béguines, dont elle fut comme la seconde
fondatrice, ne nous permet pas de croire que sa mort n'eût
pas été mentionnée, au moins indirectement, si elle avût eu
lieu avant que l'on mît la Vie dans l'état définitif où nous
la possédons.
(1) Pièces justif. n* vi. P. 261.
ut
XXII VIE DE SAINTE DOUCELINE.
Quant à la rédaction primitive, voici, nous semble-t-il ,
la date à laquelle il faut la rapporter. D'abord, elle n'est pas
antérieure à la mort de Charles d'Anjou, roi deNaples,
dont il est fait une mention expresse à la page 158, et qui
arriva le 7 janvier 1285 ; et comme ce prince est désigné,
dans un autre passage , sous le nom de Charles premier
(p. 34), nous voilà en plein sous le règne de Charles second,
son successeur. Au surplus, la captivité de ce dernier y est
marquée en des termes qui nous semblent faire allusion à sa
longue durée (p. 157), qui fut de quatre ans.
D'un autre côté, nous savons que lorsque la Vie nouvelle
eut été composée, on en fit la lecture au couvent, pour la
première fois, le jour de la fête de la Sainte, qui cette année-
là éùût un dimanche. C'est ce qui résulte nettement du récit
de la guérisonde Maragde de Porcellet, qui arriva ce jour-là
même ; car il y est dit que la veille au soir, qui était un
samedi, elle était privée de la parole ( i ), et que le lendemain,
en s'éveillant, elle put parler. Il nous faut donc établir
d'abord quel était le jour où les béguines célébraient le
souvenir de leur mère, et rechercher, en second lieu, en quelle
année, à la fin du treizième siècle, cette fête est tombée un
jour de dimanche.
La fête de sainte Douceline se faisait le i'^ de septembre :
c'est le jour de sa mort , c'est le jour où , l'an d'après sa
mort, on célébra sa première fête et sa translation (2). Il
est vrai que, dans le testament de Marguerite d' Alon , la
dernière prieure des béguines, on désigne le 2 septembre
comme le jour consacré à ladite fête ; mais il faut voir dans
cet acte, qui est postérieur de 140 ans, ou une faute de co-
piste ou une erreur manifeste. Nous lisons en eflfet au même
endroit que nous venons de citer, que lorsque Maragde de
Porcellet recouvra la parole, le jour de la fête de la Sainte,
(i) c Cant yenc lo Sapta al vespre. » V. page 284.
(2) « Q.ue fon al cap de Tanxi. » P. 200.
PROLÉGOMÈNES. xxiii
il lui fut dit, en même temps, qu'elle parlerait jusqu'au jour
de Notre-Dame, qui était, ajoute immédiatement l'auteur,
le huitième jour (i). Il est évident que pour que Notre-
Dame de septembre se trouvât le huitième jour après la fête
de s^nte Douceline, il fallait que celle-ci eût lieu le premier
du mois. Nous avons donc là la preuve certaine que cette
fête était célébrée le i" septembre et non le 2.
Mais de toutes les années comprises entre 1:285 ^^ '^^^
du siècle, il y en a deux seulement où le dimanche s'est ren-
contré avec le i*' septembre : ce sont 1286 et 1297. C'est à
l'une de ces deux dates qu'il faut fixer la composition de la
^ie de sainte Douceline^ si l'on ne veut redescendre jusqu'au
quatorzième siècle. Or, la première ne saurait aucunement
être acceptée. Si le livre avait été fait cette année-là , il ne
semble pas qu'on eût pu parler, comme on l'a fait, de la
grande captivité de Charles II, qui ne faisait que de com-
mencer. D'ailleurs, l'âge de Maragde de Porcellet, dont la
guérison se rattache à la première lecture de la Vie, s'op-
pose absolument à ce que ce fait ait pu avoir lieu en 1286,
et doit faire écarter définitivement cette date.
Maragde était la petite-nièce de madame Philippine de
Porcellet, et non pas seulement sa nièce, comme on pourrait
le supposer d'après le texte de la Vie (2). Il n'y a pour s'en
assurer qu'à recourir au testament de la tante, imprimé ci-
après, où est nommé, comme étant son neveu, Bertrand de
Porcellet, le père de la jeune fille. Elle était aussi la sœur
d'une seconde Philippine de Porcellet, qui paraît avec elle
dans le testament que nous venons de citer, et dans plusieurs
autres documents; et elle était sa sœur cadette, car dans
tous ces actes elle est nommée après elle. Tout cela , dira-
t-on, n'établit pas l'âge des deux sœurs. D'accord, cela le
(i) « Entro la festa que deu esser ara de Nostra Donna. So era a l'uchen
jorn. np. a 3 6.
(2) « Maragda... ques era nessa de ma donna Felipa. »> P. 23 a.
XXIV VIE DE SAINTE DOUCELINE.
fait seulement deviner ; mais voici , pour satisfsùre les plus
difHcile$, une pièce qui rétablira d'une manière péremptoire.
Par un acte du 20 avril 1292, que Ton trouvera ci-
dessous (i), Bertrand de Porcellet fit élection de sépulture
pour sa fille Philippine, dans le cimetière des Franciscains
de Marseille ; et spécifiant le motif qui le faisait agir, il nous
apprend que la jeune béguine, sa fille, était encore impu-
bère, et soumise à sa puissance paternelle. Mais si en 1292
Philippine n'avait pas douze ans, il s'ensuit qu'elle n'avait
pas six ans en 1286. Quel âge faudra-t-il donc donner, en
cette même année , à Maragde sa sœur cadette ? Evidem-
ment c'était tout au plus une enfant de quatre ou cinq ans,
qui, selon toutes les apparences, ne devait pas même se
trouver au couvent de Roubaud.
Nous avons une preuve encore plus forte de l'impossibi-
lité que la Vie ait été écrite en 1386, Il y est dit, à la fin de
l'histoire du prodige opéré par la Sainte en la personne de
Pellegrin Repelin, que ce miracle fut attesté par sa mère,
sous serment, longtemps après, lorsque son fils était prêtre
et prédicateur dans l'ordre de saint François (2). Mais
comme nous savons sûrement, par le testament de ce reli-
gieux, qu'il était encore simple novice le 22 juin 1288, l'im-
possibilité est patente. Nous ferons du reste observer que ce
miracle était trop extraordinaire et trop connu pour qu'U
n'ait pas nécessairement fait partie de la première rédaction.
Et pour que ce qui y est dit puisse s'expliquer, il faut nous
éloigner d'une façon notable de cette date de 1 288.
Ainsi, ceux qui voudraient assignera 1286 l'apparition
de la Vie, adopteraient un système matériellement insoute-
nable ; c'est remonter évidemment trop haut, et cette date
doit être abandonnée sans hésitation. Il est de toute néces-
sité de descendre un certain nombre d'années, pour que le
(1) Pièces justif. n*viii.
(2) « ]SA temps que sos fils era capellans e predtcaires en Torde. » P. 178.
PROLÉGOMÈNES. xxv
rôle assigné à Maragde le jour où la Vie fut lue pour la
première fois, devienne possible. Il faut descendre encore
da^^ntage, pour que Repelin ait pu devenir prêtre et prédi-
cateur. Et comme Tannée 1 297 est la seule, avant la fin du
siècle, où le i*' septembre ait été un dimanche, c'est la seule
date que Ton puisse raisonnablement accepter, si l'on ne veut
aller plus loin. C'est celle que nous adoptons, comme
résultant de toutes les données que nous avons recueillies, et
comme pouvant seule nous tirer des difficultés que soulèvent
les autres.
Une seule objection pourrait nous être faite, laquelle du
reste atteindrait aussi toutes les années antérieures : c'est
que, dans le texte de la Vie, on semble parler de saint Louis,
comme ayant été déjà canonisé (i). L'objection n'a rien
qui doive nous arrêter ; car, outre que le titre de sainf a été
donné au bon roi avant sa canonisation solennelle , comme
en réalité celle-ci fut faite par le pape Boniface VIII le
1 1 août 1 297, c'est-à-dire, la même année et le même mois
où nous supposons que la Vie fut écrite , il n'y a aucune
impossibilité à ce qu'on ût pu en être informé à Marseille
à la fin d'août. Passons à une question plus considérable.
V. — Nous abordons enfin le plus important des pro-
blèmes dont la solution nous est imposée, et nous allons
rechercher quel est l'auteur de la Fie de sainte Douceline.
Le manuscrit qui nous a transmis cette vie , n'en nomme
pas l'auteur, et la donne comme anonyme ; en dehors de la
Vie elle-même , nous n'avons trouvé sur ce point aucun
renseignement utile, vu qu'aucun écrivain n'a encore touché
à cette question. C'est donc d'après* les seules données tirées
du texte que nous étudions, que nous allons essayer de
combler ce vide, et de découvrir le nom de celui qui l'a
(1) « Le reia Karle premier, fraire del bon rei Sant Lois de Franaa. » P. 34.
XXVI VIE DE SAINTE DOUCELINE.
composé. Le sujet nous paraît neuf, intéressant, et les
éclaircissements que nous y apporterons nous semblent
devoir donner un jour nouveau à tout l'ensemble des faits
qui s'y rapportent.
Il n'est pourtant pas hors de propos de transcrire ici une
note qui se trouve sur un papier attaché au Ms 13503 , en
face du feuillet de garde. On y lit textuellement ; « Vie de
Madame Doncellme ou Doncellemio , fondatrice de l'ordre
des dames de Robeau, en Espagne, composée par un nommé
Jacob , de l'ordre des frères prêcheurs. ■
Si ceci était fondé , nous n'aurions pas à prendre la peine
de chercher à deviner qui a écrit ladite Vie. Malheureuse-
ment, celui qui a traduit les mots Jacohi peccatoriSy de la
page 254, par un nommé Jacob de r ordre des frères prêcheurs ^
celui qui n'a pas su lire le nom de sainte Douceline , qui a
fait de nos béguines marseillaises des Espagnoles , et trans-
porté en Espagne le ruisseau du Roubaud qui est à Hyères^
cet inconnu n'a pas assez d'autorité pour nous faire accepter
comme auteur du livre celui qui y a apposé son nom de
Jacques le pêcheur. Pour nous , nous ne voyons là que le
scribe qui a copié le manuscrit ; et , sans nous y arrêter
davantage, nous allons exposer nos propres idées sur la
question proposée.
Nous dirons tout d'abord qu'à la première lecture que
nous fîmes de la Vie de sainte Douceline nous commençâmes
à entrevoir que cette Vie avait été écrite par une de ses
béguines. Plus nous avons approfondi cette matière , plus
notre conviction s'est accrue , au point de devenir une cer-
titude ; et nous sommes persuadé que tous ceux qui exami-
neront la chose avec quelque attention, arriveront à la même
conclusion que nous.
Comment ne pas soupçonner que l'auteur de la Vie est
une béguine, en voyant éclater de tout côté l'admiration,
l'amour ardent, l'enthousiasme, la passion même, qu'il
PROLÉGOMÈNES. xxvu
montre partout pour la Sainte ? On ne trouve quelque chose
de pareil que dans les Vies des Saints qui ont été composées
par leurs disciples fidèles, par ceux qui ont vécu dans leur
intimité, et qui ont eu pour eux raflFection que des enfants
portent à leur père. Mais les disciples et les compagnes de
s^te Douceline ne sont autres que les béguines de sa maison
de Roubaud, et il serait inutile de chercher ailleurs le témoin
de ses actions , et l'admirateur de ses vertus.
Quel autre qu'une de ses béguines aurait pu écrire sa vie
avec des détails si intimes, si précis, où rien ne manque, où
tout est noté et spécifié jour par jour, heure par heure, où
toutes les circonstances des faits sont relatées , où les plus
petites particularités concernant la maison des sœurs , leur
oratoire, leur dortoir, leur jardin, sont marquées à mesure
que le récit les amène ? Quel autre aurait eu connaissance des
nombreux discours sortis de la bouche de la Sainte dans tant
de circonstances , lesquels figurent à tout instant et textuel-
lement dans la narration des faits qui y donnèrent lieu? Sans
contredit , il n'y a que les filles de sainte Douceline qui aient
pu conserver ainsi les paroles de leur mère ; et elles ont dû
les noter à mesure qu'elle les prononçait.
Quel autre qu'une béguine aurait pu s'exprimer, au sujet
de l'institut fondé par la Sainte , comme le fait l'écrivain
de sa vie ? Tantôt il en parle avec une admiration exaltée ,
l'appelant de la manière la plus expresse , un saint établis-
sement — aquel sant èstament — , expression qui revient
vingt-cinq fois dans son livre ; tantôt il félicite avec chaleur
celles qui ont pris le saint nom de béguine (p. 252); tantôt,
avec le plus vif sentiment d'humilité , il mentionne son
ordre comme un pauvre et humble institut — aquel paure
e humil èstament. — Toutes ces locutions sont naturelles
dans la bouche d'une enfant de la maison de Roubaud ;
mais un étranger n'aurait pas parlé de la sorte.
Ce qui trahit encore plus Touvrage d'une béguine, c'est
xxviii VIE DE SAINTE DOUCELINE.
Tafïêctation qu'elle met à démontrer que son institut est une
œuvre divine, qu'il a été confirmé par Dieu lui-même,
qu'il est sous la protection spéciale de la Sainte-Trinité,
que Dieu en prend un soin particulier, et le conservera à
jamais ; que toutes celles qui en font partie sont certaines
d'être sauvées (i). Ce sont là comme autant de thèses que
l'auteur de la Vie développe avec une visible préoccupation ;
il y revient à diverses reprises, employant tour à tour,
pour mieux convaincre ses lecteurs, les propres paroles de
la Sainte, les visions et les révélations , les raisonnements et
les affirmations les plus explicites. La dernière phrase qui
soit sortie de sa plume, est consacrée à redire une fois de
plus que le maintien de la maison de Roubaud est assuré ,
et que le bonheur étemel est garanti à toutes celles qui y
persévéreront fidèlement (2).
La personnalité de l'auteur se fait voir aussi , lorsque ,
arrivé à la fin , il remercie le Seigneur de lui avoir fait la
grâce d'achever son œuvre , et qu'il attribue tout ce qu'il
peut y avoir de bien à la protection de la Sainte et à la bonté
de Dieu. « Ce n'est pas à la sagesse ni à l'intelligence de la
personne qui a écrit, nous est-il dit, qu'il faut en rapporter
le mérite ; car , elle y a mis beaucoup de choses que par
son incapacité elle ne comprenait pas. En eflèt, la personne
qui s'en est chargée, est rude et grossière, et sans aucune
science. Mais... le Seigneur en a été en réalité le principal
auteur et l'inspirateur. On doit rapporter à Dieu seul tout
le bien qui s'y peut rencontrer, et les grands défauts qu'on
y trouvera viennent de la grossièreté et de l'inhabileté de
la personne qui a tenu la plume ; laquelle proteste hautement
et sincèrement n'y avoir rien mis qui ait été imaginé par
elle, etc. » (P. 245.)
(i) V. p. aa, i38, 148, i5o, 214, etc.
(2) « Gloria de Dieu, am bcnauranaa eternal a totat cellas que perseveraran
fizelmeiis am gran amor, lur es autreiada. » P. 254.
PROLÉGOMÈNES. xxix
Il est difficile de ne pas reconnaître aux expressions
réunies dans ce passage, le langage d'une femme ; mais si
l'auteur est une femme , ce ne peut être qu'une des béguines
de Roubaud. Et comment expliquer, dans une autre hypo-
thèse, l'épilogue poétique que l'écrivain, arrivé au terme
de son récit, a ajouté à son œuvre, et qui est consacré
autant à féliciter les filles de sainte Douceline , qu'à louer
la Sainte elle-même? (P. 246-255). On comprend ce long
dithyrambe , échappant à l'enthousiasme d'une fille qui ne
peut se lasser de faire l'éloge d'une mère tendrement aimée
et profondément admirée ; le comprendrait-on également,
si l'on devait admettre que la Vie de sainte Douceline est
due à quelqu'un qui lui fut toujours étranger ?
De toutes ces considérations nous semble résulter la
certitude morale que l'auteur de cette Vie est une des
béguines de Roubaud. Mais nous croyons qu'il est possible
de faire un pas de plus, et d'arriver suV ce point jusqu'à la
certitude absolue. Il y a en tfkt dans la Vie de sainte
Douceline im passage où l'auteur à qui nous la devons, est
sorti de l'incognito qu'il a gardé partout ailleurs, et nous
a dit , en des termes qui ne laissent aucun doute, qu'elle
était du nombre des enfants de la Sainte. Voici textuellement
ses paroles.
« De ceci nous avons un témoignage irrécusable et une
garantie certaine dans toute la vie de la sainte Mère ; car,
en diverses circonstances de sa vie , et dans ses extases les
plus sublimes, elle nous promettait, et nous assurait que
NOUS SOMMES TOUTES en la garde de Dieu... , et que sous
les ailes de saint François nous serions toutes sauvées...
Aucune de celles qui font partie de ce saint institut, ne
doit rien crûndre, si elle garde purement sa règle ; car
Dieu se mettra en avant pour nous , et répondra à toutes
les difficultés qui nous seront faites. Il sait ce qu'est notre
ordre, il le connaît, il l'aime, à cause des mérites de la
XXX VIE DE SAINTE DOUCELINE.
sainte Mère, et du saint Père Hugues, qui en a donné la
doctrine, et nous y a formées. » (P. 216-219.)
Que pourrions-nous souhaiter de plus clair? Voilà récri-
.vain qui s'identifie lui-même avec les disciples de la Sainte
dont elle fait l'histoire ; elle est de celles qui ont vu ses
extases, entendu ses paroles, recueilli ses promesses; elle
compte sur les assurances de salut données à toutes celles
qui font partie de son ordre, au nombre desquelles elle se
compte. Après un aveu aussi explicite, il n'y a plus à
hésiter, et nous pouvons conclure, sans craindre [de nous
tromper, que la Vie de sainte Douceline a pour auteur
une béguine.
Nous pourrions nous en tenir à ce résultat, et le regarder
comme suffisamment satisfaisant. Mais nous voulons essayer
encore de déterminer, s'il se peut, quelle est, parmi les
béguines marseillaises, celle à qui nous sommes redevables
de la Vie de notre Sainte ; et nous croyons la chose possible.
La seule difficulté que nous rencontrions devant nous,
c'est que, comme nous trouvons dans la compagnie de
sainte Douceline un bon nombre de dames faisant partie
des classes supérieures de la société provençale, et ayant
reçu, comme telles, une éducation qui les rendait capables
de composer un ouvrage littéraire, il n'est pas ^sé, à défaut
d'un témoignage précis , de désigner celle d'entre elles qui
aura mis la main à l'œuvre et écrit la Vie.
Quel moyen peut-il y avoir, en effet, de faire un choix
raisonnable , et de se déterminer de préférence pour l'une
ou pour l'autre, quand on sait que la Sainte avait auprès
d'elle les dames de Pontevès, de Flotte, d'Anselme, de
Cadarache, d'Hugolen, de Rocas, des Pennes, de Fos, de
Colobrières, de Sabran, de Gignac, du Puy, de Servières,
de Porcellet, qui toutes appartenaient aux premières familles
du pays? L'embarras existe réellement; néanmoins des
circonstances particulières, dont nous rendrons compte à
PROLÉGOMÈNES. xzxi
nos lecteurs, semblent nous indiquer le choix à fdre parmi
tant de personnes aussi aptes Time que l'autre, et nous
croyons qu'il faut attribuer la composition de la Vie de
sainte Douceline à Philippine de Porcellet, l'une de ses plus
anciennes compagnes.
Philippine de Porcellet, damed* Artignosc, était Arlésienne
par sa naissance ; son père avait sa sépulture à Trinquetailles^
dans l'église des Chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem.
Bien qu'elle descendît par lui d'une des plus vieilles races
de la Provence, dont tous les généalogistes ont parlé, il ne
faut pas chercher son nom dans nos nobiliaires , car ils ne
l'ont pas connue. Cependant, comme elle nous a appris
elle-même (i) qu'elle était la sœur d'Audiarde, abbesse
de Molégès, nous sommes autorisés à penser qu'elle était,
comme elle, fille de Bertrand de PorceUet, dont on peut
voir la généalogie dans ArtefeuiUe (2), et qu'elle avait pour
frère le célèbre Guillaume de Porcellet , le seul Français qui
fut épargné dans le massacre général des Vêpres Siciliennes.
Elle fut mariée à Fouques de Pontevès , à qui elle donna
trois filles : Douceline, Mabile et Maragde ; celle-ci, la seule
qu'elle ait nommée dans son testament, comme reposant
auprès de son père, dans l'église paroissiale de Barjols,
nous paraît avoir été la plus jeune des trois, et la première
morte. Elle dut perdre son mari de très bonne heure, car
nous savons qu'elle survécut à sainte Douceline plus de
quarante ans ; et en supposant même qu'elle n'ait vécu que
dix ans en sa compagnie, il est évident qu'elle devint veuve
à la fleur de son âge. Si ce n'était la disproportion de l'âge,
nous supposerions volontiers qu'elle avait pu connaître
sainte Douceline à Barjols,- et y commencer avec elle des
relations, dont il semble y avoir un témoignage dans le nom
donné à une de ses filles.
(1) Pièces just if., n* xui. C'est là surtout que nous puisons nos renseigne-
nents.
(2) Histoire héroïque de ta noblesse de Froifence, T. n, p. 243.
XXXII VIE DE SAINTE DOUCELINE.
Après son veuvage, elle s'empressa de se rendre auprès
de la Sainte, et entra avec une grande dévotion dans sa maison
de Roubaudj pour devenir sa fille (p. 42). Comme c'étdt
une dame puissante et fort riche , elle devint la providence
de l'Institut ; et si la Sainte refusa d'accepter pour elle-même
les offrandes que son afièction la porta à lui faire, il ne put
entrer dans sa pensée de s'opposer à ce que son établissement
profitât de la présence et des bienveillantes dispositions
d'une protectrice que Dieu lui envoyait. Il nous est resté
des traces de sa générosité envers son Ordre dans un acte
du 22 octobre 1297, qui avait pour but de permettre à
l'œuvre de se développer, puisque Philippine de Porcellet
achetait à un prix très élevé de nombreux cens et le domaine
direct sur les propriétés qui entouraient de toutes parts la
maison des dames de Roubaud, et l'empêchaient de s'étendre.
Malgré le peu d'intérêt que présentent des documents
de ce genre , nous avons tenu à reproduire celui-ci ( i ) ; et
nous donnons aussi, pour le même motif, un acte du 14
mars 1390, contenant l'inventaire des cens que le couvent
des Franciscains de Marseille recueillit de l'héritage de la
dame de Porcellet, après la mort de ses héritières, en vertu
de la substitution qu'elle avait faite en sa faveur dans son
testament. Il est aisé de s'assurer, par la comparûson des
deux pièces, qu'aucun des cens achetés en 1297 n'était
demeuré en la possession de celle qui les avait payés , ou de
ses ayant-droits, et que par conséquent, elle ne les avait
acquis en réalité que pour les remettre à l'Institut des
béguines, bien que nous n'ayons pas retrouvé l'acte de
cession qu'elle dut lui en faire.
Nous soupçonnons que Philippine de Porcellet fut appe-
lée par sainte Douceline elle-même à l'aider, de son vivant,
dans la cUrection de son œuvre , et que c'est elle à qui la Vie
(1) Pièces juitif*, D** X et xx.
PROLÉGOMÈNES. xxxiii
donne le titre de vicaire de la fondatrice, et que la Sainte
dans son humilité nommait sa prieure ( i ) ; mais nous
n'avons pas de preuve suffisante pour établir solidement
notre opinion sur ce point. Lorsque la sainte Mère eut
quitté ce monde, les béguines la choisirent d'un commun
accord pour être à leur tête. Nous ne croyons pas nous
hasarder trop en pensant qu'elle dut remplacer immédiate-
ment sainte Douceline , parce qu'il est certain que quand la
Vie de celle-ci fut écrite, elle avait été déjà pendant long-
temps prieure majeure de l'établissement (2).
Ce qui est tout-à-fait hors de doute, c'est qu'elle occu-
pait cette charge, lorsqu'il fut question d'écrire la vie de
la Sainte : nous avons, pour attester ceci, deux témoignages
on ne peut plus formels. On peut lire ci-dessous (p. 202-
212), l'exposé de quelques troubles qui s'élevèrent dans le
couvent de Marseille , par rapport à cette Vie , lorsque l'on
commença à l'écrire, — cantfon premieramens escrichdy —
et des événements merveilleux qui vinrent mettre tout le
monde d'accord. Or , le récit de ces faits se termine en nous
apprenant que toutes ces choses furent racontées par devant
la prieure majeure et les dames les plus anciennes de la
m^son , et jurées entre les mains de madame Philippine de
Porcellet, qui était alors prieure majeure de l'Institut (3).
Les expressions ne sauraient être ni plus claires ni plus
explicites.
De même, quand la composition de la Vie fut achevée,
le jour même où l'on allait enfin en faire lecture dans la
maison de Marseille, — ques aquel jorn si dévia legir de
(1) « lUi ques era gênerais prioressa..., voie aver una donna per prioressa.
P, 32. ^ Una donna que li Sancta apeUava sa prioressa. P. 104. — Li donna
ques era sa Vicaria. P, 106. w
(2) c Ma donna Felipa, li quais donna lonc temps fon majors prioressa e
regeiiis <i*aqueU sant estament. » P. a 3 2.
(3) « En las mans de ma donna Felipa Porcelleta. ques era majers prioressa
de Testament. » P. ai a.
xxxiY VIE DE SAINTE DOUCELINE.
novell en covent^ — la jeune Maragde de Porcellet se réveilla,
guérie d'une cruelle maladie, et sa première pensée fut
d'appeler sa tante madame Philippine, laquelle, dit le texte
que nous citons, était sa mère et la mère de toutes les
autres ( i ). Nous avons ici , en des termes un peu différents,
la même affirmation que nous avons recueillie déjà dans
l'autre passage.
Mais dès le moment où il ne peut être contesté que
Philippine de Porcellet était supérieure générale des bégui-
nes de Roubaud, lorsque la Vie de sainte Douceline fut
composée, il est facile de tirer de ce fait une conclusion
qui en découle rigoureusement, et que personne ne pourrait
raisonnablement refuser d'admettre : c'est que c'est elle qui
a fait faire cette Vie, à moins qu'elle ne l'ait écrite elle-
même. Nous nous en tiendrions à la première partie du
dilemme, si nous ne trouvions pas dans cette grande dame
les qualités nécessaires pour qu'elle pût faire personnellement
cet ouvrage ; mais comme le contraire semble assez évident,
nous croyons qu'il faut accepter, comme infiniment plus
probable , la seconde proposition, de préférence à la pre-
mière, alors surtout que nous avons déjà établi avec une
complète certitude que la Vie est l'œuvre d'une béguine.
En efièt, en dehors d'elle, nous ne connaissons personne,
parmi les compagnes de sainte Douceline, de qui nous
sachions, d'une manière assurée, d'une part, qu'elle a assez
vécu avec la Sainte pour être, comme le paraît l'auteur
de la Vie, un témoin oculaire et auriculaire des faits et des
paroles qui y sont rapportés, et d'une autre part, qu'elle a
assez vécu après elle pour arriver à l'époque où cette Vie
fut faite. Ces deux conditions se trouvent indubitablement
dans Philippine de Porcellet , dont l'origine et le rang nous
garantissent l'éducation et les connaissances littéraires, et
(i) « Ma donna Felipa, ques cra maire sieua, e de totas i«s autras. » P. 236.
PROLÉGOMÈNES
xxrv
dont Tadmiration et le tendre dévoûment pour la Sainte tie
peuvent être mis en question.
D'un autre côté, les sentiments qui remplissaient son
cœur lui imposaient le devoir de chercher à glorifier sa
sainte Mère, et de transmettre à la postérité le récit de sa
vie, de ses vertus et de ses enseignements. Sa qualité de
prieure majeure des béguines mettait à sa disposition tout
ce qui pouvait se trouver étranger à ses souvenirs personnels.
Elle n'avait pour cela qu'à faire appel à la mémoire de
toutes ses filles, spécialement des plus anciennes, et à cons-
tater d'une manière sûre , en recourant au besoin à la sainteté
du serment, ce que chacune d'elles avait vu ou entendu
concernant celle qui était leur commune mère. Il est à notre
connaissance que, dans une circonstance importante, elle
agit de la sorte, pour établir la vérité d'une apparition
merveilleuse (p. 212).
Munie de ces moyens d'information rapides et certains ,
et pleinement renseignée, d'abord par sa propre expérience,
et ensuite par le témoignage de ses filles. Philippine de
Porcellet, pensons-nous, mit elle-même en œuvre les nom-
breux matériaux qu'elle possédait, sans qu'elle eût à recourir
à la coopération d'un autre. Ce qui nous porte surtout à
voir dans la Vie de sainte Douceline son travail personnel,
c'est la place considérable qu'y occupent divers faits où
figurent les Porcellet , et où se trouvent des choses qu'elle
seule pouvait savoir et pouvait dire.
C'est d'abord le récit qu'elle fait de son arrivée dans la
maison de Roubaud, où l'attirait sa grande dévotion pour
la Sainte et le désir de devenir sa fille (p. 42). En ce seul
endroit de la Vie, nous voyons des titres honorifiques accom-
pagner le nom de Philippine de Porcellet, qui est ici qualifiée
de noble dame, puis encore de riche et puissante dame, et
désignée par sa qualité de dame d'Artignosc. Partout
ailleurs, elle est nommée simplement par son nom, et l'on
ixxvi VIE DE SAINTE DOUCELINE.
dirait qu'il y a eu ici Tintention formelle de rehausser la
gloire de la Sainte, dont une personne si di3tinguée ambi-
tionnait d'être Tenfant. Il est du reste facile de voir que
tout ce qui est dit dans ce passage, de la compassion dont la
dame de Porcellet fut saisie à la vue de l'extrême pauvreté
de sainte Douceline, du dessein qu'elle forma de lui venir
en aide, de la démarche qu'elle fit auprès d'elle, pour la
supplier, à genoux, d'accepter ses secours, et de la réponse
que lui adressa la Sainte en refusant ses avances généreuses,
tout cela ne pouvait être connu que d'elle, puisque les
choses se passèrent en secret ; et elle seule pouvdt raconter
ce qui s'était fait et dit dans cette circonstance.
Nous ferons la même remarque pour ce qui a rapport
aux dames de la famille des seigneurs d'Hyères, dont il
est parlé dans la Vie à plusieurs reprises (p. 122.158),
avec les détails les plus explicites sur des dispositions inté-
rieures et des pensées secrètes, que certainement elles
n'avaient pas manifestées à tout le monde. La seigneurie
du château d'Hyères appartenait alors à la famille de Fos ;
et nous ne saurions oublier que précisément les Porcellet
venaient d'acquérir d'elle la terre de Fos, dont ils portent
le titre dans nos pièces. Ce fut nécessairement la source de
relations mutuelles qui , dans les membres de ces familles
adonnées à la pratique de la piété et de la vertu, allèrent
facilement jusqu'à l'intimité parfaite dont nous trouvons
ici les traces.
La narration des faits extraordinaires qui eurent lieu
dans la maison de Marseille, lorsqu'il fut question d'écrire
la vie de la Sainte , donnent lieu à une autre observation
que nous ne pouvons omettre. Il n'y a peut-être pas d'évé-
nement qui y soit raconté avec autant d'étendue et de
détails (p. 202-212). Or, comment ne pas remarquer qu'il
est écrit à la fin de cette histoire , que tout cela fut l'objet
d'une enquête faite par Philippine de Porcellet, par devant
PROLÉGOMÈNES. xxxvii
laquelle les sœurs qui avaient été actrices dans ce qui venait
d'arriver, et dans diverses choses particulières qui n'avaient
eu qu'un seul témoin, racontèrent fidèlement ce qu'elles
avaient vu et ouï , de manière à pouvoir former des dépo-
sitions de toutes un récit complet ? N'est-il pas évident que
Philippine de Porcellet nous a donné ici tout simplement
le procès-verbal de l'enquête qu'elle avait ouverte, et des
résultats qu'elle av^t constatés ?
De même, la relation si détaillée aussi de la guérison de
Maragde de Porcellet, petite-nièce de la prieure-majeure
(p. 282-237), qu'est-elle autre chose qu'un procès-verbal
circonstancié de tout ce qui se passa dans cette occa-
sion? Grâce à lui, il nous semble assister nous-mêmes à ce
miracle. Nous en voyons les progrès heure par heure,
depuis le samedi soir où les supplications redoublent pour
l'obtenir, jusqu'au dimanche matin, jour de la fête de sainte
Douceline, où il s'accomplit. Nous entendons les paroles
par lesquelles la Sainte annonce , avec la plus grande préci-
sion, tout ce qui va avoir lieu. Et lorsque, arrivés au terme,
nous lisons que la jeune fille se hâta d'appeler sa tante,
madame Philippine de Porcellet, pour lui faire part du
bienfait qui venait de lui être accordé, pourrions-nous nous
défendre de penser que nous avons ici l'écho de ce premier
récit, et que la prieure s'empressa d'ajouter à la Vie qu'on
lisait ce jour-là pour la première fois, la nouvelle grâce faite
à sa nièce en un jour si mémorable ?
Enfin, il est un dernier fait qui, au premier abord, semble
n'avoir aucune relation avec la question que nous traitons,
et qui pourtant , plus que tous les autres , nous permettra
d'insister sur la conclusion que nous sommes en train d'éta-
blir. On pourrait ne pas se douter, en s'en tenant au texte
de la Vie de sainte Douceline , que le premier des miracles
enregistrés au quinzième chapitre (p. 222), comme opères
par elle après sa mort , concerne des membres de la famille
IV
xxxvni VIE DE SAINTE DOUCELINE.
de Porcellet En effet, il y est dit simplement qu'un noble
baron, nommé Rainaud, seigneur du château de Cabriès^
et sa femme Constance, se voyant sans enfants, obtinrent,
par l'intercession de la Sainte, un fils qui les combla de joie.
Ils eurent aussi un autre fils, qui ayant été un jour réduit à
l'extrémité par une grave maladie, fut rendu à la santé,
quand ils eurent invoqué de nouveau la protection de la
Sainte. Complétons ce récit au moyen des renseignements
que nous fournissent les archives de Févêché de Marseille.
Ce noble baron, que l'on nomme Rainaud, n'est pas autre
que Rainaud de Porcellet, seigneur de Cabriès, au diocèse
d'Aix, et de Signe, au diocèse de Marseille, dont il est
fréquemment parlé dans les documents de l'époque. Ses
deux enfants que l'écrivain de la Vie ne nous a pas fait
connaître, nous sont très bien connus d'ailleurs : ce sont
Bertrand de Porcellet et Guillaume de Porcellet, dont les
testaments sont au Livre Verd de l'évêché , à la date du
9 juillet 13 lo et du 23 janvier 131 1. C'étaient les neveux et
les cousins de Philippine de Porcellet. Outre ces deux fils,
Rainaud et Constance eurent deux filles, Audiarde et Por-
cellette, dont la première épousa Guiran d' Agout, seigneur
de Claret.
Il est impossible de ne pas se demander pourquoi l'auteur
de la Vie de sainte Douceline a supprimé le nom de famille
de ces personnages qu'il f^t figurer si honorablement dans
son histoire. Il ne pouvait certainement pas l'ignorer.
Rainaud de Porcellet était citoyen de Marseille ; il y avait
sa maison; ses châteaux étaient dans le voisinage de la ville;
le père et les enfants eurent leur tombeau au couvent de
Saint-Louis. Ils devaient donc être très connus à Marseille.
D'ailleurs, la manière dont on nous parle de ce bel enfant
qui était si sage qu'on le regardait comme une merveille, et
si intelligent qu'il ne semblât pas un enfant, nous indique
assez qu'on en parlait sciemment, et qu'on l'avût vu de près.
PROLÉGOMÈNES. xxxix
Pourquoi donc a-t-on retranché ici le nom de famille^
quand il n'y a aucune raison de le taire ? Si c'est une béguine
qui a écrit cette Vie, elle avait un motif de plus de ne pas
l'omettre, puisque ce nom était celui de sa prieure générale,
et qu'il lui convenait de l'honorer, en faisant connaître les
faveurs que la Sainte avait obtenues à sa famille. Ainsi le
silence gardé par l'écrivain demeure inexplicable.
Mais si nous admettons que le récit de ces miracles est
dû à Philippine de Porcellet elle-même, on comprend qu'un
sentiment d'humilité l'ait engagée à taire un nom qui était
le sien propre, et à se contenter de raconter, à l'honneur de
la Sainte, les grâces que Dieu avait accordées par ses mérites,
sans qu'il en rejaillît aucun honneur sur son nom ou sur les
^ens. On comprend mieux encore qu'elle ait pu parler si
explicitement de choses qui la touchaient de si près, puis-
qu'elles s'ét^ent passées dans sa famille, et qu'elle avait dû
prendre part à l'affliction et à la joie dont elle nous entre-
tient.
Tels sont les motifs qui nous portent à conclure, avec
une entière certitude, que la Vie de sainte Douceline est
l'ouvrage d'une fenlme, qu'elle a été écrite par une de ses
béguines, et, avec une grande probabilité, que Philippine de
Porcellet en est l'auteur. Nous terminons ici la première
partie de cette étude.
DEUXIEME PARTIE
Nous allons examiner maintenant les divers points de la
vie de sainte Douceline qui ont besoin de quelques explica-
tions, et donner sur l'Institut dont elle a été la fondatrice
XL VIE DE SAINTE DOUCELINE.
les renseignements que nous avons recueillis. Malgré les
dimensions peu ordinaires de Técrit que nous publions, tout
ne s'y trouve pas, et il faudra parfois suppléer à son silence.
Nous tenons surtout à contrôler avec soin et à fixer toutes
les données chronologiques, qui sont comme la charpente
de rédifice ; elles ne sont pas toujours marquées clairement
dans une œuvre où l'on a tenu à la vérité du récit sans viser
à la précision des dates. Autant que nous le permettra la
pénurie des documents, et le peu d'exactitude des écrivains
qui ont touché à ces matières, nous nous efforcerons de n'en
laisser aucune dans le doute.
I. — La date de la naissance de sainte Douceline n'est
pas indiquée dans sa Vie ; mais il sera très facile de la dési-
gner par le simple rapprochement de deux passages, l'un du
chapitre quatorzième (p. 198), dans lequel il est dit qu'elle
mourut le i*' septembre 1274, l'autre, du chapitre treizième
(p. 1 84), où nous apprenons qu'elle quitta ce monde lors-
qu'elle avait environ soixante ans. Elle était donc née en
l'année 1214 ou en 121 5.
Le lieu où elle naquit n'est pas marqué non plus ; mais il
ne nous semble pas douteux qu'elle a dû naître à Digne. Il
serait bien difficile de se former là-dessus une opinion diffé-
rente, lorsque l'on voit qu'elle est appelée partout Douceline
de Digne, même dans l'hymne latine composée en son hon-
neur, et dont un fragment nous a été conservé dans cette
Vie (p. 206.212). Il en est de même de son frère, qui est
constamment nommé Hugues de Digne par tous ceux qui
ont parlé de lui ( i ), et de ses nièces Douceline et Marie de
Digne (p. 260). Cette appellation, commune à toute la pa-
(i) Voici néanmoins ce que nous trouvons dans la chronique de Salimbene ;
— « A Massilia Areas ivi ad videndum fratrem Hugonem de Barjola, qui et
de Digna, quem Lombardi fratrem Ugonem de Montepessulano diccbant. »
Bibl. Vat. Cod. 7260. /. 1 02 v*.
PROLÉGOMÈNES. xli
rente, ne peut provenir que du nom de la ville où ces per-
sonnes virent le jour.
Le nom propre de la famille ne nous a pas été transmis,
et nous ne connaissons le père et la mère de la Sainte que
par leurs prénoms, que l'histoire de leur fille nous a seule
conservés. Le père se nommait Bérenger, ou Bérenguier, et
était de Digne ; la mère était de Barjols, et s'appelait Hugue
ou Huguette. C'est tout ce que l'on sait sur leur compte
personnel, avec un grand éloge de leur vertu, qui était peu
commune, et quelques mots sur leur position de fortune,
qui dut être assez brillante, car c'était une riche famille
de marchands ou de négociants (p. 2).
Outre sainte Douceline et le B, Hugues de Digne, il y
eut encore dans la famille au moins un autre fils, dont l'exis-
tence est certaine, bien qu'oïl en saisisse à peine la trace. Il
mourut de bonne heure (i), laissant deux filles qui furent
les premières à embrasser avec leur tante son nouveau genre
de vie. On ne nous avait appris ni le nom du père, ni celui
de ses enfants ; mais nous avons eu la bonne fortune ines-
pérée de retrouver les deux nièces de la Sainte, dont l'une
se nonunait Douceline, comme elle, et l'autre Marie (2).
Les lieux où sainte Douceline habita successivement, ceux
du moins que son histoire nous fait connaître, sont au
nombre de six : Digne, Barjols, Hyères, Gênes, Aix et
Marseille. Il peut être de quelque utilité de chercher à pré-
ciser quand, et dans quelles circonstances, elle se trouva
dans chacune de ces villes.
Si Digne fut sa patrie, comme on n'en saurait douter,
elle n'y séjourna pas longtemps, car nous la voyons bientôt
établie, avec ses parents, dans la ville de Barjols, le pays
d'origine de sa mère. Elle y fut amenée lorsqu'elle était en-
core enfant, et si jeune, qu'au rapport de son historien,
/1) « Doas nessas sicuas... quez cra mortz lur paires. » P. 20.
(i) Pièces just if . n* v.
xLii VIE DE SAINTE DOUCELINE.
quand eUe voulait satisfaire l'amour que Dieu lui inspirait
déjà pour l'oraison, comme elle était incapable de prier, elle
élevait ses mains vers le Seigneur, et tournait ses regards
vers le ciel, mais elle ne savait que dire (p. 4). Cest sans
doute à Barjols que ses parents lui firent donner une éduca-
tion littéraire conforme à leur condition sociale, et une ins-
truction que nous pourrions dire peu ordinaire, s'il ne fallut
pas faire la part des dons surnaturels, auxquels doivent être
surtout attribuées l'étendue et la sublimité de ses connais-
sances.
1 1 est indubitable que sainte Douceline savait lire et écrire :
il suffit de parcourir sa Vie pour en avoir la certitude. Nous
la voyons dire ses heures, réciter son office, lire ses matines,
même quand elle était seule, et sans l'assistance de personne
(p. 8. 128) ; nous savons qu'elle passait une bonne partie
de la nuit à lire et à prier (p. 8.12); bien des fois, elle tomba
en extase en lisant la vie de saint François, et on la trouvait
ravie, tenant en ses mains le livre qui la contenait (i). D'un
autre côté, nous voyons que lorsqu'elle eut réuni autour
d'elle quelques compagnes, elle voulut écrire pour elles la
règle qu'elles devraient suivre (p. 22). Et, si ce témoignage
ne suffisait pas, nous citerions, comme preuve péremptoire, la
correspondance qu'elle entretint par lettres avec Charles I*^,
roi de Sicile, à qui elle fais^t savoir par écrit les choses les
plus secrètes (2). Tout ceci ne saurait être contesté.
Lors donc que nous lisons qu'elle était une femme simple
et sans lettres (p. 72), et qu'elle n'avait pas d'habileté dans
les lettres (p. 152), nous aurions tort de prendre ces expres-
sions dans un sens absolu, qui exclurait toute culture litté-
raire, puisque le contraire est démontré. Mais il est certain
qu'il n'y avait aucune proportion entre ses études premières
(t) « Motai ves la trobavan raubida, lo libre en las mans, legent la sieua
vida. »P, 100.
(2) c Li mandava alcunas ves, e li fazia saber pur sas letras. » P» i56.
PROLÉGOMÈNES. xuxi
et la doctrine éminente que ses fréquentes communications
avec le monde surnaturel lui firent acquérir.
La Sainte habita Barjols jusqu'à la mort de sa mère ; après
ce douloureux événement, elle alla demeurer à Hyères, avec
son père, qui y transporta sa résidence (p. 6). A notre avis,
c'était vers 1 230, et ce changement de domicile eut proba-
blement lieu pour rapprocher le père et la sœur de Hugues
de Digne, de leur fils et de leur frère, qui déjà devait se
trouver au couvent des Franciscains d*Hyères, où il passa
presque toute sa vie. Il nous paraît, en eflfet, presque impos-
sible de rapporter à une époque plus tardive l'apparition de
ce religieux qui, peu d'années après, jouissait déjà d'une
grande célébrité, et dont la vie fut beaucoup plus courte
qu'on ne l'a cru jusqu'à présent. •
C'est à Hyères que la Sûnte commença à s'appliquer
tout entière à la pratique des œuvres de charité et de péni-
tence ; c'est là aussi qu'elle dut perdre son père, dont la
mort, mentionnée d'une manière incidente dans l'histoire
(p. 12), ne peut être rattachée à une date précise. Rien ne
nous avertit, dans le récit, de l'isolement où il laissa sa fille,
jusqu'au moment où nous apprenons que le frère de celle-ci
la fit recevoir chez les Franciscaines de Gênes, durant un
voyage qu'il eut à faire à Paris.
Si nous connaissions l'époque où Hugues de Digne alla à
Paris, nous en tirerions un grand secours pour fixer le mo-
ment où sainte Douceline jeta à Hyères les fondements de
son établissement de béguines. D'une part, il est évident
que cette fondation n'a pas précédé ce voyage, puisque,
dans le cas contraire, elle n'aurait pas eu besoin, durant l'ab-
sence de son frère, de se réfugier chez les Franciscaines de
Gênes, et qu'elle n'aurdt pu même avoir la pensée de se
séparer de ses compagnes. D'autre part, sa Vie établit d'une
façon bien nette que l'entreprise commença immédiatement
après le retour de son frère (p. 16). Il serait donc important
xLiv VIE DE SAINTE. DOUCELINE.
de savoir au juste la date de ce voyage, et nous avons fait
beaucoup de recherches pour la trouver ; m^s elles ont été
vaines, et nous ne pouvons l'indiquer qu'approximativement:
elle doit s'éloigner assez peu de Tannée 1 240.
C'est donc vers ce temps que sainte Douceline mit la
main à son œuvre, et l'apparition merveilleuse qui l'y déter-
mina est racontée en détail dans sa Vie (p. 14). La Sainte
devait être alors de retour de Gênes, pour attendre l'arrivée
de son frère. Dès qu'il fut revenu de Paris, elle lui apprit ce
qui s'était passé, et celui-ci, informé de tout, non seulement
donna son approbation aux projets de sa sœur, m^s il reçut
lui-même publiquement son vœu de virginité, en présence
de tout le peuple, après un sermon solennel qu'il fit pour
inaugurer la nouvelle fondation. Elle se revêtit alors d'un
habit noir, posa un manteau sur sa tête, et prit le nom de
béguine, qu'elle fut la première à porter en Provence, où,
jusqu'à ce moment^ il n'était pas connu. Ses deux nièces se
joignirent à elle, et prirent le même nom et le même habit.
En fort peu de temps, beaucoup d'autres personnes l'imi-
tèrent, et vinrent se mettre sous sa direction.
La maison que la Sainte fonda à Hyères y occupa suc-
cessivement deux emplacements divers. Le premier était
hors de la ville, sur les bords de la rivière ou ruisseau de
Roubaud, qui donna son nom à l'Institut; le second fut
dans la ville même, où les béguines ne tardèrent pas à se
fixer ( I ), vraisemblablement pour être plus à portée des
Franciscains qui les dirigeaient, et dont elles fréquentaient
l'église. Mais elle garda toujours le même nom qu'elle avait
reçu au début, et le donna à la maison de Marseille, qui
fut sa fille.
Que la date par nous assignée à la fondation des béguines
(i) « E feron un alberc fora de la villa, lo cal apelleron Robaul. P, 22. —
En lo temps qu'ellas estavan josta lo fluyi de Robaut, az leras. P. 166. —
Cant estavan en lo premier luoc de Robaut. » P. 168.
PROLÉGOMÈNES. xlv
de Roubaud soit très voisine de la véritable , c'est ce qui est
confirmé par les faits suivants. Hugues de Digne fit vers
1242 un voyage à Rome, au retour duquel il passa par
Sienne, où le chroniqueur Salimbene le vit ( i ), et par Luc-
ques, où il prêcha le premier jour de Carême. Il alla aussi
à Lyon, dans les premiers temps que la cour pontificale y
fut établie, c'est-à-dire vers la fin de 1 244, et il y prononça,
devant Innocent IV et ses cardinaux (2), un discours que le
même auteur nous a rapporté. Or,.ni dans l'un ni dans l'autre
cas, il n'est dit qu'il se soit préoccupé de chercher pour sa
sœur un lieu de retraite ; c'est une preuve certaine que la
fondation d'Hyères était faite, et que la Sainte y avait, au
milieu de ses compagnes, l'asile le plus sûr et le plus conve-
nable.
Venons-en maintenant au séjour que sainte Douceline fit
dans la ville d'Aix, et aux circonstances qui l'y amenèrent.
Nous en avons le récit détaillé dans la Vie (p. 34), qui nous
apprend qu'elle y fut mandée par Béatrix, comtesse de Pro-
vence, pour l'assister de ses prières, dans un danger pressant
où elle se trouvait. Ce fait se rattachant à la naissance d'une
fille de la comtesse, qui vint au monde du temps que la
Sainte était à Âix, il serait très facile d'en savoir l'époque, si
nous connaissions les dates de la naissance des enfants de
Charles d'Anjou. A défaut de ces éléments de calcul, il nous
faut recourir à l'histoire générale.
Nous y voyons que, mariés le 3 1 janvier 1 246 (3), Charles
et Béatrix partirent en 1 248 pour l'Orient, en compagnie
de saint Louis, et n'en revinrent que vers la fin de 1 250.
^0 « Cum essem juvenculus, et in conventu Senensi habitarem in Tusda,
frater Hugo a curia romana redibat. » Cod, Vat 7260./. 106.
(2) « Apud Lugdunum, et priori tempore quando curia fuit (ibi) Rome. »
Ibid.f. io3.
(3) n M.cc.ZLV. KaroluSy frater Ludovici Franconim régis, contraxit matri-
monium cum Béatrice, filia illustris comitis Provincie, bone memorie, Rai-
mundi Berengarii, videlicet^ pridie kalendas februarii. » Chron. S. Victoris.
xLvi VIE DE SAINTE DOUCELINE.
Uévènement dont nous parlons est postérieur à cette année,
pour ce motif d'absence d'abord, et aussi pour un autre plus
concluant encore. £n effet, si nous rapprochons de ce qui
est dit à la page 34 un fût rapporté à la page 90, et qui in-
contestablement eut lieu à la même occasion, puisqu'il se
passa aussi lorsqu'on appela sainte Douceline à Aix, à cause
du songe de la comtesse de Provence ( i ), voici ce que nous
constatons.
Quand la comtesse vit la Sainte dans la ferveur de son
extase, elle fit venir tous ses enfants y les fit mettre à genoux
devant elle^ la tête découverte^ et leur fit baiser ses mains (2).
Ainsi, au moment où naquit cette fille, qui fut l'occasion
du voyage de sùnte Douceline à Aix, la comtesse Béatrix
avait déjà des enfants assez nombreux, pour qu'on pût dire
qu'elle les fit venir tous pour leur faire vénérer la Sainte.
Et comme elle n'eut en tout que trois fils et trois filles, —
sans tenir compte d'un enfant né et mort en Orient, durant
la croisade, — quelle que soit celle de ces princesses dont la
naissance attira à Aix la Sainte, qui fut sa marraine (p. 2^)^
il est bien difificile que cet événement ait eu lieu avant 1 255 ;
et nous ne sommes aucunement assurés qu'il sût précédé
l'établissement des béguines de Marseille, dont il est temps
que nous étudiions les origines.
II . — La fondation de la maison des béguines de Mar-
seille fut l'œuvre principale de sainte Douceline, et dépassa
de beaucoup par le nombre et la qualité de ses membres,
et par l'importance des résultats, tout ce qui s'était fait à
Hyères, Pendant le dernier tiers de sa vie, la fondatrice y
habita presque exclusivement , et elle l'illustra par sa mort.
(i) « Cant le coms de Prohensa la mandet querre, per raxon del sompni
ques avia fach H comtessa. » P, 90.
(2) c Fes venir totz sos enfans... de ginols davant ella,... baizar las aîeuas
mans. » P. 92.
PROLÉGOMÈNES. xlvii
Nous désirerions donc vivement pouvoir indiquer d'une
manière précise l'époque où elle vit le jour. Mds ici en-
core y tout est difficulté. La Vie de la Sainte se tait sur ce
point, ou, si elle en parle, c'est de façon à nous induire
facilement en erreur.
On y lit (p. 24) : Qu'après que la sainte mère eut com-
mencé son institut à Hyères, elle pensa aussitôt à faire
plus de bien, et s'en vint établir à Marseille une autre
maison de Roubaud ; où beaucoup de personnes lui don-
nèrent leurs filles et leurs parentes ; et bientôt elles s'y trou-
vèrent en grand nombre. Ceci, pris à la lettre, ne nous
semble pas conforme à la réalité des faits. Il y a même
une contradiction frappante entre ce passage et un autre
de la même Vie (p. 134-139), où nous voyons que l'établis-
sement de Marseille fut soumis, dans ses débuts, à de
pénibles épreuves, et qu'il ne commença à se développer
qu'après un événement que nous montrerons être arrivé
en 1255, ou dans l'année suivante. Il faut donc admettre
nécessairement, ou que la fondation de Marseille ne suivit
pas de si près celle d'Hyères, ou qu'elle fut assez longtemps
sans réussir. Dans les deux hypothèses, la phrase que nous
avons citée a besoin de correction.
Pour ce qui nous regarde , nous préférerions retarder
l'entreprise de quelques années. Malgré toutes nos recher-
ches, nous n'avons absolimient rien trouvé qui confirme
l'existence de l'établissement à une date si reculée. Un au-
teur érudit a donné comme étant peut-être le plus ancien
titre qui fasse mention des béguines de Marseille, une
charte du 15 octobre 1269, passée dans la maison des bé-
guines dites de Roubaud (i). Il a presque complètement
raison, car nous ne connaissons qu'un acte, antérieur de
neuf ans à celui-là, où se rencontre, dans une pièce mar-
«
(1) Aimiii. Histoire de t Abbaye de S. Sauveur, p. 46.
XLViii VIE DE SAINTE DOUCELINE.
seîllaise, une semblable mention. C'est le testament de Léona,
veuve de Bremond de Saint-Félix, qui contient un legs fait
à sainte Douceline et à ses compagnes (i). Sans doute, la
Sainte devait être déjà dans notre ville à une époque qui a
précédé ledit testament, et nous le démontrerons ; néan-
moins , nous sommes convaincu qu'il faut mettre quelques
années entre la fondation d'Hyères et celle de Marseille.
Voici, à l'appui de cette opinion, le témoignage d'un
contemporain. Salim*bene, qui vint à Marseille et à Hyères
en 1248, et qui y revint en 1249, ^'^ P^ manqué de re-
marquer qu'il y avait dans cette dernière ville un grand
nombre de femmes et d'hommes, qui vivaient d'une vie de
pénitence (2). Il parle des femmes d'abord, puis des hom-
mes, et cela concorde entièrement avec ce qui est dit dans
la Vie de notre Sainte. A Marseille, au contraire, il ne trouva
pas à faire une pareille observation, et il ne s'est occupé de
sainte Douceline et de son séjour parmi nous que fort long-
temps après, en rapportant sa mort. Ceci semble démontrer
que les béguines de Marseille n'étaient pas encore établies ;
car, s'il en avait été autrement, il n'aurait pas pu ne les pas
voir habituellement dans l'église de son ordre, et il aurait
noté le fait dans sa curieuse chronique.
Nous avons porté nos recherches sur un autre point, afin
de savoir à quelle époque Hugues de Digne a pu résider au
couvent de Marseille, durant un espace de temps assez
considérable, espérant rattacher à ce fait l'origine de nos
béguines ; mais il ne paraît pas qu'il y ait demeuré autre-
ment qu'en passant. Sa résidence ordinaire était le couvent
(i) « Item, lego Dulceline sorori quondam (fratris Hugonis de] Digna, de
ordine fratrum minorum, etejusdem Dulceline sociabus, .xxv. solidos massi-
liensium minutorum, distribuendos et erogandos in eo in quo dicta Dulcelina
voluerit. » — 3î août 1260. — Arch. dép.des B.-du-R. S. Victor, Ch. 700. «
(2} « Est ibi maxima multitudo mulierum et hominum penitentiam fa-
cientium , etiam in habitu mundiali in domibus suis. Hi fratribus minoribus
valde devoti sunt. » Cod. Vat. 7260, f. 107. »
PROLÉGOMÈNES. xlix
d'Hyères. C'est là qu'on le trouvait habituellement, quand
ses devoirs ne l'appelaient pas ailleurs, et Salimbene l'atteste
d'une manière formelle (i). Une seule charte, parmi toutes
celles que nous avons vues, nous le montre à Marseille,
dans une circonstance importante : il assistait en 1243 ^
l'acte par lequel la commune de Marseille demandait à
l'évêque d'être relevée de l'excommunication encourue
pour ses empiétements sur la juridiction de l'Eglise (2).
Il n'y a donc rien à attendre de ce côté, et pour la solu-
tion de cette difficulté, qu'aucun témoignage externe ne
nous permet de trancher, nous ne voyons plus qu'une res-
source qui est de recourir à la Vie de notre Sainte, pour en
tirer tout ce qu'elle peut nous donner. Or, voici ce que nous
trouvons au chapitre dixième (p. 134-139). Quand sainte
Douceline eut perdu son frère , elle fut dans une très grande
inquiétude, car il y eut des personnes qui cherchèrent à
détruire l'établissement que le Saint et elle avaient fait.
Dieu lui envoya alors Jean de Parme, Général des Francis-
cains, qui vint à Marseille, après la mort du Saint, tandis
qu'elle était dans un état de trouble qui empêchait son ins-
titut de se développer. Elle recourut à ses conseils, et lui
confia ses peines. Le Général la confirma dans son entre-
prise, et l'encouragea à persévérer. Ses paroles lui donnèrent
une telle assurance, que dès lors elle déposa toutes ses
craintes, et à partir de ce moment, sa maison commença à
croître.
On ne saurait douter que ceci ne se rapporte à la fonda-
tion de Marseille, alors toute récente et la dernière faite,
puisque celle d'Hyères remontait à une époque déjà an-
cienne, et avait très bien réussi. D'ailleurs, comme on peut
(r) « In isto Castro specialiter et plus habitabat frater Hugo. » Ibid,
(2) « Acta sunt bec in aula nova domus episcopalis Massilie , in presentia...
fratris Dominici , ministri provincialis ordinis fratrum minorum, fratris Hu-
guonis de Dtgna, fr. Pétri de Corvono, fr. Arnaudi, et fr. Guillelmi, dicti
ordinis... » Arck. manie, de Mars.
L VIE DE SAINTE DOUCELINE.
s'en assurer, c'est bien à Marseille que le fait se passa. Cela
étant, il nous semble résulter de ce passage de la Vie, que
cet établissement eut lieu du vivant de Hugues de Digne;
qu'il était encore, lors de sa mort, dans une situation pré-
csàre qui jetait la Sainte dans un grand souci pour son
avenir, et qu'il ne se développa définitivement qu'après
qu'il eut quitté le monde. Nous aurons donc connaissance
de l'époque où les béguines de Roubaud s'établirent à Mar-
seille, si nous parvenons à découvrir la date de la mort du
frère de sainte Douceline. Ce ne sera pas tout-à-fait ime
petite afi^re.
Tous les historiens de Provence sont d'accord pour
affirmer que Hugues de Digne mourut en 1285 (i). Il
suffira, pensons-nous, de citer les paroles d'Honoré Bouche,
qui par deux fois répète la même chose, et qui a fait loi
pour les autres. « Le 21 février de Tan 1285, ^^^^ dit-il,
mourut le B. Hugo de Digne. » De leur côté, les historiens
de l'ordre de Saint-François arrivent à peu près au même
résultat. Wadingue, le plus important de tous, dans les deux
éditions de ses Annales, parle de Hugues comme vivant
en 1278 ; dans un autre de ses ouvrages, il dit encore
qu'il vivait en 1280, Sbaralea, le dernier grand auteur
francise wi qui ût examiné cette question, constate seule-
ment qu'il av^t cessé de vivre en 1285 (^)-
Fabricius a copié Wadingue, et pour lui aussi Hugues de
Digne vivût à Marseille vers l'année 1 280 (Bibl. lat t. HI ).
(i) BoucHB. Hist. de Provence, T. i x, p. 270 et 3i i.— Guisnat. Annales,
p. 378. — LouvBT. Abrégé de VHist, de Prov, T. i, p. 173 . — Haitzb. Mot»
tyrologe de Prov, Ms. de la Bibl. de Mars. — Achard. — Histoire des hommes
m, deProv,T, i. p. 409. — Féslavd, Géographie hist. des Basses^Alpe^. iS^^.
p. 47. — Biographie des hommes remarq, des B.-A. 1 83o. p. 1 8a. — Histoire,
Géographie et Statist, des 9.-^. 1 861. p. 216.
(2) Wadzmgub. Annales Minorum, T. u. Lugduni. 1628. ad an. 1278. «
Item, Roms. 1733. T. v. ibid.^ Scrip tores Ord. Minorum, Romœ. i65o.
f. 178. « Vixit sub annum 1280. » ^ Sbaaalba. Supplementum ad Script, ord.
S. F« Roms. i8o6. p. 3 60. « Erat igicur mortuua anno 128 3.»
PROLÉGOMÈNES. li
U Histoire littéraire de la France , dont les savants auteurs
auraient dû corriger l'erreur de leurs devanciers, n'a rien
trouvé de mieux à faire que de répéter ce qu'avait dit Sba-
ralea, et, tout ce qu'elle sait avec lui c'est que Hugues est
mort avant 1285 (i). Ainsi il semble convenu que cette
date est indiscutable, et l'on pourrait croire qu'elle est basée
sur quelque document qui ne permet pas d'en douter. Il
en est pourtant bien autrement.
Nous ignorons où ces auteurs ont puisé leurs informa-
tions, car aucun d'eux n'a cité un seul texte à l'appui de
l'opinion qu'ils ont tous embrassée ; nous comprenons
même difficilement qu'ils aient pu, au sujet d'un homme
aussi considérable et aussi connu que Hugues de Digne,
se tromper d'une manière si grave, et s'éloigner si considé-
rablement de la vérité. Cependant, la vérité est qu'il y a
environ trente ans de différence entre la date vraie de la
mort de ce personnage et celle que l'on a marquée dans tous
les livres, et que tout le monde a dû accepter jusqu'à ce
jour. Le testament de Léona de Saint-Félix que nous avons
déjàcité à la page xlviii, suffirait pour faire voir que Hugues
ne vivait plus en 1 260, puisqu'il y est parlé de lui comme
d'im homme décédé, son nom étant accompagné du mot
quondam. Mais la Vie de sainte Douceline contient sur ce
point des renseignements si formels, qu'ils ne laissent pas
subsister la moindre ambiguité. Elle nous apprend (p. 134),
qu'après que Hugues de Digne fut mort, Jean de Parme,
Général de l'ordre de Saint-François, vint à Marseille, et
consola la Sainte que cette perte av^t mise dans la plus vive
(i) Tom. XXI. 1847. P. 293. Dans les sept lignes que V Histoire littéraire a
consacrées à Hugues de Digne, il 7 a une autre grave erreur : c'est qu'il était
tde la noble famille de Sabrann, Ceci a été aussi emprunté à Sbaralea, qui,
confondant sainte Douceline de Digne avec sainte Rossoline de Villeneuve, a
fait Hugues frère de cette dernière. Mais dans ce cas même, il aurait été de la
famille de Villeneuve, et non de celle de Sabran. Ne pas oublier non plus que
la première Sainte est du treizième siècle, et la seconde, du quatorzième.
Lii VIE DE SAINTE DOUCELINE.
inquiétude , par rapport à son œuvre. Cette unique phrase
nous fournit le moyen sûr d'indiquer d'une façon précise la
date de cette mort.
En eilèt, il est historiquement établi que Jean de Parme,
qui gouverna son ordre pendant près de dix ans^ se démit
de sa charge et fit élire à sa place saint Bonaventure,
le 2 février 1 257 : ceci est attesté par tous les auteurs fran-
ciscains (i). Il est donc certain que son passage à Marseille
ne peut être retardé au-delà de 1256, et, pour ce qui nous
concerne, nous croyons qu'il faudndt le reporter à 1255, à
cause des agitations et des divisions qui signalèrent les der-
niers temps de l'administration de ce Général. D'autre
part, il n'est pas moins cert^n que depuis la seconde moitié
de juillet 1254, où Joinville nous raconte que Hugues de
Digne fut appelé par saint Louis, pour prêcher devant lui,
à Hyères où le roi venait de débarquer (2), nous ne retrou-
vons plus ses traces nulle part. Il est facile de conclure de
ces deux faits, qui ne sont susceptibles d'aucune contestation,
qu'en plaçant la mort du célèbre franciscain en 1 255 , ou au
plus tard en 1 256, nous sommes assurés d'être dans le vrai,
et qu'il faut substituer cette date aux dates erronées que l'on
a jusqu'ici désignées sans aucun fondement.
Ce n'est pas la seule déduction que nous ayons à tirer
des constatations que nous venons de faire. Une fois en
possession de l'année mortuaire de Hugues de Digne, nous
n'avons pas à craindre de nous égarer en affirmant que la
maison des béguines de Marseille ne se développa, ou,
comme dit notre texte (p. 138), «^ commença à croître
qu'après 1255 et 1256; qu'elle avait été fondée quelques
(1) « Ultimum générale capitulum. . . acceleravit, quia penitus noiebat esse
Minîster. Et factum est Rome in festo Purificationis, anno dominî m*, gc*. l*.vzi*.n
Cod, Vat, 7260. f. 137.
(1) Saint Louis prit terre à Hyères, le 17 juillet i 264, et n*y demeura que
quelques jours. JoiirviLLi. Histoire de saint Louis, Kdit. de M. de Wailly.
1874. p. 3 60.
PROLÉGOMÈNES. lui
années auparavant par la Sainte et son frère, dans les envi-
rons de 1250 ; mais ce n'était encore qu'un établissement
bien fragile, et elles ti osaient s'étendre (p. 136). Au con-
traire, après la date précitée, la fondation, jusque-là
précaire, se trouva bientôt dans un état florissant, et les
béguines y furent en grand nombre (p. 24). Voilà ce qui
nous semble acquis par l'étude attentive des divers passages,
en apparence contradictoires , où est racontée cette aflikire.
Que tout ce que nous venons de dire soit basé sur la
réalité des faits , et ne soit pas un produit de l'imagination ,
un simple coup-d'œil jeté sur l'histoire politique de Mar-
seille à cette époque, suflSit amplement à le démontrer.
Charles d'Anjou, revenu d'Orient en 1 250 ( i ) , engagea
presque aussitôt avec la ville de Marseille la lutte ardente
qui se termina, peu d'années après, par la complète soumis-
sion de la cité. En 1251 , il envahit et dévasta son territoire
avec une puissante armée (2), et l'obligea à conclure avec
lui le traité connu sous le nom de Premiers chapitres de
Paix. En 1 257 , la guerre recommença avec plus de violence,
et elle eut pour résultat les Seconds chapitres de Paix, qui
livrèrent la ville au pouvoir du comte de Prpvence (3).
Ce fut la fin de la République de Marseille.
La concordance de ces événements avec ce que nous
raconte la Vie de sainte Douce Une, est frappante. On com-
prend sans peine qu'au milieu de l'agitation extraordinaire
où Marseille se trouva jetée dans le cours de ces années , et
des guerres qu'il lui fallut soutenir , il ne pouvait exister ,
pour la pauvre maison des béguines , toute nouvelle, et
(i) Et non en laSi, comme le dit Bouche. Nous avons plusieurs chartes
passées par Charles 1*' en Provence^en i25o.
(3) « Ëodem anno (i25i), Karolus, comes Provinde, in vigilia beatiBar-
tholomei, cum magno exercitu intravit vallem Massilie, contra Massilienses,...
et fere penitus devastavit. m Chron. 8. Victoris.
(3)«Eodem anno (1257), m. nonas junii, Karolus, comes Provincte, accepit
dominium totius cmtatis vicecomitalis Massilie perpetuo. » Jbid,
Liv VIE DE SAINTE DOUCELINE.
placée hors des remparts, aucune sécurité, aucune garantie
de stabilité. Elle dut être en butte, comme les autres maisons
religieuses, et plus qu'elles, aux préventions et aux défiances
des fiers républicains marseillais , qui luttaient alors contre
leur évêque , autant que contre le comte de Provence. Qui
sait même si les relations que Charles d'Anjou eut avec sainte
Douceline, à l'occasion du songe de sa femme, et la véné-
ration qu'il lui témoigna dès lors, jusqu'à en faire la
mamûne de sa fille, — ce que nous avons constaté ( i ) avoir
eu lieu vers 1255, — ne rendirent pas la Sainte et ses
compagnes plus suspectes à leurs concitoyens, et ne contri-
buèrent pas, pour une bonne part, aux persécutions qu'elles
eurent à supporter : *
Tout cela dut cesser, comme par enchantement, en 1 257,
lorsque Marseille devint une ville provençale, et que Charles
y commanda en maître. Dès ce moment, il n'y eut plus
rien à craindre, et la maison de Roubaud dut être en pleine
prospérité ; car au respect qu'inspirait l'éminente sainteté
de la fondatrice, était venue se joindre la protection du
nouveau souverain. Tel nous paraît être le conunentaire
naturel et vrai de ce que la Fie de sainte Douceline nous
apprend, en des termes un peu embarrassés, sur les origines
des béguines de Marseille.
Nous n'avons rien de plus à ajouter aux éclaircissements
que nous nous sommes efforcé d'apporter à notre texte. C'est
à partir du moment où nous sommes parvenus, que com*
mence la vie prodigieuse de la Sainte ; car l'on ne manquera
pas de remarquer que la plus grande partie de ses extases et
de ses visions sont indiquées comme étant arrivées à Mar-
seille, et particulièrement dans l'église des Franciscains.
Nous ne prétendons pas que ces faits merveilleux ne se
fussent pas déjà manifestés : le contraire est trop bien
(i) Voir ci-dessus, page xlvi.
PROLÉGOMÈNES. ly
prouvé. Mais ils étaient moins éclatants ; et il est facile de
voir que c'est principalement à Marseille que ces événe-
ments devinrent plus extraordinaires et plus fréquents, de
manière à faire de Tétat extatique la vie habituelle de sainte
Douceline. Dès son arrivée dans notre ville, elle eut sa
grande extase du jour de l'Ascension (p. i lo-i i6) , qui eut
lieu tandis que Von bâtissait la maison , et que le dortoir
venait d'être fait. A la suite viennent prendre rang les
nombreux et intéressants récits qui remplissent notre livre,
et qui ont pour conclusion l'extase dernière, au milieu de
laquelle elle rendit son âme à Dieu. Nous n'avons qu'à y
renvoyer le lecteur.
La mort de la Sainte frriva, dit son historien (p. 198) ,
le !•' septembre 1 274, jour de mercredi, le soir, vers l'heure
des Compiles , et son corps fut déposé en terre dans la
matinée du jeudi. L'indication des jours de la semaine n'est
pas exacte , car le i" septembre 1274 fut un samedi ; de
même , les jours de la maladie sont marqués inexactement à
la page 190. Nous croyons que l'erreur provient d'une faute
de calcul, que nous allons signaler, et sans laquelle il faudrait
changer non seulement la date de la mort , mais aussi celle
des deux translations (p. 200 et 218).
Après avoir raconté l'extase du jour de l'Assomption de
la Sainte Vierge , l'auteur ajoute (p. 1 90) que huit jours
après la Sainte fut prise d'une fièvre violente. L'Assomption
étant cette année-là un mercredi , c'est donc le mercredi
suivant, 22 du mois, que la fièvre commença ; et en eflfet,
il est dit explicitement, un peu plus bas, que le mal la saisit le
mercredi. Deux jours après, le vendredi ^ tout le couvent
prit la discipline ; le samedi , il jeûna au pain et à l'eau.
Suivent trois jours et trois nuits d'extase continuelle (p.
192), qui sont donc les dimanche, lundi et mardi; puis vient
le jour de la mort, qui d'après ce calcul, est eflfectivement le
mercredi.
Lvi VIE DE SAINTE DOUCELINE.
Mais^ en écrivant tout ceci, l'auteur ne s'est pas aperçu
que le compte détaillé qu'il nous fait , ne nous conduit que
jusqu'au 29 août, au lieu du i^' septembre. Il est donc mani-
feste qu'il y a là une erreur de compte. Elle consiste, très
probablement, à avoir mis, de mémoire, le commencement
de la maladie au huitième jour après l'Assomption — a cap
d'uechjorns — tandis qu'il fallait la retarder de trois jours,
pour arriver ainsi au i®' septembre, et à avoir nommé les
jours de la semaine d'après ce faux calcuL Nous pensons
qu'il faut accepter les dates, sur l'exactitude desquelles
aucun doute ne s'élève , et regarder comme non avenue la
désignation des jours. Nous voici arrivé au moment où
il nous faut parler du culte de la Sainte.
III, — Nous pourrions nous étendre longuement sur le
culte de sainte Douceline, car la matière ne manque pas;
mais comme le sujet nous entraînerait dans de trop longs
détails, nous préférons résumer seulement, en les classant
avec méthode, les nombreux documents que nous avons
sur cette question.
Le culte rendu à sainte Douceline commença immédiate-
ment après sa mort. Il n'y a qu'à lire le récit (p. 194-199)
des honneurs qu'elle reçut le jour où son corps fut porté à la
sépulture, pour avoir une idée de la vénération inouïe que
tout le peuple avait pour elle, et de l'opinion universelle sur sa
sainteté , car tous la proclamaient Sainte. De là , l'affluence
prodigieuse qui rendit presque impossible le transport de sa
dépouille mortelle, de là l'ardeur de tous pour s'emparer de
ce qui lui avait appartenu , et pour dépecer , sans retenue ,
tous les vêtements dont on la couvrait. Il fallut la force
armée pour empêcher un plus grand désordre , et permettre
de mener à bout la cérémonie , qui fut pour l'humble et
pauvre béguine le plus solennel des triomphes.
A partir de ce moment, nous trouvons la Sainte en pos-
PROLÉGOMÈNES. ltii
session du culte religieux dans toutes ses formes; c'est-à-dire,
que toutes les sortes d'honneurs que les lois actuelles de
r Eglise défendent de rendre auJt Saints avant leur béatifica-
tion formelle, et qui alors n'étaient l'objet d'aucune prohi-
bition, lui furent attribuées presque sans exception. Nous
allons dire successivement quelques mots de chaque espèce
de culte dont elle a joui.
On fit pour elle tout ce que l'on fit jamais à l'égard des
grands Saints. On l'invoqua avec une foi vive, et l'on obtint
par son intercession des grâces et des guérisons nombreuses.
On réunit et l'on publia les miracles que Dieu av^t
opérés pour ceux qui la priaient, afin d'accroître la dévotion
des fidèles. On fit publiquement et en chaire l'éloge de ses
vertus et de sa Sainteté , et personne ne pouvait mieux en
parler que celui qui se chargea de son Panégyrique. Ce fut
Jaucelin, provincial des Franciscains, puis évêque d'Orange,
qui avait été non seulement son confesseur, mais son conseil
et son confident, après qu'elle eut perdu son frère. Il
savait tous ses secrets, et en prêchant au peuple, il révéla
une partie des merveilles qu'il avait vues en elle (p. 126).
La pompe qui avait été déployée pour ses funérailles, et
qui avait changé en ovation une cérémonie funèbre, ne
suffisant pas à ses admirateurs, on lui prépara un nouveau
triomphe pour l'anniversaire de sa mort. Ce jour-là on fit
la TRANSLATION SOLENNELLE de son corps dans un monu-
ment érigé pour elle dans la vieille église franciscaine. Un
riche négociant de Marseille voulut faire tous les frais de la
fête, et la célébra avec une grande magnificence (p. 200).
Une SECONDE translation, non moins pompeuse, eut lieu
le 1 7 octobre 1 27 8 , pour transporter dans la nouvelle église
qui avait remplacé l'ancienne, les corps de sainte Douceline
et de son frère, après une grande procession autour des
remparts de la ville (p. 218).
Les corps des deux bienheureux furent placés dans le
Lwii VIE DE SAINTE DOUCELINE.
chœur de Notre-Dame, l'un à côté de l'autre, chacun dans
un TOMBEAU ÉLEVÉ hors de terre, que Salimbene appelle un
sarcophage de pierre (p. 258), et qui était un riche sépulcre
de marbre dû à la piété de Guillaume de la Font (p. 200).
Ce lieu fut bientôt un pèlerinage très fréquenté, qui attira
au tombeau de la Sainte beaucoup de malades réclamant la
santé, et beaucoup de personnes guéries venant remercier
leur bienfaitrice. Les murs étaient tapissés d'EX-voTO,
d'images, de suaires, et d'autres offrandes, qui attestaient
les grâces reçues.
On appendit devant le sépulcre vénéré une lampe qui
brûlait en l'honneur de la Sainte, et l'obligation de l'entre-
tenir fut remisé en 1288 à ses propres nièces (p. 260). Le
testament de Cécile de la Voûte en atteste l'existence en 1 341 ,
en léguant des fonds pour son maintien (p. 283).
On se servait de ses reliques pour guérir les maladies.
Les béguines avaient fait enchâsser dans un reliquaire d'ar-
gent (p. 232) un doigt de leur sainte mère, qu'elles conser-
vaient avec un grand respect. On le portait chez les malades
désespérés , ou bien on leur envoyait de l'eau consacrée par
le contact de la relique, et la guérisons'en suivait (p. 228 etc).
Sainte Douceline eut sa fête, qui se célébrait solennelle-
ment le I*' septembre, à Marseille et à Hyères. Il en est
plusieurs fois question dans ce livre (p. 226.234), comme
d'un jour où l'on honorait sa mémoire et son souvenir ; et
il ne faut pas voir là un vain souvenir, puisque c'était l'occa-
sion d'une cérémonie qui avait lieu à la chapelle (p. 212).
Des documents plus récents nous montrent que cette fête se
continua. En 1341, Cécile de la Voûte assigna des fonds
annuels pour les frais de la musique qui se faisait chez les
Franciscains, le jour de la Commémorai son de sainte Douceline
(p. 283). En 1397, la fête de sainte Douceline est aussi
mentionnée expressément (p. 294). Enfin en 1407, la der-
nière prieure des béguines légua une rente affectée spéciale-
PROLÉGOMÈNES. ux
ment à la solennité du 2 septembre, yVi^r où Von célébrait la
Solennité et la Commémorai son de la bienheureuse Douceline;
et elle obligea ses donataires, par un article formel, à la
célébration perpétuelle de la fête de la Sainte (p. 297),
Elle eut aussi son office ; car quel moyen y a-t-il d'en-
tendre autrement ce qui est dit dans sa Vie d'une certaine
louange que l'on composa en son honneur (p. 202) , que ses
filles récitaient à la chapelle, le jour de sa fête, avec respect
et dévotion , et à si haute voix qu'on les entendait de la rue
(p. 210.212) P Nous avons essayé de voir là un cantique ;
mais l'explication est inadmissible , parce qu'il n'y en a de
traces nulle part, tandis qu'il nous reste plusieurs fragments
de l'office. Nous avons d'abord (p. 206.212) trois vers d'un
hymne : Dulcelina hec de Digna — Sede polorum est digna
— Inter sacras virgineSy lesquels avec trois autres du même
rhythme, qui n'ont pas été conservés, formaient une strophe
de six vers, semblable à plusieurs autres du Bréviaire. Nous
avons aussi une phrase que la Vie appelle, « une antienne
de la louange de la Sainte » (p. 204), — yid te de luce
vigilans etc. — , et qui a tout l'air d'une antienne des
Laudes. Enfin nous ne croyons pas nous tromper, en
regardant comme trois autres antiennes du même office , les
textes employés à la page 252, dont le second, il est facile de
le voir , est de style ecclésiastique.
Elle eut, conmie les autres saints, son histoire, écrite
dans l'intention de la louer, de la faire connaître et honorer.
Certes , ceux qui liront le présent livre qui la contient , con-
viendront sans peine que c'est bien une Vie de Sainte que
l'on a voulu écrire, et que rien n'y est oublié pour exalter
devant les fidèles celle à qui elle est consacrée.
Si nous ajoutons à tout cela le titre de sainte et de
bienheureuse, qui lui a été donné par un grand nombre
d'auteurs , et l'insertion de son nom dans divers martyro-
loges, — et Ton comprend que nous ne pouvons insérer ici
Lx VIE DE SAINTE DOUCELINE.
les détails qui prouvent ces faits, — il nous sera bien permis
de demander à ceux qui nous auront suivi dans ce trop court
et trop rapide aperçu, si le culte de sainte Douceline n'a
pas été splendide, et s'il n'a pas eu une extension extraordi-
naire ? Nous ne voyons guère qu'un genre de culte qui lui
ait manqué, ou plutôt, dont nous n'ayons pas la preuve.
Mais si nous n'avons pas pu constater qu'il y ait eu des
églises consacrées sous son invocation, nous savons que
l'établissement qui lui dut l'existence, avait pris son nom,
et qu'il était connu , un siècle et demi après sa mort, sous
le titre de Maison de sainte Douceline (i).
Tels furent les honneurs rendus à une Sainte bien chère
à nos pères. Il ne nous reste, pour la faire connaître sous
tous les rapports, qu'à donner quelques renseignements sur
l'œuvre dont elle fut la Mère.
IV. ^ Le béguinage fondé par sainte Douceline à
Hyères d'abord, et ensuite à Marseille, n'était pas une
maison de religieuses. La Sainte elle-même n'ét^t pas reli-
gieuse, bien qu'elle eût fait, comme le raconte sa Vie, les
trois vœux de virginité (p. i8), de pauvreté (p. 40) et
d'obéissance (p. 34). Ce n'étaient point là des vœux de reli-
gion, émis dans un monastère régulièrement établi, et
acceptés à ce titre par l'autorité de l'Eglise. Aussi Salimbene,
exprimant l'opinion des contemporains, a-t-il affirmé que la
Sainte ne fit jamais partie d'aucun ordre, et qu'elle a toujours
vécu dans le siècle (2). Moins encore pourrait-on regarder
comme telles les compagnes qui vinrent se mettre sous sa
direction ; car il est bien certain que Hugues de Digne, qui
dicta leurs règles, ne voulut pas qu'elles fissent vœu de
(x) Testament de Bilète Martin, 9 oct. 1406. c Actum Massilie, in quadam
caméra superiori domus béate Dulceline. » II 7 a la même chose dans le codicille,
qui est du ao octobre. Arch. dép. des B^-du-Rh, S. Victor. Ch. 2049.
(2) K Hec nunquam aliquam religionem intravit. » P. 258.
PROLÉGOMÈNES. lxi
pauvreté (p. 44), et nous les voyons, dans toutes les circons-
tances de leur vie , faire des actes de propriétaires.
Faudra-t-il donc admettre , avec certains auteurs, que ces
béguines ne faisaient aucun vœu, qu'elles pouvûent se
marier, et que beaucoup d'entre elles étaient mariées ( i ) ?
Ce serait se faire de l'Institut de sainte Douceline une idée
étrange , et entièrement opposée à la réalité. Nous avons
retrouvé, et nous publions (p. 257), la formule de profession
des béguines de Marseille ; il n'y a qu'à y jeter les yeux pour
voir qu'elles se liaient par un vœu de virginité , et une pro-
messe d'obéissance. Là est la vérité , et tout ce qu'on a dit
de contraire est le résultat d'une méprise peu concevable.
Parce que Ruffi assure avoir vu beaucoup de testaments de
ces béguines y qui étaient mariées y l'on en a conclu que les
béguines pouvaient contracter mariage. C'est une erreur.
Ces testaments existent encore ; il en est quelques-uns , pas
beaucoup cependant, qui ont été faits, non point par des
béguines mariées, — nous n'en connwssons pas un seul de
tel, — mais par des béguines qui avaient été mariées, c'est-
à-(Ure, par des veuves qui s'étaient faites béguines. Ce n'est
pas du tout la même chose.
Ainsi, quand ces écrivains ont cité, comme exemple, le
testament fait en 13 12 par Philippine de ^ovcéltty femme y
disent-ils , de Fouque de Pontevès , ils ne se sont pas expri-
més avec l'exactitude requise. Us auraient dû dire qu'elle
avait été sa femme . plus de cinquante ans auparavant , et
qu'elle l'avait perdu depuis un demi-siècle. Pour comble de
malheur, lorsqu'ils ont ajouté que cette dame laissa une
fille y appelée Maragde'de Porcellety.qui entra ensuite dans
cette congrégation y ils avaient oublié tout-à-fait : 1° qu'une
fille de Philippine aurait dû être nonunée Maragde de
' Pontevès , du nom de son père ; 2® que Maragde de Pon-
(i) Ruffi. Hist, de Marseille. T. 11, p. 109.— Gallia Christ. T. i,col. 655.
— FiSQpBT. La France pontif. Marseille, p. ï86.
Lxii VIE DE SAINTE DOUCELINE.
tevès, qui en effet a existé, dormait depuis longtemps dans
une tombe de l'église de Barjols ; 3° que Maragde de Por-
cellet, au contraire, n'était que la petite-nièce de madame
Philippine , et était depuis vingt ans avec elle au béguinage.
On voit par là combien peu sont exacts les rares renseigne-
ments que Ton a eus jusqu'ici sur nos béguines. Notre devoir
est d'en donner de plus précis.
L'Institut de sainte Douceline était une réunion de per-
sonnes pieuses, qui désiraient s'éloigner du monde, pour
mener /une vie humble et mortifiée, et se sanctifier ensemble
parla pratique des œuvres de charité, et la méditation de la
passion de Notre Seigneur. Il se composait de trois sortes
de personnes : i" de jeunes enfants que l'on y formait à la
vertu ; 2** de jeunes filles d'un âge plus avancé , [qui renon-
çaient à s'établir dans le siècle, et embrassaient la règle de
la maison ; 3^ de dames qui avaient vécu dans le mariage,
et qui s'y retiraient après leur veuvage. On y voyait aussi
des servantes attachées soit à la communauté, soit person-
nellement à celles qui en faisaient partie.
Les premières n'étaient évidemment capables d'aucun
engagement , puisqu'il y en avait qui n'avaient que sept ans
(p. 50), et d'autres qui n'avaient pas atteint l'âge de puberté
(p. 264). Cela n'empêchait point, comme on le voit par
cette dernière, qu'elles ne reçussent le nom de béguines,
étant destinées à le devenir. Mais, à cette exception près,
toutes devaient émettre le vœu de virginité ou de conti-
nence, promettre obéissance à la prieure, et s'engager à
observer les règles de la congrégation de Roubaud. Elles se
servaient de vêtements modestes , de couleur noire , et de
voiles de toile blanche. Mais leur signe distinctif était un
manteau noir qu'elles portaient sur la tête. La Vie de la
Sainte nous apprend l'origine de cet usage (p. 14), et nous
montre qu'elle fut la première à le pratiquer (p. 18).
Voici en quoi les béguines difl^éraient des religieuses. Leur
PROLÉGOMÈNES. lxiu
premier vœu était sans contredit perpétuel ; cela est dit
expressément dans la formule de profession. Mais nous ne
pensons pas qu'il en fût de même de la promesse d'obéissance^
qui nulle part n'a le caractère d'un vœu, ni aucune apparence
de perpétuité. Il s'ensuit que, n'étant d'ailleurs aucunement
assujetties à la clôture, comme tout le montre , elles pou-
vaient sortir de l'établissement , et même vivre en dehors.
C'est ainsi que Théodore de Gras , ou de Porcellet, arrière-
petite-nièce et héritière de la première Philippine de Por-
cellet , et par la mort de laquelle les biens de celle-ci firent
retour au couvent des Franciscains, fut béguine pendant
toute sa vie, et alla mourir à Avignon, en 1390,
Mais une différence plus considérable, c'est que les
béguines , malgré leur profession , conservaient la propriété
et l'administration de leurs biens, dont elles pouvaient
disposer en toute liberté, pendant leur vie et à la mort. Il
existe un nombre considérable de contrats de tout genre,
passés par des béguines en leur nom personnel, et aussi
beaucoup de testaments, par lesquels on voit que, sous le
rapport de la propriété des biens , elles jouissaient de la plus
complète indépendance, et qu'elles faisaient de leur fortune
ce qu'elles voulaient. Elles plaçaient et déplaçaient leurs
fonds à leur gré, les vendaient, les donnaient, les aliénaient,
comme elles l'entendaient. Nous avons vu , entre autres ,
une curieuse suite de contrats de société ou de commande ,
concliis par des béguines avec des négociants marseillais, à
qui elles remettaient des sommes diverses pour les faire
valoir dans le commerce, pour un temps déterminé, ou sans
fixation de terme. D'ordinaire, le négoce maritime était
déclaré exclu , comme exposé à trop de risques ; et l'on
stipulait, au profit des commanditaires, la moitié du gain.
Les principaux noms de béguines qui figurent dans ces
actes, sont ceux de Douce de Cadarache, une dame de Bla-
cas, Barthélemie d'Albis, Nicolettede Tarascon, Aycelène
Lxiv VIE DE SAINTE DOUCELINE.
de Gardanne , Raimonde de Rocas, Mathieude Boniface ,
Mabile de Fos, Huguette Albine, Cécile d'Auriol : tous
ces noms sont du treizième siècle. Nous publions quelques-
uns des testaments et des actes de nos béguines ; sans parler
des renseignements historiques qu'ils nous fournissent , ils
étaient nécessaires pour bien établir le caractère spécial de
rinstitut, que nous avons cherché à faire ressortir.
V. — Pour épuiser ce qui concerne les béguines de Mar-
seille, nous allons essayer de découvrir l'endroit où se
trouvait placée leur maison. C'est une question de topo-
graphie locale , qui n'intéressera peut-être que quelques-uns
de nos concitoyens ; mais elle n'en mérite pas moins que
nous nous y arrêtions quelques moments.
Tous nos écrivains locaux, cette fois encore unanimes,
nous enseignent que sainte Douceline établit ses filles à
Marseille dans un faubourg qui se nommait le faubourg de
Roubaud , et que ce fut de là qu'elles tirèrent leur nom.
Écoutons Ruffi, notre premier historien : « Il y avait dans
Marseille, l'an 1272, un collège ou congrégation de Notre-
Dame des Roubauds, Béguines, dites en latin Sorores
Béguine. Elles portaient le nom de Roubaud, à cause que,
lorsqu'elles s'établirent à Marseille, elles se logèrent à un
fauxbourg, appelé le Bourg de Roubaud. Depuis lors elles
retinrent ce nom , et le portèrent conjointement avec celui
de Béguine. » ( i )
Ce que Ruffi a dit a été répété par tous les autres. Pour
nous, qui savons déjà que ces béguines étaient ainsi nommées,
parce que leur premier établissement à Hyères était sur les
bords du ruisseau de Roubaud , nous nous garderons bien
de croire ce que l'on vient de lire ; mais nous affirmerons au
contraire qu'elles se logèrent dans un quartier à qui elles-
(1) Ruffi. Hist. de Mars. 1696. T. 11, p. 109. — Bouchk. Hist. de Prov.
T. II, p. 3 1 1 . « Bblsuncb. Antiquité de VEgl. de Mars. T. 11, p. 3o6.
PROLÉGOMÈNES. lxv
mêmes donnèrent leur nom , et qui fut appelé, plus tard,
à cause de leur maison, le faubourg de Roubaud. Il est en
effet remarquable que ce n'est qu'à la fin du XIV® siècle ( i ),
que l'on voit apparaître le nom de Faubourg de Roubaud,
Nous ne connaissons aucun titre de la première moitié de ce
siècle , ou ce nom figure ; et ce qui est singulier, c'est que
le plus ancien titre que nous puissions produire est postérieur
à l'époque où les béguines quittèrent ce quartier (2). Ce que
nous pouvons aflîrmer, c'est que nous avons pris la peine
de parcourir tous les registres de notaires du XII P siècle
que l'on conserve encore à Marseille (3) , et que nous n'a-
vons rencontré aucune part cette appellation.
On demandera peut-être à connaître le lieu précis où les
béguines se fixèrent, et quel était le nom ancien du quartier.
Il est fort diflSicile de répondre à la seconde partie de cette
question, faute de titres antérieurs à la fondation. Nous
trouvons, un peu plus tard, sur la partie supérieure de ce qui
est aujourd'hui le cours Belsunce, une réunion de maisons
que l'on appelait le Bourg du Mûrier (4) , auquel l'on arri-
vait par la porte du Marché, située au bout de la Grand'rue.
Si cette agglomération, dont le nom nous paraît antique, —
parce qu'au XI V" siècle on employa plutôt des dénomina-
tions tirées des églises et des monastères, — s'étendait assez
à gauche pour arriver jusqu'à la rue dont nous allons parler,
nous pourrions avoir là ce que nous cherchons.
(i) AuG. Fabrb. Les Rues de Marseille. T. i, p. 78. « Le faubourg des
Roubauds dont parlent des titres de la fin du XIV* siècle. » II en cite un du
7 mai 1392. En voici d*autres. iBqB, 20 août. « In burgiis Massilie, dictode
Robaut, » — 1393 (4) 3 1 janvier. « In suburgiis Massilie, nominato vulgariter
de Robaut. » Not. Ant. Lombardi.
(2) 1372. 19 sept. « In burgo olim vocatode Robaud. » S. Victor. Ch. 1728.
(3) Ce qui nous reste des protocoles des notaires du XIII* siècle, se
trouve chez M. de Gasquet; les Cartulaires, ou Extensoires, sont aux archives
de la mairie.
(4) i3i9. « In burgo Morerii. » Arch, mun. Cart. de Guill. Faraudi. — 1403.
« In burgo Morerii, rétro vallata meniorum mercati. » Arch, dép, B. 1 177.
Lxvi VIE DE SAINTE DOUCELINE.
Mais ceci est loin d'être certain, parce que rien ne prouve
que le faubourg du Mûrier atteignit un développement si
considérable. Nous sommes beaucoup plus porté à croire
que le quartier où sainte Douceline vint habiter, se nommait
alors Crotie-vieille ^ du nom du chemin sur lequel elle bâtit
sa maison, et de la porte de la ville près de laquelle celle-ci se
trouvait. Si les actes qui servent de fondement à notre opinion,
ne sont pas d'une date aussi ancienne que nous le désirerions,
toutefois, ils nous inspirent assez de confiance pour que nous
nous y tenions, en attendant quelque chose de plus positif.
Quant à la vraie position de ce qui fut le Bourg de Rou-
baudy personne n'a rien dit encore de satisfaisant sur ce
sujet. La Statistique du département 2l eu là-dessus des idées
si vagues, qu'elle s'est contentée de placer ce bourg entre la
rue Noailles et les Petites-Mariés (t. n, p. 353) ; et comme
il y a eu en réalité dans cet espace trois ou quatre faubourgs
différents, il en résulte qu'en définitive la Statistique ne
nous apprend rien du tout. M. Augustin Fabre dans ses
Rues de Marseille (t. v, p. 90) , s'est approché un peu plus
de la vérité, et a mis le bourg de Roubaud à la rue Petit-
Saint- Jean ; malheureusement c'est une rue toute moderne,
que rien ne peut nous faire prendre pour une voie antique ,
et qui n'aboutit pas même à une des portes des anciens
murs. Si l'auteur des Rues avait fait un pas de plus, et poussé
jusqu'à la rue la plus voisine de celle à laquelle il s'est arrêté,
il aurait mis la main sur ce qu'il avait intérêt de savoir.
Regardons en effet comme certain qu'il faut identifier
le faubourg de Roubaud , et par conséquent l'endroit où
s'installèrent les béguines, quel que fût son nom, avec la
rue Dauphine ou Nationale de nos jours. Tous les anciens
faubourgs de Marseille s'étendaient le long des chemins qui
partaient des portes de la ville et s'en allaient vers la cam-
pagne. Trouver un chemin , c'est trouver le faubourg qui
lui correspond. Le faubourg de Sainte-Catherine était sur
PRO LÉGOM EN ES. lxvii
le chemin qui conduisait à Téglise de Sainte-Catherine ;
ceux des Prêcheurs , des Augustins , de Sion , sur les che-
mins qui menaient aux Frères- Prêcheurs, aux Augustins,
à l'abbaye de Sion.
A l'autre bout des remparts, tout-à-faît contre le chevet
de l'église de Saint-Martin, il y avait une porte que pres-
que tous nos écrivains ont oubliée, et qui se nommait au
XIV* siècle le Portail de Crotte-vieille (i). Son nom seul
nous donne la certitude qu'elle existait au siècle précédent ,
et vraisemblablement longtemps auparavant. De là partaient
deux grandes voies : l'une montait à gauche vers les hau-
teurs de la Gare actuelle , c'est la rue des Petites-Mariés ;
là se trouvaient l'église et le couvent des Clairistes, et aussi
tout naturellement le faubourg de Sainte-Claire (2). L'autre
s'en allait, presque en plaine, vers les quartiers de Long-
champ et de la Madeleine ; c'est la rue Dauphine ou Natio-
nale, continuée par les rues des Convalescents, de Saint-
Bazile et Consolât, qui y font suite, et n'en sont que la
prolongation. C'est sur cette rue, et dans sa première partie,
que fut la maison de nos béguines ; c'est là qu'il faut placer
le faubourg de Roubaud.
Nous citons en note plusieurs textes, dont Tun nous
apprend que la rive de Saint-Bausile s'étendait jusque vers
la porte de Crotte-vieille, et côtoyait le chemin qui y
mensdt en ligne droite ; l'autre , qu'il existait par là un
quartier dit de Crotte-vieille ; un autre enfin, que le chemin
(i) 1392. 18 juillet, «f Loco dicto vulgariter la Ribierade Sant Bausili, citra
vero portale de Crota vielha, confr... cum carreria recta qua tenditur ad ipsum
portale de Crota vielha. »• Not, Laur. Aicardi. — i^cjS. 21 avril. « Terrain
sitam a Crota vielha, confr. cum duabus caminis publicis. » Not, Ant. Lom-
bardi. — 1470 (i). 8 janvier, c Extra menia civitatis^ in camino Jarreti de
Sant Bauzili, dicto vulgariter Bore dels Robaus. » Not. Jean Gtorgii. — Voir
aussi la note (2} de la page lxix.
(2) i322. 22 nov. «f In burgo Sancte Clare in carreria dicta de Malamorte. »
Not, Jean de Pennis.
Lxvni VIE DE SAINTE DOUCELINE.
de Saint-Bausile n'est pas autre chose que le faubourg de
Roubaud. M^s tout le monde sait, à Marseille, ce que
c'est que le chemin de Saint-Bausile, transformé aujour-
d'hui en rue Saint-Bazile , et réduit à sa partie centrale. Il
n'y a qu'à suivre sa direction à droite et à gauche, pour
arriver directement, d'un côté, à l'église de Saint-Martin,
où était le portail de Crotte-vieille, de l'autre, aux quartiers
nouveaux de Longchamp, qui étaient autrefois les jardins
arrosés par le Jarret de Saint-Bausile , et où se trouvait ,
selon toutes les apparences, la vieille chapelle du célèbre
martyr de Nîmes, qui donnait son nom à la Vallée (i).
Ainsi , le faubourg de Roubaud doit se placer sur le
prolongement de la rue Saint-Bazile , c'est-à-dire , à la rue
Dauphine ou Nationale. C'est là que les béguines de Rou-
baud avaient construit leur maison, à une faible distance
du couvent des Franciscains, qui était à la rue Tapis- Vert ;
et la rue droite qui menait au portail de Crotte-vieille ^ dont
parle l'acte de 1393, est la même que la rue droite du
monastère antique de Roubaud^ que nous retrouvons en
1401 (2).
Le vieux chemin de Crotte-vieille, ou de Saint-Bausile,
étant d'une longueur assez notable, il nous faut trouver un
second confront de la maison des béguines, si nous voulons
connaître sa position d'une manière précise. Or, si l'on
veut bien considérer avec quelque attention l'acte de 1 297
que nous publions ci-dessous (p. 265), on y verra que les
cens que Philippine de Porcellet acheta de Bertrand de
Marseille et de Raymond de SoUiers, son beau-frère, étaient
tous établis sur des propriétés situées à la rue ou traverse
des Cordiers ; on y verra aussi que ces immeubles, maisons
et jardins, étaient attenant à la maison de Roubaud. Cela
(i) 1392. 10 nov. « In territorio Massilie vocato Jarretum de Moreriis, alias
Vallis Sancti Bausilii. » Arch. dép, S. Victor. Ch. iqBq.
(2) Pièces justif. n* xziu, p. 2g5.
PROLÉGOMÈNES. lux
est dit plusieurs- fois dans l'acte. Cette rue des Cordiers
revient d'ailleurs souvent dans nos documents (p. 269.282.
290.291), et dans une pièce de 1280, elle est nommée la
traverse des dames de Roubaud ( i ). C'est, à n'en pas douter,
la rue qui longeait latéralement l'établissement , en partant
du grand chemin sur lequel celui-ci avait sa façade principale.
Qu'était-ce que la rue des Cordiers, et où la retrouverons-
nous ?
Ici nous n'avons guère l'embarras du choix. Il n'existe,
même aujourd'hui, que trois rues qui coupent la partie anti-
que de la rue Dauphine dans les deux sens ; et des trois, il en
est deux, la rue du Baignoir et la rue de la Fare, dont l'an-
tiquité nous paraît être fort peu garantie. La troisième, au
contraire, qui est la rue Longue-des-Capucins, nous semble
réunir les conditions requises pour que nous puissions y voir
la rue des Cordiers du XIII* siècle. Par sa très longue éten-
due, elle pouvait, plus que toute autre, se prêter à l'exercice
de l'industrie qui lui fit donner son nom , et l'on conçoit
que les cordiers s'y fussent établis, car il y avait de la place
pour un grand nombre. Quant à l'antiquité de cette rue,
personne ne sera tenté de la mettre en doute, et il est impos-
sible de n'y pas reconnaître les allures d'un ancien chemin
transversal, unissant une grande voie à une autre.
Nous possédons, du reste, un vieux texte des plus précis,
qui nous parle d'une rue allant de par-dessus l'ancien cou-
vent de Sainte-Claire à la plaine Saint-Michel (2). Qui ne
reconnaîtrait là la rue Longue-des-Capucins? Aucune autre
(i) 2280. 28 octobre. « In transversia dominanim de Robaudo... confr...ab
alia parte cum carreria publica. » Not, Pons Marinu
(2) iSgô. a mai. « Pro tribus quarteriatis terre sitis adportale de Crota
Tielha... confir. cum camino publico de Crota vielha, quo itur ad Sanctum
Bausilium, et cum camino publico quo itur de supra monasterium antiquum
Sancte Clare ad planum Sancti Michaelis, et cum quodam adayguerio, ûve
trasversia modica, per quam ducitur seu derivatur quedam aqua. » Charte
aux Arch. munie.
VI
Lxx VIE DE SAINTE DOUCELINE.
rue n'existe à Marseille dans une direction semblable ; et
celui qui ne voudrait pas la voir dans ce document, ne
trouverait rien à mettre à la place. C'est la seule rue qui, des
Petites-MarieSy et de plus haut encore , conduise à la plaine
Saint-Michel par la continuation de la rue des Feuillants,
dans laquelle elle va se jeter, après un très long parcours.
Nous pouvons encore produire un second texte à l'appui
du premier; c'est un acte de 1 290, qui parle d'un jardin situé
au faubourg des Roquefort, dans la rue des Cordiers (i).
Le faubourg des Roquefort n'est pas différent du fau-
bourg de Sion , et est représenté de nos jours par la rue
des Feuillants et la halle des Capucins. C'est là que la
famille de Roquefort fonda, à la fin du XII * siècle, l'hôpital
de Saint-Michel , qui devint plus tard l'abbaye de Sion.
La rue Longue-des-Capucins arrive précisément en cet
endroit, où elle vient rejoindre le chemin qui monte à la plaine
Saint-Michel; et puisque là aussi nous trouvons nommée au
XIII" siècle la rue des Cordiers, c'est que ces deux noms
doivent désigner une seule et même rue.
La conclusion de ce que nous venons de dire est que ,
lorsque sainte Douceline vint à Marseille, elle s'établit dans
le quartier de Crotte-vieille^ tout près de la porte de la
ville qui avait le même nom, à quelques minutes de distance
de l'église de Saint-Martin, et des couvents des Frères-
Mineurs et de Sainte-Claire. Les documents que nous avons
cités nous autorisent à penser que sa maison était située à
l'angle formé par l'intersection de la rue des Convalescents
avec la rue Longue-des-Capucins. C'est là que durent se
passer les événements racontés dans la Vie de la Sainte,
là aussi qu'arriva en 1 274 sa bienheureuse mort.
C'est là qu'étaient ses filles, lorsqu'un décret du concile
(1) 1290, août, c Viridarium situm in burguo Rochafortorum in (carreria)
Corderiorum. * Not. Pierre El^çearii. — Le mot carreria ou transversia es
emporté.
PROLÉGOMÈNES. lxxi
de Vienne supprima les Béguards et les Béguines. Bien que
dirigée contre les béguines d'Allemagne, cette sentence
paraît avoir aussi atteint les nôtres, qui durent se séparer ;
mais elles furent bientôt complètement justifiées , et purent
se réunir de nouveau , en vertu de plusieurs bulles de Jean
XXII , que nous publions pour la première fois.
L'établissement des béguines de Marseille ne se maintint
guère plus d'un siècle à l'endroit où sa fondatrice l'avait
placé. Les guerres qui, de 1357 à 1361, désolèrent la Pro-
vence entière , ravagée par les bandes d'Arnaud de Servole
et de ses alliés les seigneurs des Baux, ayant contraint les
Marseillais à prendre des mesures extraordinaires pour leur
sûreté, une grande partie des faubourgs fut détruite, et
leurs habitants contraints à les abandonner. Toutes les
Religieuses qui y avaient leurs maisons furent obligées de se
retirer dans l'intérieur de la ville, et d'y chercher, à l'abri de
ses murailles , une sécurité dont elles ne jouissaient plus en
dehors. C'est le moment où les dames de Sion, de Sainte^
Clsûre , de Saint-Pons , les Augustins , et les Prémontrés de
l'Huveaune, délaissèrent leurs résidences primitives, et se
choisirent en ville de nouvelles demeures. Les Béguines
subii-ent le même sort , et se réfugièrent dans Marseille.
Elles firent l'acquisition d'un local à la rue Française,
dont une partie fut achetée de Simon de Cépède, et l'autre,
de Monteillet de Vivaud , et elles y bâtirent une église ( i ).
Nous ne savons pas si elles passèrent directement de leur
ancienne maison du faubourg à leur maison nouvelle, ou
si elles eurent, en attendant, quelque habitation provisoire ;
mais il résulte d'un acte passé par elles dans le local susdit,
qu'elles y étaient déjà réunies en 1366 (2).
L'emplacement qu'occupa le nouveau béguinage peut
(1) Pièces justif. n* xxiv.
(2) 1 366. 17 juin. « Actum Massilie, in dotno dictarum dominarum, sita in
carreria francigena. » Not. Etienne Venaissini,
Lxxii VIE DE SAINTE DOUCELINE.
être très facilement désigné. Ruffi (ii. 109) et Belsunce
(m, 306) nous apprennent qu'il était situé à la place Saint-
Sauveur^ qui se nommait alors place Saint-Thomas, et est
actuellement la place de Lenche. Nous venons de voir,
d'autre part, dans deux titres de l'époque, qu'il était à la
rue Française j aujourd'hui rue de l'Évêché. Ces deux indi-
cations, en apparence opposées, n'ont rien de contradictoire,
parce que la place de Lenche avait autrefois moins d'étendue
qu'elle n'en a, et que la rue de l'Evêché se prolongeait
davantage au midi. La démolition de quelques maisons
ayant raccourci celle-ci, et agrandi la place sur le haut, il
en est résulté que l'édifice, qui se trouvait d'abord sur la
rue, en était venu à être sur la place même, et à un endroit
que tout le monde connaît.
La maison de Roubaud était à côté de celle qu'habitaient
les religieuses de Saint-Pons, réfugiées elles aussi à Marseille,
et dont le nom est resté à la rue où elles résidaient (i).
Guesnay, qui cette fois ne s'est pas trompé, atteste qu'elle
occupait la même position où fut construit plus tard l'hôtel
de Mirabeau (2) : Ce sont les bâtisses que l'on a adroite,
quand on monte la place de Lenche , pour se rendre à la
rue de l'Évêché. A en juger par l'extérieur misérable de ces
maisons, on ne se douterait pas que le site en est magnifique,
qu'il y avait là un des plus beaux hôtels de Marseille , et
que Louis XI V y logea, lorsqu'il vint dans notre ville, en
1660.
La seconde maison de sainte Douceline, dont l'église était
à l'endroit même où nous avons vu assez récemment une
chapelle aujourd'hui profanée , ne dura qu'un demi-siècle.
En 1407, Marguerite d'Alon, la dernière prieure desbégui-
(i) 1387. II octobre, c Nunc résidentes in civitate Massilie, juxta monas-
terium de Robaudo. » — iSga. 23 sept. « Actum Massilie, in dicta ecclesia,
sita prope domum dominarum de Robaudo. » Not. GuilL Barbant,
(2) Annales, p. 59 5.
PROLÉGOMÈNES. lxxiii
nés , se voyant seule et sans compagnes , fit donation de sa
maison aux Franciscains de Saint-Louis, qui en prirent
possession après sa mort, en 1414. Quatre ans après , la
Ville la donnait, avec leur consentement, aux Pères de la
Merci; mais ces religieux y demeurèrent peu de temps.
Au siècle suivant, elle appartint à la famille de Lenche,
dont une fille la porta aux Riquetti de Mirabeau, qui
l'embellirent et y reçurent le grand Roi. Elle passa de ceux-
ci aux Maurellet, marquis de la Roquette, qui la vendirent,
en 1757, à l'Œuvre des Pauvres Enfants abandonnés. De-
puis la Révolution, elle appartient aux hospices, et l'on y a
vu successivement un Collège assez renommé, la maison des
Enfants de la Providence (i 820-1 848), et la Caserne des
sergents de ville (i). Aujourd'hui ce n'est plus rien.
Voici les noms des Prieures des béguines de Roubaud,
que nous avons pu recueillir :
I. Sainte Douceline. 1250? -1274.
II. Philippine de Porcellet. 1274?
III. Huguette Ancelme, 20 avril 1292.
IV. Bérengèrede Flotte, 13 janvier 1298.
V. Philippine de Porcellet, la jeune , 1329.1341.
VI. Jeanne de Porcellet, 17 juillet 1343.
vu. Douce de Vivaud, 1359. 1366.
VIII. Jacquette Monnier, 7 juin 1390.
IX. Marguerite de Ulmo, 1397.1401.
X. Marguerite d'Alon, 1397. 141 4.
Nous croyons que ces deux derniers noms désignent une
seule et même personne, qui fut prieure du béguinage au
moins depuis 1395.
(1; AuG. Fabrb. Les Rues de Marseille, i. 3oo.
Lxxiv VIE DE SAINTE DOUCELINE.
TROISIÈME PARTIE.
Ayant à parler de la langue dont s'est servi Tauteur de la
Vie de sainte Douceline, nous n'avons pas l'intention de
faire ici un cours de langue provençale ou romane, ni de
nous livrer à des considérations, plus ou moins savantes,
sur ladite langue, ses généralités, ses origines, son déve-
loppement, ses règles grammaticales , etc. ; ceci a été fait, et
le sera encore par d'autres qui s'en acquitteront mieux que
nous. Tout ce que nous nous proposons en ce moment,
comme complément naturel de ce travail préliminaire , c'est
d'examiner l'idiome employé dans l'ouvrage que nous
publions. Nous n'étudions donc que le provençal de la Fie
de sainte Douceline , désirant en donner à nos lecteurs une
connaissance suffisante, en lui soumettant les observations
principales auxquelles sa lecture peut donner lieu.
I . — Nous n'avons plus à démontrer que cette Vie nous
représente la langue que l'on parlait à Marseille au XIII*
siècle ; nous ajouterons seulement que nous en avons là le
monument le plus considérable et le plus important. Il
n'existe rien que l'on puisse mettre en parallèle avec elle , et
c'est là que l'on devra recourir lorsque l'on voudra se rendre
compte de ce qu'était la langue de nos pères, il y a six siècles.
A cette époque, tous les Marseillais, sans exception,
parlaient le provençal, qui est désigné, dans les documents
du temps , sous le nom de langue vulgaire, langue romane,
et langue provençale. Le français était tout-à-fait inconnu
PROLÉGOMÈNES. lxxv
•«
parmi eux ; mais les contrats et les actes officiels étaient
rédigés en latin, et plus d'une fois, il y est déclaré expres-
sément qu'on avait donné connaissance de la teneur des
actes aux parties intéressées , en les leur lisant dans le lan-
gage connu d'eux, c'est-à-dire, romancialifer, ou in vulgari.
Nous avons vu ci-dessus qu'on le désignait encore sous le
nom de langue laïque, par opposition au latin , langue de
l'Eglise, seule en usage dans la liturgie et dans l'adminis-
tration des sacrements.
Il ne faudrait pas conclure de là que les ecclésiastiques
usaient aussi du latin dans les sermons qu'ils adressaient au
peuple ; au contraire, il est bien plus rationnel de penser que,
dans leurs rapports non liturgiques avec les laïques, ils se ser-
vaient de l'idiome particulier à ceux-ci. Il est, du reste, infini-
ment probable qu'eux-mêmes ne parlaient pas usuellement
une langue différente de celle des laïques, et qu'ils ne savaient
du latin que ce qu'il en fallait pour remplir leurs fonctions.
Mais la question de la langue employée, parmi nos ancêtres,
pour les discours publics et les instructions religieuses, est
trop grave et trop complexe pour que nous puissions entre-
prendre d'y toucher ici en passant.
L'identité de la langue provençale marseillaise avec celle
de la Vie de sainte Douceline ^ est sensible, même de nos
jours , à six siècles de distance. Nous pourrions rapporter
ici un grand nombre de phrases de la Vie, qui, sauf quelques
différences dans l'orthographe, sont telles qu'on les écrirait
aujourd'hui. Contentons-nous de citer les suivantes. — E
cant la pensavan trobarjugant am los autres en/anSy e Pana-
van querent , trobavan la esconduda fer pregar Dieu , en
los plus secretz luecs de Phostal (p. 4. n. 4). — Non volia
penre ni retenir a si almorna que f os de trop gran près (p. 40.
n. 5). — E vai a son sépulcre (p. 228. n. i3). — En la
quai avia granfe e gran esperansa (p. 228. n. 15). — Non
sipodia dinar y ni si podia caussar (p. 232. n. 20). — E tor-
Lxxvi VIE DE SAINTE DOUCELINE.
•
net si a Dieu , am gran dolor de cor dels mais que fach avia
(p. 238. n. 31) (i).
Qui pourrait hésiter à reconnaître là des fragments de
notre provençal actuel ? 1 1 ne faut pas tenir compte des
variations que la prononciation a fait subir à divers mots,
car rien ne change si rapidement dans les langues , et nous
n'aurions pas à remonter deux siècles pour en trouver de
plus radicales dans la langue française. D'ailleurs, le change-
ment de prononciation était déjà commencé au temps de
de sainte Douceline, et sa Vie nous en fournit les preuves.
Prenons pour exemples les mots yeux ^ feu et lieu^ que le
roman écrivit d'abord, conformément aux racines latines,
huols (8.9), fuoc (12.1), et luoc (14.5). Ces formes se
trouvent dans notre texte, et chacun peut les y voir. Mais
on y trouve aussi des formes nouvelles, résultant de la
substitution d'une voyelle faible à une voyelle forte, qui a
donné huels (30.3) et huell (188.7), /«^^ (116.65) et luec
(32.8). Ces formes étaient déjà usitées à Marseille au XIII*
siècle, et il n'a fallu que la chute de la consonne finale , pour
produire les mots dont nous nous servons encore aujour-
d'hui, et que nous prononçons ueil,/ué et lue.
Quand nous disons que la Fie de sainte Douceline nous a
conservé la langue des Marseillais du XI IP siècle, nous
voulons parler de l'ensemble ; il y a lieu, en effet, à indiquer
quelques exceptions qui nous semblent appartenir en propre
à l'auteur qui l'a écrite, vu que nous ne trouvons pas ^lleurs
ces mêmes choses. Nous avons en vue, en disant ceci , cer-
taines règles que Philippine de Porcellet paraît avoir intro-
duites dans la composition de son ouvrage, tout en se servant
de la langue usitée parmi ses concitoyens, et qui sont, on ne
saurait le nier, des améliorations grammaticales et ortho-
graphiques.
(i) Dans toutes les citations que nous aurons à faire en cette partie, le
premier chifre indique la page, le second, le paragraphe.
PROLÉGOMÈNES. lxzyii
Le premier des points à signaler concerne l'article défini.
On est eilrayé, en ouvrant une grammaire romane, du grand
nombre de formes assignées à l'article, et il n'y a rien qui
aide à faire un choix parmi ces nombreuses variétés. Diez
indique comme régulières, pour le masculin, lo, aussi bien
au cas sujet qu'au cas régime, et de même, la pour le fémi-
nin. Les autres formes seraient des altérations, des irrégu-
larités , des exceptions.
Dans la Vie de sainte Douce Une ^ l'article a toutes ses
formes bien régulières, et l'on y trouve un système plus
complet que partout ailleurs, servant à distinguer nettement
le sujet du régime, dans chaque genre. Au singulier, le
masculin a le pour le cas sujet, et lo pour le régime; le fémi-
nin, à son tour, a li pour le nominatif, et la pour le cas
oblique ; au pluriel, c'est li et los pour les cas du masculin ,
et las pour le féminin, dans les deux cas. Pour nous borner
à de courts exemples, nous avons : le malautZj sujet, et lo
malaute^ régime (68.7.8) ; le pobols etho pobol (84.24) ;
LE reiset li rei (154.4) ; li vida (i.i) et LAvida{i6A)\
LI sancta maire et la sancta maire (26.i.9);li verme ( i o. 11 )
et LOS vermes (6.5) ; li vestir (14.4) et los vestirs (18.8).
Cette distinction de cas et de genre, pour l'article, nous
semble particulière à la Vie de sainte Douceline. Nous ne
prétendons pas que chacune de ces formes ne puisse se ren-
contrer quelquefois ailleurs ; mais l'ensemble, formulé ainsi
en système grammatical complet, nous paraît être le fait de
notre auteur. Ce qui nous confirme dans cette pensée, c'est
qu'elle a été si fidèle à suivre la règle qu'elle s'était fixée,
que nous trouvons à peine dans tout son livre trois ou quatre
exceptions, pour ce qui concerne l'article féminin li , le plus
rare de tous, à la place duquel s'est glissée irrégulièrement
la variante la.
Une autre remarque est à faire au sujet de l'orthographe
adoptée par elle pour les adverbes en ment, si nombreux en
Lxxviii VIE DE SAINTE DOUCELINE.
provençal, comme dans le français, et qui se confondent,
dans l'écriture et dans la prononciation, avec les substantifs
non moins nombreux, qui ont la même désinence. Par une
innovation heureuse, l'auteur de la Vie de sainte Douceline
leur a enlevé le t final ; elle Ta remplacé par une sifflante,
que bien certainement la langue de nos pères faisait sonner
avec force, et dès lors, ni les yeux ni l'oreille n'ont plus eu
de peine à distinguer les noms qui se terminent en ment
des adverbes en mens, devenus bien reconnaissables.
Une autre innovation est relative à la manière d'écrire
deux adverbes qui se suivent immédiatement. On a déjà
fait observer que, dans ce cas, divers auteurs traitent le
premier des deux comme un adjectif, et lui en laissent la
forme ; le second seul reçoit la forme adverbiale. Au lieu
de dire suaument e bellament , on a mis suau e bellament.
Dans la Vie de sainte Douceline y c'est l'inverse qui est
pratiqué, et avec plus de raison, nous semble-t-il. On
commence par donner au premier adverbe sa forme adver-
biale complète, et le second demeure écrit comme un simple
adjectif, auquel l'œil et l'oreille, déjà avertis, appliquent
aisément la syllabe finale du premier , dont il n'est séparé
que par la conjonction copulative.
C'est ainsi que l'on a : ardentmens e alegra (120.69),
fermamens e segura ( 1 60. 1 5) ^fizelmens e dévot a (226. 10) ,
hubertamens e clara (130.10), humillmens e dévot a (22.4),
justamens e sancta (2.1), sanctamens e humil (148.33), etc.
Il en est de même au comparatif : plus fizelmens e plus
veraia (22.4), plus francamens e plus quiti (22.2), tan
aondozamens e tan larga (116.65), ^^^ autamens e tan
clara (152.1). Nous n'avons noté qu'une seule infraction à
cette règle ; c'est celle-ci : pauramens e atempradamens
(46.11).
Il serait facile d'ajouter encore ici diverses observations
de détail ; mais n'ayant pas la certitude que les points à
PROLÉGOMÈNES. lxxix
relever soient proprement le fait de l'auteur de la Vie , nous
préférons les renvoyer aux paragraphes suivants , où elles
seront mieux à leur place.
II. — Rien de plus intéressant et de plus important,
dans les langues romanes, que l'étude des règles de flexion
des noms et des verbes, qui nous apprennent à connaître ,
dans ceux-là, les cas, les genres et les nombres, et dans
ceux-ci, les temps, les modes et les personnes. Beaucoup de
gens ne savent pas que, pour ce qui regarde la flexion des
substantifs , l'ancien provençal suivait une règle diamétrale-
ment opposée à celle qui est en usage dans le provençal
actuel. Habitués au mécanisme des langues modernes, ils
croient facilement que la lettre s, qui chez elles est le signe
du pluriel, n'a jamais eu d'autre emploi que de marquer la
pluralité. Il en était pourtant tout autrement dans les langues
anciennes, où chaque cas avait une flexion différente, et où
Vs final se rencontrait autant au singulier qu'au pluriel.
Dérivé du latin, le provençal avait conservé, sinon tous
les cas de la langue mère, du moins les deux principaux,
le nominatif, ou cas direct, et l'accusatif, devenu commun
à tous les cas obliques. Il y avait donc, dans le provençal,
des mots ayant deux formes différentes, l'une pour le sujet,
et l'autre pour le régime ; et ceux qui n'en avaient qu'une
seule, se servaient de Vs , non pour marquer le pluriel , mais
pour différencier le sujet du régime. Pour ne parler que des
mots de la deuxième déclinaison, la plus nombreuse, et conte-
nant presque tous les noms masculins, la règle était (i) que
le nominatif singulier avait l'j, et les cas obliques ne l'avaient
pas ; au pluriel, au contraire, le nominatif était sans s et les
(i) Faidit. Gramm. prov. « No se pot conoisser ni triar Taccusatius del
nominatiu, si no per zo quel nominatius singulars, quan es masculis, vol s en
'a fi, e li autre cas noi volen ; el nominatius plurals noi vol, et tuit li altre
cas volen lo en lo plural. »»
Lxxx VIE DE SAINTE DOUCELINE.
autres cas la recevaient. Ainsi ïs était le signe distinctif du
nominatif singulier, et des cas obliques du pluriel. Voyons
comment s'est comportée à cet égard l'auteur de la Vie de
sainte Douceline.
Il n'est pas permis de douter qu'elle n'ait connu la règle
de Vsy car elle l'a appliquée avec la plus grande précision
dans une infinité de passages ; preuve certaine qu'elle étût
alors en vigueur dans la langue marseiUaise. Nous en avons
l'assurance dès sa première phrase, où Y s nominatif est
partout à sa place : Uns omsfon de la ciutat de Dinha^ grans
e rix mercadiers (2.1). Il en est de même dans celles-ci, et
dans bien d'autres que l'on retrouvera sans peine : Le sans
homs sosfrayres (16.7). — Unsgrans ries homs (46.112). —
Le leugiers perdons (54.11). — Cant le nobles homs auzi
(74.8). — Tan gr ans era lepobols (84.24). — Con si fossa
uns angels (84.24). — Uns devotz fraires le cals era lectors
(88.29). — Confonfatz novels homs (100.46). — Sonet le
sentz de Salvaterra (i 10.59). — due le vers Dieus elverais
homs nasquet (130.10). — Sans Pauls dis (160.15). — ^^
paires e H maires torneronsi (230.17).
Par contre, les nominatifs pluriels sont régulièrement
dépouillés de l'j, qui est réservé à leurs accusatifs, comme
en font foi les passages suivants, parmi tant d'autres : Tan
aut e tan meravillos eran H si eu glorios raubiment (82.20).
— Tut H maistre ni H lector de Paris nonpogran (90.32). —
Lifraire dizian (94.37). — E adoncs lifraire responderon
H tut... E li fraire cantavan... E li fraire seguian la (120.
70). — Procession aquella que li sant angel feron à la Verge
Maria ( 1 20.70). — Mot soven eran li sieu ver raubiment
(122.75). — Vesitacions que li sant angel lifazian (128.5).
Les infinitifs employés comme sujets prennent Ys de
flexion : Aquel batres li fon huccaison (50.5). — Neis
manjars e beures li era oracion (70.2). On a signalé les
mots paire et maire comme ne recevant pas Y s nominatif ;
PROLÉGOMÈNES.
mais on a déjà pu voir qu'il n*en est pas ainsi dans notre
texte. Il est vrai que le mot tnaire est presque toujours
invariable au cas sujet du singulier, quand il s'applique à la
Sainte, appelée presque invariablement // sancta maire ;
mais il n'en est pas de même quand il s'agit d'une autre, et
nous l'avons trouvé une trentaine de fois écrit // maires. Le
mot Verge au contraire ne fléchit presque jamais ; dans
deux cas seulement, on voit apparaître // Verges (130,8.1 1).
Us de flexion est souvent remplacé par le z\ quand il
suit un T, conune dans : prelatz (84.22), detz (92.35),
esperitz (58.2), devotz (88.29), vertutz (58.3), on peut
dire que c'est la règle. Ce changement est rare après
d'autres lettres ; nous avons cependant ifagz (72.3), nuegz
(56.13), refugz (70^2), puecz (132.12), dichz (74.7),
gauchz (206.15). Comme on le voit, ce sont les lettres c,
G H, G, qui ont attiré le z.
Il nous paraît tout-^à-fait inutile que nous nous arrêtions
à faire voir l'application de la seconde partie de la règle, c'est-
à-dire, à montrer les cas obliques du singulier privés de
Y s de leur nominatif, et ceux du pluriel portant cette même
lettre que leur nominatif n'a pas. Mais il nous sera permis
de regretter que nous ne possédions plus l'original de la Vie
de sainte Douceline , pour y trouver l'explication d'un assez
grand nombre d'infractions que le texte actuel renferme.
Bien que ce soit un système trop commode de rejeter les
irrégularités sur le compte d'un copiste, il nous paraît bien
difficile qu'on puisse les attribuer à un auteur qui a donné
tant de preuves d'intelligence, et nous n'avons pas d'autre
moyen d'expliquer leur présence dans son ouvrage.
Nous avons dit qu'il y avait des noms qui indépendam-
ment de l'j, avaient une double forme, dont l'une servait
pour le cas direct, et l'autre pour les cas obliques. Voici
ceux qui se rencontrent dans le présent livre : Le coms (90.
33) y ou le comps (34. 10) , devient au régime comrE (96.40)
Lxxxii VIE DE SAINTE DOUCELINE.
et compris, (36.13). — Ven/AS (34.10) fait à Taccusatif
renf ANT (130.10). — Homs (2.1) fait A^»e (50.4) et omE
(132.11). — Malautz (68.7), ou malaut^ fdXt malautz (68.8)
et malaut^ et à tous les cas du pluriel, malaufEs (64. 1,200.2).
— JLe SenhEKS (8.7), qui s'écrit aussi seinhers et seinnhersy
fait senhoK (40.3), seinhor etseinnhor; et son vocatif conserve
la flexion du sujet, senhEK ou seinher. — SorrEs (36.12),
que nous trouvons au nominatif, en même temps que sorrE
(224.6) et JEROR (226.9), donne à l'oblique, j^roR (218.34),
et au pluriel, sorrES (16.7,96.40). — Pobols paraît n'avoir
eu qu'une forme, car nous le trouvons employé au sujet et
au régime, et il en est de même de decipols^ et probablement
à^apostols. Ajoutons enfin bras ou bratz (114.63), dont le
pluriel a brassES et ^^isses (94.39) ; lum^ qui donne lumE
(86.28), et au pluriel, lums (200.4) et /«»ies (210.19) ; et
os%E% (170.10), pluriel de os.
La loi est la mênie pour les adjectifs que pour les noms ;
il est inutile d'insister, si ce n'est pour signaler les doubles
formes de quelques comparatifs : majoKs prioressa (232.22)
et maj EKS prioressa (212.23), tous les deux au nominatif ;
fraire menoK (242.36) etfraire menKEs (240.35), tous deux
aussi au cas sujet, et miellEKs/emena (246.2).
Le pronom personnel est ieUy /«, el et ////'. Au masculin,
celui de la troisième personne ne varie guère que pour devenir
ell, en redoublant la consonne. Le pronom féminin, au con-
traire, varie beaucoup ; la forme régulière et la plus fré-
quente est ////' ; mais on trouve successivement, par la
suppression de la voyelle,/// et/7, et aussi par l'addition
d'un h , illh et ilh. Ce pronom féminin illi est à peu près
inconnu aux grammairiens de la langue romane ; il est
évidemment corrélatif à l'article féminin li dont l'usage
constant et régulier est un des faits particuliers à l'auteur de
la yie de sainte Douceline. Il lui appartient donc aussi.
Il en est de même du pronom relatif féminin, aquilli ,
PROLÉGOMÈNES. lxxziii
aquill, presque inconnu aussi, et provenant de la même
source. Nous trouvons successivement : aquilli unitatz
(146.32), aquilli moria (ihid.) y aquilli flairors (lyi.ii),
aquill donna (168.6), aquill sancta arma (192.13), aquil
Maragda (234.25). Il faut encore noter le pronom féminin
aquisti ^aquisty formé toujours par la substitution del'i à
Te. a la place de ces formes, les grammairiens marquent
généralement aquel^ aquella, aquest y aquesta. Dans notre
texte ce sont là des formes masculines, ou réservées aux
cas obliques ; les formes féminines, au cas sujet, sont celles
que nous avons relevées, et se distinguent par Temploi de
Ti , la lettre e servant pour l'autre genre. C'est en vertu du
même principe, que nous rencontrons ailleurs cill (182.26)
et Vautri (176.17), au nominatif féminin.
Nous terminerons par une observation sur une forme assez
peu commune du pronom meteis ou mezeis, qui dans la
Fie de sainte Douceline est généralement écrit mezzus et
«^zEussA. On y voit tour-à-tour : aisso mezeus (60.4), per
si mezeus (174.17), aquell mezeus enfant (230.18), si
mezeussa (72.4), en la gleizamezeussa (74.7), de la cieutat
mezeussa (76.9), a la taula mezeussa (82.18). Les formes
mezeis et mezesma n'ont pas disparu , mais les autres cher-
chent à prévaloir, et la même tendance se manifeste dans
l'adverbe aquiEvs , qui revient bien des fois, et dans le pro-
nom EussA (60.3). Ce dernier vient, à n'en pas douter, du
pronom latin ipsa , comme mezeus et mezeussa viennent de
met ajouté à ipsum , ipsam , étant presque toujours aux cas
obliques, et aquieus , de hic ipsum. Ici l'u l'a emporté sur
l'i, et ce ne sont pas les seuls cas où cette substitution se soit
produite.
III. — Les règles de flexion des verbes nous arrêteraient
fort peu de temps, si nous n'avions à relever un certain
nombre de faits, desquels il résulte que la Fie de sainte Dou-
Lxxxiv VIE DE SAINTE DOUCELINE.
Céline suit, pour les conjugaisons, quelques principes peu
usités chez les autres, ou même opposés aux règles habi-
tuelles. Que Ton appelle cela des irrégularités, des fautes
même , si Ton veut ; pour nous , ces différences sont des
nuances particulières à notre vieil idiome marseillais, et à ce
titre, notre devoir est'de les enregistrer, à mesure que nous
les constatons ; ce que nous ferons , en suivant Tordre des
temps et des modes.
Au présent de l'indicatif, la première personne du singu-
lier perd régulièrement la voyelle finale, et se termine par
une consonne, chant ^ vendy part. Ici, au contraire, la voyelle
I accomp^ne le radical, pour servir d'appui à la consonne,
et produit une forme qui manque la plupart du temps, dans
les autres textes : Jeu ami (216.31), ieu t'aporti gazinh
(6.5), i>«... w« lopîannhiy nilplori (ôa.y).
Toutes les secondes personnes du pluriel s'écrivent par-
tout avec la finale tz, qui est une contraction de la syllabe
latine tis, et c'est, dans plusieurs cas , le seul moyen de les
distinguer de la seconde personne du singulier. Dans notre
Vie, la contraction tz est tenue pour non avenue, ou comme
étant tombée en désuétude , et cette seconde personne finit,
à-peu-près partout, par un simple j, à tous les temps et à
tous les modes, sans distinction de conjugaisons. C'est ainsi
que l'on a : Nonauzzs (110.57), ^î/es (96.40) , demandAS
(216.30), digA% (118.68), enebrtAs (io8.56),^/y«Es (192.
12), intrAS (110.57), laissarEs (192.12), reculhs vos (108.
57), j^rES (i 10.57), etc. Le passage suivant fait exception :
EstATZyfilhaSy est ATz en la humilitat (30.5) ; mais il est le
seul où la règle conmiune ait reçu son application, et, confor-
mément au système prédominant, il est immédiatement
suivi dans le même discours, des formes toutes différentes :
non vuUas, si vivESyVOS cambiarEs^que devESj tenzs , estu-
di AS, sapi AS, vos es/ors as, et de l'auxiliaire est, pour etz ,
répété plusieurs fois.
PROLÉGOMÈNES. lxxxv
«
En présence d'une telle persistance, nous ne pouvons ne
pas faire observer que le provençal moderne de notre pays
écrit aussi cette même personne par un s. On voit, par
les exemples rapportés , que cette coutume date de loin : ce
n'est point une innovation , mais une tradition maintenue.
La troisième personne plurielle du même temps, à la pre-
mière conjugaison, finit toujours régulièrement par an,
comme representANy ^gurAS (58.1), jamais par on, ni par
EN, qui donnent des sons moins pleins.
Au parfait de la troisième conjugaison, la troisième per-
sonne du singulier demeure fidèle à la règle générale, et
finit par la voyelle i , jamais par it, comme dans certains
auteurs. On a donc constamment : auzi (62.7), ^^r/i (90.
32), senti (76.10J, sufri (44.11), vesti, ettvestiy rêves ti
(40.3.4). Malgré la confusion qui s'établissait par là entre
la première et la troisième personne, le t du latin s'est efFacé
pour ne laisser subsister, comme finale, que l'i accentué.
La même préférence pour la lettre i , que nous avons
déjà remarquée, a fait adopter au présent du subjonctif de
la première conjugaison, une forme insolite, qui n'est pas la
terminaison normale. La troisième personne du singulier, au
lieu de finir en e, comme la règle le prescrit, fléchit en i.
Ainsi : s'alegri (220.1), que nonquaia ni arosi (54.10), per
so que H doni (iyi.io),per que ren non ht dupti (246.43),
que fizelmens perseveri (214.27), que lo H saîvi (224.6),
rennembri lur (246.2). Quant à la troisième personne du
pluriel, nous trouvons deux fois la finale irrégulière on :
E alegros si fort en nostre seinhor... Ar s*esforso^ lasfilhas
de ressemblar lur maire (246.1).
L'imparfait du subjonctif, dans toutes les conjugaisons,
nous présente aussi, à la troisième personne des deux nom-
bres, des finales qui diffèrent des formes communément
adoptées. Tandis que la règle veut que ces personnes fléchis-
sent en ES et essen, ou is, issen, nous avons, presque
vn
Lxxxvi VIE DE SAINTE DOUCELINE.
constamment, dans la Vie de sainte Douceline : essa,
ESSAN, ou issA^ issAN. En voicî quelques exemples, choisis
parmi cent autres : aguessÀ (1S8.8), jV» annessA (188.6).
intres%A [S2.y)jpoguessA (34.10), UnguessA (52.8),tf^«^jjAN
(30.4), ^ïWtfjjAN {40.2)yCrezessAH {io.iy),parlessAfi (88.
2g) y rendessAK (182.26) , de/allissA (88.28), ^tfr//jSA (108.
56), J^»//\fSA (72.2), visSA (108.55), tf«2/JJAN (5^'^4)>
fugisSAK (22.2), huMsSAK (68.7), visSAU (86.26), /<7JS A
(28.3), /^JJAN (6.5). Dans une seule phrase, cette finale
se rencontre quatre fois : Dis lur que tôt as prezessAU
deceplinaSy e dtjunessA^y e que ploressAiHy e cridessAS a
Dieu totas misericordia (60.4).
Il y a pourtant cette difFérence entre le singulier et le plu-
riel, que, dans le premier, la forme essa, qui est assez
commune, n'a pas fait disparaître la finale en es, laquelle
apparaît encore fréquemment, de sorte que les deux formes
s'entremêlent parfois dans le même passage. 1 1 n'en est pas
de même au pluriel ; ici la terminaison usuelle a disparu, et
la forme essan, que l'on appellera anormale, puisque des
grammairiens l'ont proscrite, a entièrement prévalu, et règne
seule. Nous n'avons pas rencontré une seule fois essen ou
ISS en; partout Ta domine. Il y a bien une variante, dans un
cas unique, pour cette troisième personne plurielle de l'im-
parfait du subjonctif; mais elle est en on, et s'écarte par
conséquent aussi de la règle : E per ren que fezessos, non
la podian moure ( 1 04. 5 1 ).
Les remarques que nous venons de faire sont communes
aux verbes à flexion faible , et aux verbes à flexion forte.
Quant à ces derniers , nous aurions bien voulu insérer ici la
liste complète de tous ceux qui paraissent dans la Vie de
sainte Douceline, parce qu'il est extrêmement utile d'en
connaître les formes diverses, dont plusieurs sont fort rares.
Mais beaucoup de ces verbes n'ayant ici qu'un petit nombre
de leurs formes, et plusieurs motifs nous empêchant de nous
PROLÉGOM EN ES. lxxxvii
étendre trop , nous nous contentons de donner les verbes
auxiliaires, et les principaux des verbes forts, en choisissant
de préférence les moins incomplets.
A VER. Ind. prés, Ai^ has. as^ ha, a^ avem, aves,an. Imp.
2 p. s. AviaSy 3. avia. aviCj i p. pi. aviam, 3. avian.
Parf. 3 p. s. Ac. i p. pi. aguem^ 3. agron. Fut, i pp.
Aurai y aurem. Subj. pr. 2 p. s. Aias^ 3. ata, 3 p. pi. aian.
Imp. 3 pp. Agues. aguessa^ aguessan. Gond. 3 pp. Agra^
agran. 2 Cond. 3 p. s. Auria. Part. pas. Agut^ aguda.
EssER. Ind. pr. «?«/, est, test, sies^ es^ siam, est, son. Imp.
3 pp. Era, eran. Parf. 3 pp. Fon. fonc^ for on. Fut.
«y^rtf/, seras y sera y serem, sereSy seran. Subj. pr. 3 pp.
«y/tf , sian. Imp. 3 pp. F^j. fossa, fossan. Cond. 3 p. s.
Fora, 2 Cond. 3 pp. Seriay serian.
Dever. Ind. pr. i p. s. Deiy 3. deUy i p. pi. devemy 2. deves.
Imp. 3 pp. Dévia, devian. Subj. pr. 3 p. s. D^/^. Imp.
3 pp. DegueSy deguessan, Cond. 3 p. s. Degra.
Dire, dir. Ind. pr. i p. s. Die. Imp. 3 pp. Dizia, dizian.
Parf. 3 pp. D/ j. diis, dihSy disseron. Fut. 3 p. pi. Diran,
Subj. pr. 2 p. pi. Digas, Imp.' 3 pp. Disses, dissessan.
Part. pr. Dizent, Passé. D/^, <//VA.
Far. Ind. pr.i p. s. Fas, 3.y»,3 p. pl./^». Imp. 3pp. Fazia,
fazian, Parf, 3 pp. F^j, fer on. Fut. 3 p. s. Far a, Subj.
pr. 3 p. s. Fassa. Imp. 3 pp. Fezes, fezessa, fezessan.
Cond. 3 p. s. Fera, 2 Cond. 3 p. s. Faria, Impér. 2 p.
s. F^/. Part. pr. Fazent, fazen. Passé Fag.fach. fatz,
fâcha,
PoDER. Ind. pr. 2 p. s. P odes y 3 pot y i p. pi. podem, 3 ^^^(?«.
1 mp. 3 pp. Podiay podian, Parf. 3 pp. Poe y pogron. Fut.
2 p. s. PoiraSy 3 ^^ir^. Subj. pr. 3 p. s. Puescay i p. pi.
puscam. Imp. 3 pp. Pogues, poguessa, poguessan, Cond.
2 p. s. PograSy 3 pogray 3 p. pi. pogran. 2 Cond. 3 p. s.
Poiria, Part. pas. Pogut,
Lxxxviii VIE DE SAINTE DOUCELINE.
IV. — S'il fallait une preuve de plus pour démontrer
que le provençal dérive du latin, elle nous serait fournie
par la Vie de sainte Douceline^ dans laquelle la parenté des
deux langues et la filiation de la seconde se font voir même
aux yeux les moins clairvoyants. Presque tous leis mots chez
elle sont empruntés à la langue latine ; et si ce n'étaient
les lois phoniques et les procédés de transformation qui ont
changé un mot latin en un mot provençal , en le défigurant
plus ou moins, il n'y aurait aucun besoin d'insister là-dessus,
tant l'évidence serait complète. Mais comment pourrait-on
ne pas reconnaître l'origine d'un grand nombre d'expressions
qui, pour devenir provençales, n'avaient subi presque aucune
modification ?
Nous avons d'abord tous les noms neutres de la seconde
déclinaison, qui avaient passé dans la nouvelle langue, en
supprimant simplement la finale um : Beneficium, benijici ;
cilicium, cilici ; studium, estudi ; evangelium, evangeli ; mar-
tirium , martiri ; negotium, negoci ; oratorium, oratori ;
remedium, remedi ; somnium, sompni ; testimonium, testi-
moniy etc. Diverses autres séries sont entièrement latines ,
comme : bontat^ caritai, dutat, majestaty nativitat^pietaty
sanctitaty segurtat^ unitat^ voluntat, etc. ; ou encore : a/fiic-
tioity benedicciony converciofiy devocion y encarnacion , oracion,
revelacioity tetnptacion. 1 1 n'y a qu'à rendre à tous ces mots
la finale accusative ^i»; qu'ils ont laissé tomber, comme syl-
labe atone, pour avoir droit de cité chez nous, et l'on a
autant de noms latins. Il y a bien moins à faire pour les noms
féminins de la première déclinaison, car ils sont venus à nous
sans changement aucun : abstinenciay constanciay diligencia,
insiancia, licencia, paciencia y reverencia y sciencia, etc.
Quelques-uns des mots que nous venons de citer , ont
éprouvé, de plus que les autres, de légères modifications qui
ne les rendent point méconnaissables. Bontat et ciutat ont
perdu leur i médial non accentué, et dans le second l'u con-
PROLÉGOMÈNES. lxxxix
sonne est devenu u voyelle. Segurtat a de même perdu son
I bref, et la forte c s'est adoucie en o. C'est la tendance géné-
rale. De même aitueri (228.15) s'est formé à! adjutorium ^
après l'apocope de Yum final, par la chute du d et de l'u , et
la diphtongaison de l'o en ue.
Un fait extrêmement fréquent dans la Vie de sainte Dou-
celine^ c'est le changement en z du d placé entre deux
voyelles. A côté des verbes : audirc,tf«2/r ; cadere, cazer ;
credmius, crezem ; obedire, obezir ; sedebat, sezia ; videre,
vexer , etc. , viennent les noms : gladius , glazis ; judicium,
juzizi ; laudatio, lauzor ; medullas, mezollas ; radix, razis ;
vidua, vezoûy et une infinité d'autres.
Le verbe benedicere n'a pas seulement transformé son d
en z , ce qui nous aurait donné benezir^ mais par une meta-
thèse, qui est constante dans la Vie de sainte Douceliney I'n
et le z ont échangé leur poste, et nous avons partout, bezeni
(148.33), bezenis {224^y) , bezenet (100.46), bezeneta (100.
44), et bezenidas ( 148.35). C'est le même procédé par lequel
le latin avait formé lapidicina^ pour lapicidina.
Une autre transformation non moins constante dans cette
Vie, c'est celle de I'm en sa voisine n, dans le verbe nembrar,
qui a donné nembrava (162.18) et nembret (106.54). Cette
mutation s'est étendue aux composés renembrar et desnem-
brar (24.7), à tous les temps, et au nom renembransa^ tou-
jours employé sous cette forme. Le mot nembres (164.2)
lui-même a suivi l'exemple. Diez a déjà signalé ce fait, et
cité des exemples dans l'espagnol et le portugais. M. Meyer,
qui a corrigé ceci comme une faute, a ajouté toutefois, si
c'en est une. {Les Dern. Troub., p. 102).
Remarquons encore un échange de voyelles, dans la locu-
tion si souvent employée par l'auteur de la Vie , sa dis , sa
dizia, au lieu de so dis, so dizia. Cela revient tant de fois à
côté de cinq ou six exceptions , que nous ne pouvions pren-
dre sur nous de corriger cet idiotisme.
xc VIE DE SAINTE DOUCELINE.
L'orthographe était loin d'être fixée dans le provençal du
XIII* siècle ; nous en avons déjà vu des exemples, et nous
pourrions y en ajouter bien d'autres. Plusieurs mots s'écri-
vent successivement de diverses manières. Ainsi, nous
voyons : Adons^ adoncs et adonquas; — Ancaras^ ancara^ an-
quaruy ancars et anquars; — Puectz^ puecz ttpuei; — Peni-
tencia , penetencia , penedencia et penedensa. Dans les fémi-
nins en cidy le c est souvent remplacé par le t : Obediencia
obedientia ; comme le c dur l'est par le q : Cais quais , cal
quai y cavall quavalL Devant I'a, les lettres c, g et q, tantôt
excluent l'u, tantôt le reçoivent, et dans ce cas, le c cède la
place au q : Aiga aigua^ boca boqua. L'e et l'i se mettent l'un
pour l'autre : Deceplinas deciplinas , decipols dicipol, rele-
quias reliquias^ trtnetat trinitat. L'h est le plus souvent
indiffèrent ; on l'écrit ou on l'omet , sans motif : Abiti
habitij om hom^ or a hora^ ostia hostia^ uberta hubrenty onrada
honrada^ uei hueiy et les monosyllabes A/, ho^ hon^ ou i, Oy on.
Le redoublement des lettres est très fréquent, surtout pour
L, N et s, et ne doit le plus souvent avoir eu aucune influence
sur la prononciation. Avally cumenally esperitally aquell,
belly castelly capitolly colly dolly Karllây parllar, ne devient
pas se prononcer autrement que s'ils avaient eu un seul l.
Le mouillement était indiqué par l'insertion d'un i ou
l'addition d'un h , sans qu'il fût besoin d'une double lettre.
Il faut dire la même chose pour le double n, dont la répéti-
tion n'était pas réclamée pour en faire un s mouillé, puisque
I'h remplissait ici le même oflice. Sans contredit, senhal se
prononçait comme seinnhaly et senhor comme seinnhor.
Enfin la répétition de Vs ne paraît pas non plus avoir été
requise pour en renforcer le son, puisque nous trouvons
doussor et dousoVy doussas et dousaSyforssa ttforsa.
V. — Il ne nous reste plus qu'à exposer la méthode que
nous avons suivie pour la publication de la Vie de sainte
PROLÉGOMÈNES. xci
Douceline. Ce n'est pas sans répugnance que nous avons
mis ]a main à une œuvre difficile, qui aurait exigé plus de
connaissances que nous n'en avions. Nous regrettons vive-
ment qu'un savant professeur, qui avait annoncé, il y a
plus de dix ans, le projet de publier cette Vie, ne Tait pas
réalisé ; car si M. Meyer avait exécuté ce qu'il se proposait
de faire, il y aurait eu profit pour tout Immonde, et pour
nous aussi. A défaut, ayant dû étudier ce document pour
notre hagiographie provençale, et n'espérant pas pouvoir
faire entrer un texte si considérable dans notre collection,
nous nous sommes décidé à le publier à part.
Comme il s'agissait d'une première édition, nous avons
tenu à reproduire la Vie provençale de sainte Douceline ,
telle qu'elle nous est parvenue, sans nous permettre d'y rien
changer, que le lecteur n'en soit averti. Le texte que nous
avons livré à l'impression, est donc la reproduction scrupu-
leuse du Manuscrit, sauf les modifications suivantes.
La division en Chapitres appartient à l'auteur , mais non
la subdivision en paragraphes. Celle-ci n'existe à peu près
pas , et la ponctuation étant extrêmement irrégulière, et la
coupure des mots fort arbitraire , la séparation des phrases
n'avait rien de régulier ni de correct. 1 1 nous a fallu tout
refaire à neuf ; et , que nous ayons bien ou mal réussi , nous
en portons la responsabilité. Nous avons numéroté les
chapitres et les paragraphes, pour rendre les citations possi-
bles , et les vérifications faciles.
Quant au texte lui-même, nous le donnons tel que
nous l'avons trouvé dans le Manuscrit. Lorsqu'il a été
nécessaire d'y ajouter une lettre, une syllabe, un mot, nous
les avons placés entre crochets, pour que l'on sût que ce
sont des additions. Lorsqu'il a fallu , au contraire , changer
ou retrancher quelque chose dans le texte, nous l'avons
toujours indiqué, et nous avons donné en note le mot que
nous avions modifié. Nous n'avons pas sciemment changé
xcii VIE DE SAINTE DOUCELÏNE.
une lettre, sans le dire ; de sorte que Ton pourra toujours
contrôler ce que nous avons fait, et nous corriger, dans le
cas où nous nous serions trompé.
Nous avons généralement suivi le sjrstème adopté par les
maîtres de la langue romane dans leurs récentes publications,
particulièrement pour ce qui regarde les articles et pronoms
appuyés, nous gardant bien de les détacher des mots qui les
ont attirés, en leur faisant perdre leurs voyelles.
Notre traduction n'est point une traduction littérale.
Nous nous sommes efforcé de serrer de près notre texte, le
plus que nous pouvions, sans nous astreindre à le rendre
mot à mot. Nous aurions cru , en procédant autrement ,
faire une chose inutile pour les savants , supposé qu'aucun
d'eux jette les yeux sur noire livre, et fastidieuse pour tous
les autres. Nous avons cherché une méthode intermédiaire :
aurons-nous réussi à la trouver ?
En terminant, nous déclarons, pour obéir aux décrets
d'Urbain VIII, qu'en publiant les faits merveilleux contenus
dans cette Vie, et les éloges donnés à sainte Douceline, nous
n'entendons leur donner qu'une valeur historique , indépen-
dante de celle que leur procurerait l'examen et la confirma-
tion de l'Eglise. Nous avons, du reste, soumis notre travail
à notre chef hiérarchique, dont l'approbation beaucoup trop
flatteuse nous récompense abondamment de nos peines.
Nous nous réjouissons d'avoir sauvé de l'oubli une Vie si
précieuse, et nous espérons que ceux qui la parcourront
nous sauront gré de l'avoir mise sous leurs yeux.
^Marseille , 3i août i^-ji).
•^^^w^w^^^^^^^M
LI VIDA
DE
LA BENAURADA
SANCTA DOUCELINA
MAYRE
DE LAS DONNAS DE ROBAUT.
{foL 1) En nom de Nostre Senhor acomensa li vida
DE LA BENAURADA SANCTA DOUCELINA j MAYRE DE LAS
DONNAS DE ROBAUT.
1
Lejfremiers capitols es de la sieua conversacion en abiti seglar,
e de son comensament cant a sos parens.
1 . Uns homs fon de la ciutat de Dinha, grans e rix
mercadiers, le cals avia nom Berenguier. Aquest ac
moller per nom Huga, ques era de Barjols, femena de
vertat ; e amdui foron bons e drechuriers en la lei de
Nostre Senhor. Vivian justamens e sancta en lur esta-
ment^ e lialmens gardavan et azimplian los manda-
mens de Dieu ; car am gran pietat e am misericordia
los paures acuUian^ els malautes els dezaizatz servian
en lur hostal , e lur aministravan de lurs causas larga-
mens^ am gran compassion, e en las sanctas obras de
pietat despendian so que Dieus lur donava.
2. Ecar^ segon la garentia de Crist qu'es testimoni
de vertat , de bona razis ieis bons albres , e tuh li fruc
son bon ; car li pairon eran verai , li enfan foron bon ,
e drechurier, e sant , que per la gran larguesa de la
bontat de Dieu fo[ro]n fag d'aquestos bons pairons.
Au NOM DE Notre Seigneur, ici commence la vie de
LA bienheureuse SAINTE DOUCELINE, MÈRE DES DAMES
DE ROUBAUD.
CHAPITRE PREMIER
Le premier chapitre traite de sa manière de vivre en habit séculier,
et de son origine par rapport à ses parents.
Il y eut un homme de la ville de Digne, grand et riche
marchand, qui se nommait Bêrenguier ; il eut pour épouse
une femme vertueuse nommée Hugue, qui était de Barjols ;
et tous les deux furent bons et justes dans la loi de Notre
Seigneur, Ils vivaient justement et saintement selon leur état,
gardant et observant loyalement les commandements de Dieu.
Ils accueillaient les pauvres avec beaucoup de pitié et de
miséricorde, servaient dans leur maison les malades et ceux
qui souffraient, et leur distribuaient généreusement de leurs
biens, avec une grande compassion, dépensant en œuvres de
piété ce que Dieu leur donnait.
Et comme, selon la parole de Jésus^Christ qui est un
témoignage de vérité , d'une bonne racine sort un bon arbre,
dont tous les fruits sont bons , les parents étant vertueux ,
les enfants qui par la grande largesse de la bonté de Dieu
naquirent de cette race excellente, furent bons, justes et
4 LI VIDA DE LA BENAtJRADA
Car Vivian sanctamens , porteron per la lur sanctitat
doas grans lumnieras a Nostre Senhor, que resplan-
diron e la nueg e lo jorn ; so es a saber, fraire Hugo de
Dinha , de révèrent memoria, le quais fon fraires meu-
res , e en Torde de sant Frances mot ardens predicaires
de la vertat de Crist. E fon sa prédications luzens e
escalfans aissi con le solels; car am gran meravilla
convertia las gens a servir Dieu, e a giquir lo mont.
Car per clardat de vida e per perfection , a peccadors e
a drechuriers luziron aquist dui , e foron resplandor de
tota sanctitat , e per eissemples de vertat resplandiron ,
e allumeneron estament de sancta penedensa.
3. Li segona lumniera, non mens luzens per sanc-
titat de vida , fon ma dona sancta Doucelina de Dinha ,
li quais fon mot dousa e dinha , per so car Dieus la
vizitet en bénédictions de doussor. En la état de sa
enfansa, que non sabi-(/o/. 2)-a ancars oracions ni
letras, el temps ques abitavan el castel de Barjols, per
ensenhament de Dieu ilh s'en anava en las terrassas de
1 alberc de son paire, e desus las peiretas que trobava
el sol 9 metia sos ginols nus, e jonhia sas mans a Dieu,
e esgardava sus al cel , e non sabia ren dire. Que non
era mais uns demostramens que Dieus fazia d'ella , del
gran excercici d'oracion que dévia aver ; e mostrava
gracia de contemplacion meravillosa que dévia far el
cel; que enans que saupes ben parlar^ fazia signe
d'oracion , e mostrament de contemplacion al cel , aissi
com drechamens dévia le sieu cor totz entendre sus
puramens a Dieu.
4. E on mais creissia en son entendement, mais si
dona va a pregar Dieu , e a oracion ; e cant la pensavan
trobar jugant am los autres enfans, e lanavan querent,
SANCTA DOUCELINA. 5
saints. Vivant saintement y ils donnèrent par leur sainteté
à Notre Seigneur ^ deux grandes lumières qui resplendirent
le jour et la nuit y à savoir : frère Hugues de Digne y de véné-
rable mémoire y qui fut frère mineur y et ardent prédicateur
de la vérité de Jésus-Christ y dans F ordre de Saint-François.
Sa prédication fut luisante et échauffante comme le soleily
car elle amenait merveilleusement les hommes à servir DieUy
et à quitter le monde. Tous deux y par F éclat de leur vie et
leur perfection y brillèrent aux yeux des pécheurs et des justes;
ils furent la splendeur de toute saintetéy et par leurs exem-
ples de vertu resplendirent et éclairèrent Vétat de la sainte
pénitence.
La seconde lumière y non moins luisante par la sainteté de
sa vie y fut Madame sainte Douceline de DignCy qui fut
très-douce et très-digne y car Dieu la visita par les plus
douces bénédictions. Dès sa plus tendre enfance y lorsqu'elle ne
savait encore ni prières ni lettreSy du temps quils habitaient
Barjolsy elle s'en allait guidée par l'impulsion divinCy sur les
terrasses de la maison de son pèrey s'agenouillait à nu sur
les petites pierres qu'elle y trouvait y joignait ses mains vers
DieUy et tournait ses regards au ciely ne sachant rien dire.
(Tétait une démonstration que Dieu faisait en elle du grand
exercice de l'oraison auquel elle devait se livrer y et cela indi-
quait la grâce de la merveilleuse contemplation qu'elle devait
faire vers le ciel ; puisque y avant qu'elle sût bien parler y elle
produisait les signes de l'oraison et de la contemplationy mon-
trant ainsi avec combien de droiture et de pureté son cceur
devait se porter tout entier vers Dieu.
Plus elle croissait en intelligencCy plus elle s'adonnait à
prier Dieu et à faire oraison ; et quand on croyait la trouver
jouant avec les autres enfants y et qu'on allait à sa recherche y
6 LI VIDA DE LA BENAURADA
trobavan la esconduda per pregar Dieu en los plus
secretz luecs de Thostal. Queria volentiers luocs soli-
taris on poguessa orar ; e al mais que podia, s'escondia^
que non fos vista en sa oracion. Cascun jom, aquist
verge annet de ben en miels ; e aissi cant creissia
d'état^ creissia en vertutz^ e en bonas costumas. lil era
de gran obedientia al payre e a la maire , e voluntiers
fazia lur mandament. Cant li maires fon morta,
muderon si az leras, e aqui abiteron per azenant
tostemps.
5. Le paires volia qu'illi servis ios paures qu'el cos-
tumava per amor de Dieu tenir en son hostal ; els
malautes els dezaisatz que trobava per las carrieras, ho
per vias , aduzia le bons homs , dizent : « Filla , ieu
t'aduc e t'aporti gazinh. » lUi recebia los alegramens^
am gran humilitat , obezent al mandament del payre ;
e lur menistrava ab gran devocion , e non temia sos-
metre son cors a totz servizis que lur fossan mestier.
Illi^ per amor del Senhor^ lur lavava los pes^ e lur trazia
los venues de las cambas e de la testa, mot soven^ e
curava lurs plagas. On plus orribles eran, ni plus
feresos de greus malautias e de plagas, plus tort s'en-
corajava a servir los , e plus fort en curava ; e am
gran caritat , cant ( fol. 3 ) non podian anar , e illi
los portava.
6. Una ves, li venc uns paures mot dezaisatz , e fon
fort malanans ; e fazia si portar az ella, tant era deza-
hatz. E illi servi lo am gran misericordia , aissi cant
costumava. E le malautz reques li per gran nécessitât
que li era 9 li menés la man per las costas. E illi adoncs
cant ho auzi, enferezi tota de.gran vergonha e de gran
honestat^ e estet en si de lueinh, pensan si ho faria :
SANCTA DOUCELINA. 7
on la trouvai i cachée pour prier Dieu dans les endroits les
plus secrets de la maison. Elle cherchait volontiers des lieux
solitaires oà elle pût prier, et elle se cachait le plus qu'elle
pouvait, pour qu'elle ne fut point vue dans son oraison. Cha-
que jour, cette vierge alla de bien en mieux, et en avançant
en âgCj elle crût aussi en vertus et en bonnes habitudes. Elle
était d'une grande obéissance à son pire et à sa mire, et fai-
sait avec empressement ce quils lui commandaient. Quand la
mère fut morte, ils se transportèrent à Hyères, oà ils habitè-
rent dorénavant toujours.
Son père voulait quelle servît les pauvres quil avait cou-
tume de garder dans sa maison pour r amour de Dieu. L'ex-
cellent homme amenait les malades et les infirmes qu'il trou-
vait dans les rues, ou par les chemins, et disait à sa file : « Ma
file, je t'amène et t'apporte du prof t. » Elle les recevait
ioyfusement et avec une grande humilité, obéissante aux
ordres de son père, les servait avec un grand dévouement, et
ne craignait pas de leur rendre tous les services nécessaires.
Pour l'amour du Seigneur , elle leur lavait les pieds, leur
tirait la vermine des jambes et de la tête, fort souvent, et soi-
gnait leurs plaies. Plus ils étaient horribles et efrayants
par leurs maux et leurs plaies, plus elle avait de zèle à les
servir, plus elle en prenait de soin, et, pleine de charité,
quand ils ne pouvaient marcher, elle les portait.
Il lui vint une fois un pauvre très-soujffrant, et fort ma-
lade ; et Use faisait porter par elle, tant il était abattu. Elle
le servit avec beaucoup de bonté, selon sa coutume. Et le malade
lui demanda, par grande nécessité, de lui mettre la main sur
la poitrine. En entendant cela, elle fut effarouchée, à cause
de sa grande pudeur et de sa grande honnêteté, et elle se mit
à réfléchir si elle le ferait : car c'était un homme. Celui-ci
8 LI VIDA DE LA BENAURADA
car era homs. E adoncsel conoc la vergonha de sa gran
honestat , e dis li : « Filla , non aias vergonha de mi^
qu'ieu non aurai vergonha de manifestar tu al paire. »
E tantost con ac aîsso dig^ le paures avali soptamens^
quez anc pueis non lo vi.
7. Autra ves, li esdevenc que servia un malaute que
era sus la mort ; e per trop de lasseza j ill si va repauzar .
E fon li mostratz aquel paures qu'illi gachava , en tan
gran gloria, ab tan gran resplandor^ que non si poiria
dire. E vi .1. bel jardin^ en qu'el si déporta va en pratz
meravillos ; e vi lo estar en sobre grans delietz. E can
tost que fon tomada a si mezesma, illi Tanet esgardar,
e trobet lo passât. Motas autras consolacions li fes le
Senhers^ tant cant estet en aquel estament^ que li mos-
trava lo gran plazer qu'el prenia en lo servisi qu'illi
fazia ais paures malautes^ en lo sieu nom.
8. Aquesta obedientia de caritat tenc ilii tant cant le
paires visquet ; e pueis, non ho dezamparet, mais en
aquestas sanctas obras de pietat continuet j tant cant
estet en abiti seglar. Partia las nuetz en très partz, e la
major partida de la nueg iili metia en legir e en orar ;
Tautra, illi pauzava ; pueis , illi si levava , e dizia sas
matinas. E negun temps après non toraava en lieg ;
mais aquel temps d'après despendia en obras de pietat ,
ho en oration. E cant lo jorn, per lo trebaill, non podia
orar, la nueg après ill esmendava, cant si degra pausar,
so que lo jom non avia pogut dire. Lo jorn, et illi tre-
baillava en servir los malautes, e en obras de pietat;
la nueg, illi vellava en la oracion.
9. Era tan grans ii sieua honestatz, que sobre homes
non girera sos huols ; e en la sieua cara [fol. i) quez era
sobre bella, conoissia hom temensa^ e honestat [e]
SANCTA DOUCELINA. 9
connaissant la crainte qu* éprouvait sa modestie , lui dit :
« Ma fille y ne rougissez pas de ipoi, car moi-même je ne rou-
girai pas de vous faire connaître à mon père. » Et dès quil
eut dit cela y le pauvre disparut subitement y et elle ne le
vit plus.
Une autre fois y il arriva quCy soignant un malade qui
allait mourir y elle s^ endormit y par excès de fatigue. Et le
pauvre quelle veillait lui fut montre dans une si grande
gloire y et avec tant de splendeur y quon ne saurait le dire. Et
elle vit un beau jardin dans lequel il se divertissait au mi-
lieu de près merveilleux y et elle le vit au sein des plus gran-
des délices. Dès qu^elle se fut réveillée , elle alla le regarder y
et le trouva mort. Le Seigneur lui donna beaucoup d'autres
consolations, aussi longtemps quelle resta dans cet état ; ce
qui lui montrait le grand plaisir qu'il prenait aux services
quelle rendait aux pauvres malades en son nom.
Elle vaqua à cet exercice de charité, tant que son père
vécut ; après sa mort y elle ne F abandonna pas, mais elle conti-
nua ses saintes œuvres de piété, tant qu'elle fut en habit sécu-
lier. Elle partageait la nuit en trois parts : elle en passait la
plus grande partie à lire et à prier ; ensuite, elle se reposait ;
puis y elle se levait et disait ses matines. Après ^ elle ne se rem::-
tait jamais au lit y mais elle employait tout le temps à des
œuvres de piété y ou à P oraison. Quand elle ne pouvait prier
le jour y à cause de ses occupations, la nuit d'après, au lieu de se
reposer, elle suppléait à ce quelle n'avait pas pu faire. Elle
employait le jour à servir les malades, ou en œuvres de piété,
et la nuit elle veillait en l'oraison.
Sa modestie était si grande, qu elle n'aurait pas jeté les
yeux sur un homme ; sur sa figure qui était très-belle, on recon-
naissait la retenue , l'honnêteté et la pudeur ; et par dessus
lo Lï VIDA DE LA BENAURADA
vcrgonha ; e sobre totas cauzas ^ fùgia tota amistansa
d'ornes, e totas lurs paraulas.
10. Mortification de cam comenset a penre tantost^
e a seguir tan afortidamens , que a son cors en ren non
perdonava. Illi portava selici secretamens , c'om non
sabia, de cuer de truega tondut^ que era fers e durs^
es s'encama va ( i ) en son cors , que motas ves nol podia
despuUar; e cant i'avia mogut, remania son cors es-
quintatz e plagatz. Una ves, li esdevenc que si fon tant
fort encarnatz en son cors , que per ren que fezes non
lo poc despuUar. E adonc illi^ per gran nécessitât cos-
trecha, apellet la serventa^ quez era femena en qui si
confizava^ e despuUet lo ii per forsa^ esquintant am lo
cuer ; e tantost illi li fes jurar qu'a res non ho disses.
1 1 . E ténia sench son cors destrechamens d'una
corda nozada , qu'en la luoga dels nos , que s'eran en-
carnaty eran soven li^verme. Ab tôt aquo, portava
continuamens celcie de ferre, que res non sabia, per
mais afligir lo cors ; e desus , illi portava vestirs bels e
paratZy jassiaisso que draps de lur propria color amava
e portava. E cant s'estalvava que li serventa trobessa
ren d'aspreza de penedencia qu'illi fezes , tantost qu'illi
ho pogues saber, li fazia jurar qu'ar res (2) non o
disses.
1 2. Jassia atressi per penetencia en un petit de palla,
a Tangle de la cambra ; e per so que non si repauzes
en dormir, ill estacava una corda sus desobre son lieg,
e de Tautre som de la corda ill si senhia. E era en
maniera que can tost si movia, li corda la tirava, e
(1) Ms. Essencarnava.
(2) Ms. Quarres,
SANCTA DOUCELINA. 1 1
tout y elle fuyait toute amitié avec les hommes^ et toutes leurs
paroles.
Elle commença de bonne heure à mortifier sa chair y et s'y
appliqua si courageusement y qu'elle ne pardonnait rien à son
corps. Elle portait secrètement ^ sans qu'on le sut, un cilice de
peau de truie y qui était rude et dur y et s'enfonçait dans sa chair y
au point que souvent elle ne pouvait r enlever ; et quand elle
Pavait otéy son corps en demeurait déchiré et couvert de plaies.
Il arriva une fois qu'il était tellement entré dans son corps y
que malgré tous ses efforts elle ne put s'en dépouiller. Forcée
par la nécessité y elle appela la servante y qui était une femme
de confiance y et celle-ci le lui ôta de force y la déchirant avec lé
cuir. Et aussitôt elle lui fit jurer de ne le dire à personne.
Elle ceignait son corps étroitement avec une corde nouée y et
à r endroit où les nœuds entraient dans sa chair il y avait
souvent des vers. Avec tout cehy elle portait continuellement un
cercle de fer y sans que personne le sût y pour affliger davantage
son corps ; et par dessus y elle portait de beaux habits soignés y
comme si elle aimait les étoffes de couleurs variées. Et quand
sa servante découvrait quelque chose des rigueurs de sa péni-
tencey dis qu'elle le savait y elle lui faisait jurer de n'en rien
dire.
Elle couchait par pénitence sur un peu de paille y dans un
coin de la chambre; et pour n'avoir aucun repos en dormant y
elle attachait une corde au dessus de son lit y et de l'autre bout
elle se ceignait. De sorte qu'aussitôt quelle remuait y la
corde la tiraity et elle s'éveillait. Elle se levait sur le
12 LI VIDA DE LA BENAURADA !
despcreissia si ; e tantost si Icvava per dire sas matinas
am reverencia, e metia si legir.
1 3 . E en aissi fortmens son propri cors ab cilicis
domptava, en aissi cant fazia sancta Cezilia, verge
benaurada ; e atressi las nuegz , aissi cant aquist verge ,
vellava en oracion e en sanctas vegilias. Aquesta vida
tenc, estant en abiti seglar.
II
Le scgons capitols es en cal maniera près habiti de penitentia.
{fol. 5 ) I . Apres la mort del paire , ill s'alarguet a
mais en obras de pietat, e donet si per fuoc de caritat,
de tôt en tôt, a servisi dels paures. E visitava los paures
malautes , on quels saupes , per amor del Senhor, am
gran compassion ; e fazia lur almornas e servizis larga-
mena, de tôt cant ill podia. E ardia tota en fuoc de
caritat, e dezirava de mais aprofichar, e de trobar
maniera com pogues Dieu(s) servir. Car ren d'amor
non a via al mont, mais tôt ho mesprezava aissi con .i.
nient , e tota ren terrenal dezirava giquir.
2. En aquel temps, non era estament de beguinas,
ni en Proensa non las auzian mentaure. Et en lo castel
SANCTA DOUCELINA. i3
chaynp pour dire dévotement ses matines ^ et elle se mettait
à lire.
Cest ainsi quelle domptait rudement son corps avec les
ciliceSy comme le faisait sainte Cécile ^ la vierge bienheureuse^
et quelle passait les nuits ^ comme la même vierge y en oraison
et en de saintes veilles. Et elle mena cette vie ^ tant quelle fut
en habit séculier.
CHAPITRE SECOND
Le second chnpitre dit de quelle manière elle prit Thabit
de pénitence.
Apres la mort de son père , elle se livra encore plus à ses
ouvres de piété, et se donna toute entière, dans P ardeur de
sa charité, au service des pauvres. Elle visitait les pauvres
malades partout où elle en savait , pour P amour du Seigneur,
et avec une grande compassion ; elle leur faisait d'abondantes
aumônes , et tous les services possibles. Elle était toute consu-
mée du feu de la charité, souhaitant défaire davantage, et de
trouver le moyen de mieux servir Dieu. Car elle n aimait pas
le monde, et le méprisait comme un néant, et elle désirait
d! abandonner toute chose terrestre .
En ce temps-là , il ny avait point d'établissement de bégui-
nes, et en Provence on nen entendait pas parler. Et il lui
14 LI VIDA DE LA BENAURADA
d'Ieras estalvet li una gran meravilla. lUi acostumava
los espitals de visitar soven , e de far lur am gran amor
servis!^ e tôt cant ill podia de consolation; e mogudas
per lo sieu heissemple, motas autras acompanhavan
si amb elia a far aqueilas obras , per amor dei Senhor.
3 . Et un jorn qu'illi am très autras venia d'un espital
qu'es az leras, .i. pauc foras lo castell^ e avia dezirat
lonc temps , e quist a Nostre Senhor de tôt son cor ,
que li laisses trobar orde e maniera de vieure que mais
piagues a Dieu , e la mezes en aquell estament que plus
li plazeria; e cant eilas tornavan de visitar los paures^
aqueilas sanctas obras fâchas de servir los malautes ,
li vesitations de Dieu lur fon adons encontra , per con-
solar la Sancta, en aquesta maniera.
4. Ve vos que soptamens lur aparegron en la via
doas humils donnas, ques eran d'un semblant^ las
quais anavan mot honestamens am vels clars blancs de
tela cubrent lurs caras^ ab mot gran honestat; e li
vestir eran tug nègres. E menavan una petita que
anava aissi con ellas ; e saiuderon las mot alegramens.
Restanquant si davant elia, esgarderon la. Cant li sancta
femena las vi , fon plena tantost de meravillos gaug ; e
tota plena d'ardor demandet lur qui eran , ni de quai
orde. Adons totas très ensems (/o/. 6 ) pauzeron los
mantels que portavan sus lur cap, dizent : « Nos , feron
celias, em d'aquest orde que pias a Dieu. » E mostrant
los vels que portavan , disseron li : « Prin aisso , e sec
nos. » E de mantenent dezaparegron^ quez anc non
viron on si fossan tengudas.
5 . Corregron tantost après per seguir las ; e anc en
luoc non las pogron trobar. Demanda van en la carriera
a las gens , que n'i avia motas que venian de sa e de la ,
SANCTA DOUCELINA. i5
arriva à Hyères une grande merveille. Elle avait l'habitude
de visiter souvent les hôpitaux , de servir les malades avec
affection y et de leur prodiguer ses consolations. Poussées par
son exemple y beaucoup d* autres personnes raccompagnaient
pour faire ces œuvres y pour l'amour du Seigneur.
Un jour elle revenait avec trois autres d'un hôpital qui est
à HyireSy un peu en dehors du château. Depuis longtemps elle
désirait et demandait ardemment à Notre Seigneur de lui
faire trouver un ordre et manière de vivre y qui fût agréable
à Dieu y et qui la mit dans Vétat qui lui plairait le plus. Et
comme elles s'en retournaient après avoir visité les pauvres et
achevé de servir les malades y la Visitation de Dieu vint au
devant d'elles y pour consoler la Sainte ; et ce fut de la manière
suivante.
Voilà que tout d'un coup leur apparurent dans le chemin
deux humbles dames y qui se ressemblaient y et qui marchaient
très-modestement y la figure couverte de voiles de toile blanche^
et avec un grand air d honnêteté ; tous leurs vêtements étaient
noirs. Elles conduisaient avec elles une petite fille qui les
suivait. Elles les saluèrent joyeusement y et y s' arrêtant devant
elle y se mirent à la regarder. Quand la sainte femme les vit,
elle fut remplie d'une allégresse merveilleuse y et toute pleine
d ardeur y elle leur demanda qui elles étaient y et de quel
ordre. AlorSy toutes les trois posèrent sur leurs têtes le
manteau qu'elles portaient y disant : « Nous sommes y dirent-
elles y de cet ordre qui plaît à Dieu. » Et montrant leurs
voiles y elles lui dirent : « Prends ceci , et suis nous. » Aus-
sitôt elles disparurent, et on ne put savoir ce quelles étaient
devenues.
Elles coururent aussitôt pour les suivre, mais elles ne
purent les trouver aucune part. Elles demandaient à tous
ceux qui allaient et venaient dans la rue, par où avaient
iG LI VIDA DE LA BENAURADA
per on eran tengudas aquellas donnas que lur avian
parlât, figuran lur Tahiti que portavan, e tota lur ma-
niera, si ja en luoc las agran encontradas. Tut respon-
dian : « Que autras donnas non avian vist mais ellas. »
E jassiaisso quel luocs en qu'ellas aparegron fos grans
e amples, anc pueis en luoc non las pogron vezer.
6. Negun temps aquel abiti de donnas non avian
mais vist^ ni la maniera de la lur honestat. E remazeron
totas plenas de gaug« e de gran meravilla. Mais li
Sancta, per esperit de Dieu, entende[n]t tantost cals
era aquel seguimens que li mandavan far, prepauzet
fermamens en son cor, davant totz estamens, de penre
aquella forma e tôt aquel heissemple.
7. En aquel temps, le sans homs sos frayres, frayre
Hugo de Dinha , fon annatz a Paris, e fes la recebre a
las sorres menors de Jenoa , jassiaisso qu'illi fos receu-
puda en Prohensa en motas autras partz, en monestiers
de moneguas. E cant el fon vengutz , illi parlet amb el ;
revelet li so que li era esdevengut , ambe major certesa
que crezem certamens qu illi n'ac pueis après. Car li
vertat de lobra en Tintrament que fes de son estament,
e la maniera de Thabiti que près , el complimens de sa
perfection, el conservamentz d'aquel sant estament,
mostra e dona confizansa, quil fos certificada de la
bontat de Dieu , que volia qu'illi prezes aquella forma
e aquel estament.
8. E cant le sans fraire Huguo ac auzit d'ella e en-
tendut diligentmentz , sauput quez ac tôt son entende-
ment , non vole prezes autre orde ; mais vole qu'illi
prezes en si [fol. 7) aquella forma e maniera de vieure,
davant totz estamens, am la vida que tenc. E près
aquella via en si c en son estament , e la maniera iota
SANCTA DOUCELINA. 17
passé ces dames qui leur âvaienr parlé, leur dépeignant
r habit quelles portaient, et tout leur extérieur, pour savoir
si on les aurait rencontrées. Tous répondaient n'avoir point vu
d'autres dames quelles. Et bien que le lieu où elles leur
apparurent fût grand et vaste, jamais elles ne purent plus
les voir.
U habit porté par ces dames était inconnu , et leur tenue
pleine de modestie, toute nouvelle. Et toutes demeurèrent
remplies de joie pour une si grande merveille. Mais la Sainte,
éclairée par r esprit de Dieu, comprit aussitôt ce quêtait l'in-
vitation quelles lui avaient faite de les suivre, et elle se
proposa fermement, de préférence à toute autre , de prendre
cette forme de vie, et de suivre leur exemple.
En ce temps-là, le saint homme son frire, frère Hugues de
Digne, était allé à Paris, et il la fit recevoir chez les sœurs
mineures de Gênes, bien quelle fût reçue en Provence dans
de nombreux couvents de religieuses. Et lorsqu'il fut de
retour, elle s'entretint avec lui, et lui révéla ce qui lui était
arrivé, avec une pleine certitude , que nous pensons qu'elle en
avait reçue depuis lors. Car la sainteté de F œuvre qu elle fit
en commençant son établissement, la forme de l'habit qu'elle
pritj la sublimité de sa perfection, et la conservation de cette
sainte fondation, tout démontre et fait croire avec confiance
quelle fut assurée de la bonté de Dieu, qu'il voulait qu'elle
adaptât cette forme et cet état de vie.
Quand le saint religieux eut été soigneusement informé
par elle, et qu'il connut son intention, il ne voulut pas qu'elle
entrât dans un autre ordre, mais il décida qu'elle prendrait
de préférence cette forme et manière de vivre, avec la vie
qu'elle tint. Et elle l'adopta pour elle et pour son établis-
sement, et la suivit en tout dorénavant. Elle quitta donc.
i8 LI VIDA DE LA BENAURADA
per azenant. E adoncs illi, àm gran mespres del segle^
dezamparet tantost los vestirs que portava, am gran
ardor, e vesti si de nègre, la color e la forma de Thabiti
que portavan las donas que avia vist. E am meravillos
alegrier d'esperit, bendet si en aquella maniera qu'ellas
eran bendadas , e près lo vel am gran devocion , e am
gran gauch de s'arma.
9. E pueisy am gran fervor e am gran sentiment de
Nostre Senhor, pauzet lo mantel sus lo cap , en senhal
de la passion de Ihesu Crist ; e portet pueis tostemps lo
mantel sus lo cap ^ en reverencia e as heissemple de la
maire de Dieu, que, segon qu'illi dizia, après la passion
del fil , portet tostz temps lo mantel sus lo cap. La quai
cauza crezem qu'illi saupes per revelacion de Nostre
Senhor, segon qu'illi comtava certamens, que tant cant
li Verge estet en aquest mont, après son fiU, mostret
senhal d'aquella mort, e renembransa d'aquella
passion. E li sancta femena, de tôt cant poc, si confor-
met az ella , e azordenet tota sa vida segon aquella de
Nostra Dona, e az eissemple d'ella illi si reglet, ab
conseil de son fraire.
10. E adoncs illi escompresa e abrazada d'aquell
ftioc de la caritat de Crist, am gran ardor d'amor,
donet tota si mezesma a Dieu^ ses tôt revocament ; e
vodet a Nostre Senhor vergenitat de tôt son cor, en un
sermon az leras que fazia le Santz , e promes am mot
gran fervor, davant tôt lo pobol , en las mans de son
fraire. E motas autras si mogron per lo sieu heissemple,
tant que foron .vi. vins e .xi. que voderon a Nostre
Senhor vergenitat; e d'autras ganren, outra .nu.xx., '
que promezeron totas castitat , az aquel sermon , per lo
sieu heissemple, en las mans del sant paire.
SANCTA DOUCELINA. 19
avec un grand mépris pour le siicle , les vêtements quelle
portait^ et se vêtit de noir y selon la couleur et la forme de
r habit de ces dames quelle avait vues. Avec une allégresse
d'esprit admirable^ elle se mit des bandeaux pareils à ceux
quelles avaient , et prit le voile avec une grande dévotion^ et
une grande joie de Famé.
PuiSy remplie de ferveur et d^ amour pour Notre Seigneur ,
elle plaça le manteau sur sa tête y comme un signal de la passion
de Jésus-Christ ; et elle porta désormais toujours le manteau
sur la têtCy par respect et à F exemple de la mire de Dieu
qui y disait-elle y après la passion de son fils eut constamment
la tête couverte de son manteau. Nous croyons qu'elle apprit
cela par une révélation de Notre Seigneur ; car elle racontait
avec assurance^ que tant que la Vierge resta en ce monde
après la mort de son fils ^ elle porta le signe de sa mort, et le
souvenir de sa passion. Et la sainte femme, tant quelle put,
se conforma à elle, et ordonna toute sa vie sur celle de Notre^
Dame, et se régla sur ses exemples, avec le conseil de son
frère.
Ainsi embrasée et enflammée du feu de la charité de Jésus-
Christ, dans l'ardeur de son amour, elle se donna tout entière
à Dieu, sans retour, et consacra de tout son cœur sa virginité
à Notre Seigneur, en un sermon fait à Hyèresparle Saint,
et fit son vœu avec une très grande ferveur, devant tout le
peuple, entre les mains de son frère. Beaucoup d'autres sui^
virent son exemple, et il y eut cent trente et une personnes
qui firent vœu de virginité; et bien d'autres encore, au-delà
de quatre-vingts, qui promirent de garder la chasteté ; ce
qui eut lieu entre les mains du saint père, lors de ce même
sermon.
20 LI VIDA DE LA BENAUKADA
1 1 . El sancta maire[s] vole esser apellada beguina,
per amor de Nostra Dona quez era totz (foLS) sos caps ;
qu'illi dizia que Nostra Dona fon li premiera beguina,
aissi com nos crezem qu'il o agues per inspiracion de
Nostre Seinhor Dieu. E per tal que miels la pogues
recemblar, ill vodet paupertat ; car li maires de Dieu
fon paura en aquest mont, illi per amor d'ella vole esser
dicha paura, e vieure pauramens. El sancta maire fon
en Prohensa li premiera beguina , e fon comensamens
de totas cellas que preron aquel nom. E las enformava
el servizi de Dieu. Mais alcunas n'i ac que si volgron
ajustar perfiechamens ab ella.
III
Le ters capitols es en quai maniera a^ordenet son estament
e sa religion.
I . El temps que le sans paires fraire Hugo de Dinha
comenset a predicar az leras , motas gens , per la sieua
prédication , foron tiradas a Dieu , e fervens a dezam-
parar e a giquir lo mont , e penre am gran amor via de
penedensa e de honestat. De las cals li sancta maire
doas' nessas sieuas vole que fossan premieras, quez
era mortz lur paires^ e tiret las a Dieu^ ajustet las am
si , va las enbeguinir.
SANCTA DOUCELINA. ai
Et la sainte mère voulut être appelée béguine^ par amour
pour Notre-Dame y qui était son modèle ; parce quelle disait
que Notre-Dame fut la première béguine y comme nous croyons
quelle V apprit par révélation de Dieu Notre Seigneur. Et
pour pouvoir mieux lui ressembler y elle fit vœu de pauvreté ;
et comme la mère de Dieu fut pauvre en ce monde y pour
r amour délie y elle voulut être dite pauvre y et vivre pauvre-
ment. Et la sainte mère fut en Provence la première béguine,
et elle fut F origine de toutes celles qui prirent ce nom. Et elle
les formait toutes au service de Dieu. Mais il y en eut
quelques-unes qui voulurent s'unir parfaitement avec elle.
CHAPITRE TROISIEME
Le troisième chapitre raconte de quelle manière elle organisa
son établissement et son ordre.
Au temps où le saint père frère Hugues de Digne commença
à prêcher à HyèreSy beaucoup de personnes furent attirées à
Dieu par sa prédicationy et engagées à abandonner le mondcy
et à prendre avec grand amour la voie de la pénitence et de
la vertu. Parmi lesquelleSy la sainte mère voulut que ses deux
nièces y qui avaient perdu leur père y fussent les premières y et
elle les attira à Dieu, les prit avec elles et les fit béguines.
22 LI VIDA DE LA BENAURADA
2. Es après y cant li fama de la sieua sanctitat fon
mot fort espandida^ e de sa honestat, el temps que le
Sans era en la fervor de sa predicacion , motas devotas
donas ^ mogudas ardentmens per las sieuas paraulas ,
pergran devocion vengron si ajostar amb ella, e penre
son estament e sa bona doctrina. E feron un alberc fora
de la villa, lo cal apelleron Robaut, per so que disseron
que esser entre las gens lur fora grans enpachiers a far
ben. El sancta maires vole que si lunhessan al mais
que pogran, e fugissan lo mont^ per so que plus fran-
camens e plus quiti hufrissan a Dieu tôt lur cor.
3. Mais creissent li grans devocions de las gens,
vezent lo sieu heissemple, mogudas atressi per los
sermons meravillos del Sant (i), que las tirava a Dieu,
e ardian totas en Nostre Senhor, motas autras, per
volontat de Dieu, verges e vezoas, e neis cellas qu'eran
en matremoni , dezam-(/o/. 9)-paravan lur senhors els
enfans, e venian s'en az ella, e metian si mot humil-
mens , am gran devocion et am gran reverencia , en la
sieua compannhia.
4. Cant vi li sancta maire quel sieu' humil com-
panh[i]a, per la gracia de Dieu, pauc e pauc creissia,
vole escrieure a si e as (2) sas filhas via e maniera de
vieure. La quai cauza plus fizelmens a far e plus
veraia , vole illi aver per lo dechat el eonseill dell sant
paire. E venc s'en az ell am sa humill eompanh[i]a,
requerent li humillmens e devota, qu'el dones lur forma
e maniera de vieure a Dieu. E el donet la lur veraia, e
tal que qui la voira seguir, non la calra doptar d'aver
salvacion.
(0 Mt. Santjç. (2) Us. Assas Jilhas.
SANCTA DOUCELINA. 23
Après y lorsque la renommée de sa sainteté et de sa vertu se
fut répandue^ à V époque où le Saint était dans la ferveur de
sa prédicat ion y beaucoup de pieuses dame s ^ ardemment excitées
par ses paroles y vinrent dévotement se réunir à elle y et suivre
son état de vie et sa bonne doctrine. Et elles se firent y hors la
villCy une maison qu^ elles appelèrent Roubaudy parce quelles
disaient quau milieu du monde elles auraient trop d^ obstacles
pour faire le bien. Et la sainte mère voulut qu elles s^ éloi-
gnassent du monde le plus possible , pour pouvoir plus fran-
chement et plus librement offrir tout leur cœur à Dieu.
Mais la dévotion des gens s'accrut en voyant son exemple ;
et poussées par les discours merveilleux du Saint qui les atti-
rait à Dieu et les enflammait pour Notre Seigneur y beaucoup
d'autres y par là volonté de DieUy vierges et veuves y et mime
des personnes mariéeSy abandonnaient leurs époux et leurs
enfants y et venaient à elle y pour se mettre humblement y avec
la plus grande dévotion et avec le plus grand respect y en sa
compagnie.
Qjiand la sainte mère vit que son humble compagnie
croissait peu à peUy par la grâce de DieUy elle voulut écrire
pour elle et pour ses filles une règle et manière de vivre. Et
pour faire la chose plus fidèlement et plus exactement , elle
voulut avoir y pour la composer y le conseil du saint père. Elle
vint donc à lui avec sa petite compagnie , le priant humble-
ment et dévotement de leur donner une forme et manière de
servir Dieu. Et il la leur donna vraie y et telle que qui voudra
la suivre y ne pourra pas douter d'être sauvé.
34 LI VIDA DE LA BENAURADA
5. Apres ^ cant ii sancta maire az leras illi ac comen-
sat son estament^ e aqui ill ac fag.i. covent, penset
tantost de mais aproiichar^ e près una de las domias
plus perfiecha, e amb ella annet s'en a Massella^ e
aqui, a la honor de Dieu, autra mayson de Robaut
illi hedifiquet ; en lo cal luoc motas bonas personas
lurs filhas e lurs parentas li davan e li hufirian am gran
devocion ; e vengron tost , per la vertut de Dieu , entro
az un gran nombre.
6. E Dieus multiplicava e creissia a totz jorns aquell
sant estament en aquels .ii. covens ; de que li sancta
maire rendia de tôt son cor grans gracias a Nostre
Scnhor Dieu. E era mot entenduda en ellas a gardar
que neguna d'ellas non peques, non solamens en obra,
mai en neguna paraula ; e mot volia si gardessan de
donar mal heissemple. E ensennhava las de seguir
sancta oration, e de continuar : « Car aquil, sa dizia,
era fermeza de tôt son estament, e creissemens en totas
vertutz. J>
7. E las endoctrinava con devian orar, e sentir e
plorar la passion de Crist : « Car totz crestians^ sa
dizia, era tengutz de gran deute renembrar, a tôt lo
mens una ves lo jora, la passion del Seinhor. Car aquist
beniâci non nos deu desnembrar, mais continuamens,
sa dizia, la mort de Crist , per la cal anam vezoas e
cubertas , en nostre cor devem portar. »
8. E dizia li Sancta que be-(/b/. 10)-guina era de
plorar, e non de cantar : « Car illi, sa dizia, Ihesu Crist
crucifiât continuamens deu portar en son cor, aissi
cant porta lo senhal de la dolor de la sieua mort sobre
son cap cubert, e mostra e figura en la cara. »
9. E las bonas filhas aprenian volentiers , eam gran
i
SANCTA DOUCELINA. 25
Âpres que la sainte mère eut commence son institut à
Hyères, et y eut fondé un couvent^ elle pensa aussitôt à faire
plus de bien; et prenant une de ses filles les plus parfaites y elle
s^en alla avec elle à Marseille y et y établit pour la gloire de
Dieu une autre maison de Roubaud. En ce lieu, beaucoup de
bonnes personnes lui donnèrent et lui vinrent offi^ir pieusement
leurs filles et leurs parentes ; et bientôt y par la grâce de Dieu y
elles se trouvèrent en grand nombre.
Et Dieu multipliait et faisait croître tous les jours ce saint
institut dans ces deux couvents ; et la sainte mère en rendait y
de tout son cœur y de grandes grâces à Notre Seigneur. Et elle
s* appliquait fort à empêcher qu aucune déciles ne péchât y non
seulement en œuvres y mais en paroles; et elle voulait quelles se
gardassent bien de donner mauvais exemple. Et elle leur
apprenait à vaquer à la sainte oraison et à y être fidèles :
« Car c était lày disait-ellCy la garantie de son établissement y
et le moyen de croître en toutes les vertus. »
Et elle leur enseignait à prier y à ressentir et à pleurer la
passion de Jésus-Christ. « Cary disait-ellcy tous les chrétiens
sont tenus rigoureusement à se souvenir y au moins une fois le
jour y de la passion du Seigneur. Jamais nous ne devons oublier
ce bienfait y mais nous devons porter continuellement en notre
cœur la mort de Jésus-Christ y pour laquelle nous allons comme
des veuveSy et la tête couverte. »
Et la Sainte disait quune béguine était faite pour pleurer y
et non pour chanter : « Cary disait-elle y elle doit porter tou-
jours dans son cœur Jésus-Christ crucifiéy comme elle porte
sur sa tête recouverte le signe de la douleur de sa mort y et
montre son affliction empreinte sur sa figure. »
Et ses pieuses filles recevaient volontiers et affectueusement
26 LI VIDA DE LA BENAURADA
amor, lo[s] sans ensenhamens ques illi lur donava.
Vivian en gran temensa de Nostre Senhor, e en obe-
dientia de la sancta maire. Lur conversacion era tota
angelical , car vida d'angels tenian entre las gens ; en
tant que non semblava li lur gran puritat en conver-
sacion ni manieras , de femenas ; semblava aquilli
honestatz angels la ensenhessan.
10. Motas ves lur dizia le sans paires fraire Hugo,
cant las amonestava a creisser en las sanctas vertutz :
« Veramens , sa dizia le santz homs, si persévéras en
aissOy pennadas vos 'n annas a Dieu. )> Vivian en gran
caritat Tuna de Tautra^ e totas si amavan d'una amor
en Dieu. Gardant e azimplent los sieus sans manda-
mens, excercitavan si en totas bonas obras de pietat e
de caritat. E en aissi lur temps en tôt ben occupavan ; e
rendian e donavan odor de bona fama a las gens , per
lur gran honestat, e per lur bons heissemples.
IV
Le cartj capitols es de la sieua humilitat^ e de sa obedientia.
I. En totas aquestas cauzas li sancta maire era
capdels e maistra, e alegrava si en Nostre Senhor. E
avia gran gauch cant vezia la sancta conversacion
SANCTA DOUCELINA. 27
les saints enseignements quelle leur donnait. Elles vivaient
dans la crainte de Notre Seigneur ^ et dans F obéissance à leur
sainte mère. Leur conversation était toute angelique^ car elles
menaient parmi les hommes la vie des angeSy au point que
leur grande pureté ^ en leurs paroles et en leurs actions^ ne
semblait pas le propre des femmes : on aurait dit que c étaient
des anges qui enseignaient une telle perfection.
Bien des fois le saint pire frère Hugues leur disait^ quand
m
il les exhortait à croître dans la vertu : « En vérité y disait
le saint homme , si vous persévérez ainsi ^ vous allez à Dieu
en volant. » Elles vivaient dans une grande charité mutuelle y
et toutes s^ aimaient pour Dieu. Gardant et remplissant ses
saintes lois y elles s* exerçaient dans toutes les bonnes œuvres
de la piété et de la charité. Et elles employaient ainsi leur
temps à faire le bieny et répandaient dans le public une odeur
de bonne réputation y par leur grande vertu et leurs bons
exemples.
CHAPITRE QUATRIÈME
Le quatrième chapitre traite de son humilité et de son obéissance.
En toutes ces choses y la sainte mère était leur guide et
leur maîtresscy et elle s'en réjouissait en Notre Seigneur.
Elle avait une grande joie quand elle voyait leur sainte con-
28 LI VIDA DE LA BENAURADA
d'ellasy el creissement d'aquel sant estament ; entre las
quais eran siei portament az eissemple de tota perfec-
tion. Car ill era humils de cor; de tan gran e de tan
perfiecha humilitat, que en son propri veiaire res non
era mais vileza e nient denant Dieu. E per aquo ill si
mostrava paura e mesprezada a las gens del mont , e
dezirava esser mesprezada per totz.
2. Mot soven dizia a las autras^ cant las amonestava,
que so ques illi mais prezava en son estament, era li
grans humilitatz, el mespres de las gens. E cant alcunas
ves li dizian : « Donna, (fol. \\) que tota res nos mes-
preza, e tenon en gran despiech las gens notre esta-
ment ; » respondia am gran perfection : « Veramens ,
aisso es ma honor e ma gloria, mos gautz e ma corona,
quel mont nos aia en gran despiech, e siam ben mes-
prezadas per las gens del mont. » E dizia que aquest
nom de beguina li plazia mot , e mais lo prezava ; car
era humils e mesprezatz a Terguell d'aquest mont.
3 . En gran horror avia honors e lauzors, cant li eran
dichas ni fâchas; e am gran dolor las recebia. Cant
alcunas ves las gens, per gran devocion, cant la vezian,
s'aginollavan az ella, ni li fazian reverentia, mostrava
meravillosamens gran desplazer; majormens, cant li
gran senhor, li rei e li prince , e comtes e barons , cant
li fama de la sieu santitat fon mot fort espandida , per
gran devocion la venian vezitar, e far li reverencia.
Afligia si mot fort après de la honor cjues avia receu-
puda, e remania am sobre gran trebaill, e am mot gran
vergonha esta va pueis entre las autras un gran tems ,
majormens aquell jorn ; que semblava .i. greu excès li
fossa estai vat. E dizia a Nostre Senhor, am gran ama-
ror de cor : « Seinher, s'icu, paura e vils, sui en neguna
SANCTA DOUCELINA. 29
versatioriy et r accroissement de son institut ; et elle était
parmi elles ^ par sa vie , un exemple de toute perfection. Car
elle était humble de cœur y et d'une si parfaite humilité^ quà
ses propres yeux elle n'était que bassesse et néant devant Dieu.
Cest pourquoi elle se montrait pauvre et méprisée devant les
gens du mande ^ et elle désirait être méprisée de tous.
Elle disait souvent aux autres en les exhortant ^ que ce
quelle estimait le plus dans sa mai son ^ c était la grande hu-
milité et le mépris des hommes . Et quand parfois on lui disait :
« Mère y tout le monde nous méprise ^ et les hommes ont en
grand dédain notre état ; » elle répondait admirablement :
« En vérité y c'est mon honneur et ma gloire, ma joie et ma
couronne y que le monde nous dédaigne y et que nous soyons bien
méprisées des hommes. » Et elle disait que ce nom de béguine
lui plaisait beaucoup y et quelle F estimait fort y parce qu'il
était humble et déplaisant à F orgueil du monde.
Elle avait en grande horreur les honneurs et les louanges
qu'on lui adressait y et les recevait avec une vive douleur.
Quand parfois les personnes y en la voyant y s'agenouillaient
devant elle par dévotion , ou lui faisaient la révérence , elle
témoignait un tris grand déplaisir ; surtout lorsque les grands
seigneurs y les rois et les princes y les comtes et les barons y
venaient la visiter y à l'époque où le bruit de sa sainteté se
fut répandu au loin y et lui marquaient du respect. Elle s'affli-
geait beaucoup de l'honneur quelle avait reçu y et en gardait
un grand chagrin ; longtemps, et surtout ce jour-là y elle de-
meurait toute honteuse parmi les autreSy et il semblait qu'un
grand malheur lui fût arrivé. Et elle disait à Notre Seigneur y
avec une grande amertume de cœur : « Seigneur y moi qui suis
pauvre et vile , me voilà pourtant en estime aux yeux des
3o LI VIDA DE LA BENAURADA
estimacion aU huels de las gens , so que non dei esser ;
ieu ti requier, Seinher, de tôt mon cor, que mi con-
fundas en los corajes de totz. ï^
4. Non podia sufrir que res s'aginoUes az ella, neis
d'un enfant ; que enans qu'il si fossan clinatz , ill s'era
aginollada. Sobre totas cauzas s'estudiet en aquesta
vertut a fondar si mezesma e tôt son estament. Aquesta
vertut mandava fort gardar a totas sas filhas, aissi cant
fundament de tôt son estament. E per aisso , illi non
vole sufrir qu'ellas aguessan edifici de gleisa, ni autras
dignitatz ; ni aguessan sotileza de letras , ni cantessan
Tufici ; ni volia aguessan neguna cauza per que trop
s'eslevessan.
5 . E dizia lur soven , cant las amonestava d'aquesta
gran vertut : « Estatz, filhas, estatz en la hu-(/o/.12)-mi-
litat, en que est (i) apelladas a Nostre Senhor Dieu,
e non vuUas puiar plus aut ; car, per sert , si vives en
veritat de vida , Dieus vos magnificara , e fara sentir a
las gens que vos autras est veraias femenas. Tantost
cant vos cambiares, Dieus fara sentir lo contrari ; ques
enans las (2) peiras faria parlar, que diran que vos
autras non est aquellas que deves. Tenes en totas cauzas
via d'umilitat, e estudias vos de gardar la ben ins en
vostre cor, en aissi cant precios thesaur. Car sapias cert
que humilitatz es especials via de salut, aissi cant noi-
rimens de tota puritat , e razis de perfection ; e sens
aquesta, res non pot plazer a Dieu. Per que, sobeira-
namens vos esforsas d'aquesta as aver, que heissemple
n'avem en Nostra Dona, quez es totz nostre caps. »
6. Aquisti vertutz, humilitatz veraia, la rendia a
(1) Est pour et^. (2) Le Ms. a Sas peiras.
SANCTA DOUCELINA. 3x
hommes^ ce qui ne doit pas être. Je vous prie, Seigneur, de
tout mon cœur, de me confondre dans t opinion de tous. •
Elle ne pouvait soupir qu on fléchit le genou devant elle y
fût-^e mime un enfant, et avant qu'on se fut incliné, elle-même
était à genoux. Elle s'étudia par dessus tout à établir son
ordre sur r humilité : et elle recommandait à toutes ses filles
de garder cette vertu comme le fondement de son institut tout
entier. C est pour cela qu elle ne voulut pas souffrir qu'elles
eussent une église à elles, ni rien de considérable , quelles
acquissent de V habileté dans les lettres, ni quelles chantassent
roffice, ni qu'elles eussent rien qui les élevât trop.
Et elle leur disait souvent, en les exhortant à cette grande
vertu : « Restez , mes filles , restez dans F humilité , dans
laquelle vous êtes appelées à Notre Seigneur. Ne cherchez
pas à monter plus haut; car soyez assurées que si vous vivez
dans la simplicité. Dieu vous glorifiera, et fera comprendre à
tous que vous êtes des femmes vertueuses. Aussitôt que vous
changerez. Dieu fera sentir le contraire; au besoin, il ferait
parler les pierres qui diraient que vous n'êtes pas ce que
vous devez être. Tenez en toute chose la voie de l'humilité, et
étudiez-vous à la conserver dans votre cœur comme un pré-
deux trésor. Car, sachez-le bien, F humilité est le chemin par-
ticulier du salut, l'aliment de toute pureté, et la racine de la
perfection ; sans elle rien ne peut plaire à Dieu. Faites donc
tous vos efforts pour la posséder. Nous en avons le parfait
modèle en Notre Dame, qui est le guide que nous suivons en
tout.
Cette vertu de vraie humilité la rendait très agréable à
yi LI VIDA DE LA BENAURADA
Dieu mot gracioza e mot familiars , c a las gens digna
de tota reverentia. Tan grans era li dignitatz quez om
scntia en clla per aquesta vertut, que neis li gran baron,
els autz senhors» princes, e reis, e comtes, per gran
devocion, cant la venian vezer, non si podian tenir, am
mot gran reverentia , de plegar lur ginols : de que li
verge humils avia mot gran dolor. Li cal , cant Tavian
vista, e amb ella parlât, meravillozamens s'en partian,
e s'en annavan ben hedificatz.
7 . Una ves , s'estalvet que uns grans homs de Lom-
bardia la venc vizitar, e reques li am gran instantia,
cant ac parlât ab ella, qu*illi li révèles, obtengut ques
auria de Nostre Senhor, una cauza qu'el volia mot
saber. E li Sancta humils respondet li , qu'illi non era
digna de saber lo[s] secretz de Dieu, ni aquella oracion
illi non faria; que peccairis era, e non si dévia entre-
met re de cauzas espiritals.
8. E ades ell i ac mais de devocion, dizent que cer-
tamens crezia qu'illi li ho podia revelar ; e si far ho
volgues, promes qu'el dera renda al luec, tal que tos-
temps SOS estamens fora mantengutz. Mais li Sancta de
Dieu non avia ren a far de {fol. 43) sas promessions ; car
illinon annava per via de simulacion ni d'ipocrisia. Per
que ades plus fort s'escuzava az ell , respondent humil-
mens. E adoncs aquel homs parti si d'ella mot descon-
solatz; car non poc obtenir de saber so que tant
désira va, per ren ques ell fezes.
9. Non era fencha en ella vera humilitatz; ans aquist
vertutz era en ella en aissi cant maires, que la noiria, e
la creissia continuamens en Dieu. E per so que en
mais de manieras ill gazainhes en aquesta vertut , illi
ques era gênerais prioressa d'amdos aquels covens,
SANCTA DOUCELINA. 33
Dieu et tris familiire amec lui^ et digne de tout respect de la
part des hommes. Si grande était la dignité que Von sentait
en elle y à cause de cette vertu ^ que même les grands barons ^
les puissants seigneurs ^ princes ^ rois et comtes ^ quand ils
venaient la voir par dévotion , ne pouvaient s'empêcher de
ployer les genoux respectueusement devant elle : de quoi
r humble vierge avait une très grande douleur. Et quand ils
r avaient vue et entretenue ^ ils étaient dans r admiration, et
s'en allaient bien édifiés.
Il arriva une fois qu'un grand personnage de Lombardie
vint la visiter y et ayant eu un entretien an)ec elle y la supplia
instamment de lui révéler ^ aprh en avoir obtenu la connais-
sance de Notre Seigneur ^ une chose quil tenait beaucoup à
savoir. La Sainte lui répondit humblement qu'elle n'était pas
digne de connaître les secrets de Dieu y et qu'elle ne ferait
pas cette demande; qu'elle était une pécheresse y et ne devait
pas se^ mêler de choses spirituelles.
Ceci augmenta la dévotion de cet homme y qui lui dit que
certainement elle pouvait le lui révéler y et promit y si elle
voulait le faire y de donner à sa maison des rentes suffisantes
pour tous ses besoins. Mais la Sainte de Dieu n'avait rien à
faire de ses promesses y car elle n'agissait pas par dissimu-
lationy ni par hypocrisie. Elle s'excusa donc encore plus de le
faire y lui parlant avec V humilité la plus profonde. Et il la
quitta bien affligé y n'ayant pu obtenir y quoi qu'il pût faire y
d'apprendre par elle ce qu'il désirait tant de savoir.
L'humilité qui était en elle n'était point feintCy mais
vraie ; et cette vertu était comme une mire qui la nourrissait
et la faisait croître continuellement en Dieu. Pour l'exercer
en plus de manières y et y faire plus de profit y elle voulut y elle
qui était prieure générale des deux couventSy avoir une sœur
3
34 LI VIDA DE LA BENAURADA
vole aver una donna per prioressa, a cui illi humilmens
obezis; epromes li hobediencia am gran devocion.
Per so que tostemps ill fos obediens per amor dell
Senhor, vodet atressi obediencia a fraire Jaucelin^
homs santz , ques era menistres des f raires menors en
Prohensa, le cals fon pueis evesques d' Aurenga ; al cal
illi, tant cant visquet, humilmens obezi.
10. En aquel temps le reis Karle premier, fraire del
bon rei sant Lois de Fransa, era comps de Prohensa ;
e ii fraire menor eran li acuzat tan fort, que tan grans
era Tira quez eli avia a Torde, que neguns fraires
davant venir non li auzava. Estai vet si que li comtessa
sompniet en aissi. III era adoncs grossa d'enfant, e era
tan greus e tan grossa , qu'illi mezesma e tug ciil que la
vezian, e neis li meje, si dezesperavan de sa vida,
d'ella e de l'enfant. Duptavan tug mot fort que Tenfas
non péris, e que ja a baptisme non poguessa venir.
1 1 . E cant venc una nuech , li donna vi en sompni
que una bona donna que portava habiti mot honest de
beguina, ab doas companhieras , mot humilmens la
venia vizitar, e parlava li am gran benignitat. En après,
a la oracion d'aquella sancta donna , ill era restaurada
certamens del perill de son enfantament ; ses tôt dan
escapavan et illi e Tenfant. E aisso esdevenc li per .ni.
nuech [s]. E a la tersa ves, illi ho revelet al compte,
mostran li son perill, car {fol. 14) mot fort s'espautava ;
dizenty que ses ajuda de grans oracions, non crezia
ses mort en pogues escapar. E dihs que fe avia que
Dieu[s] ses cauza aquell sompni non li avia mostrat.
12. Adoncs le comps fes demandar si en tota sa
terra sabia hom aital femena, que Dieus per ella li
volgues ajudar. E per volontat de Dieu, fon li mentau-
SANCTA DOUCELINA. 35
qui fût sa prieure^ et à qui elle obéît humblement; et elle lui
promit obéissance avec une grande dévotion. Afin d'être
toujours soumise pour r amour du Seigneur ^ elle fit aussi vœu
d'obéissance à frire Jaucelin^ homme saint ^ qui était ministre
provincial desfrires mineurs en Provence^ et qui fut ensuite
évéque d'Orange ; tant quelle vécut y elle lui obéit en toutes
choses.
En ce temps-là, le roi Charles premier, frère de saint Louis,
roi de France, était comte de Provence, et les frères mineurs
étaient si diffamés auprès de lui, et sa colère contre eux était
si grande, qu aucun n'osait paraître en sa présence. Et il
arriva que la comtesse eut un songe, de la manière qui suit.
Elle était alors enceinte, et sa grossesse était si pénible et si
extraordinaire, qu'elle-même et tous ceux qui la voyaient, et
les médecins aussi, désespéraient de sa vie, et \de celle de son
enfant. Tous doutaient fort que cet enfant ne périt, sans qu'on
eût pu lui administrer le baptême.
Or, une nuitj la comtesse vit en songe une bonne dame,
portant modestement P habit de béguine, qui venait humble-
ment la visiter, accompagnée de deux autres^ et lui parlait
avec beaucoup de bonté. A la suite de sa prière, elle se voyait
sauvée sûrement du péril de son enfantement, et elle échappait
à tout danger, elle et son enfant. Et la même vision lui arriva
durant trois nuits, ha troisième fois, elle révéla le tout au
comte, lui exposant sa fâcheuse position, dont elle s'épouvantait
beaucoup, et lui disant que sans le secours de grandes prières,
elle ne croyait pas pouvoir échapper à la mort. Mais elle
ajouta qu'elle était assurée que Dieu ne lui avait pas envoyé
ce songe sans motif.
Alors le comte fit demander s'il y avait dans ses États une
femme pareille à celle quelle avait vue y et dont Dieu voulût
se servir pour la secourir. Le Seigneur permit qu'on lui parlât
36 LI VIDA DE LA BENAURADA
guda aquisti sancta donna. Mais cant le comps auzi
que sorres era de fraire Hugo de Dinha, auzit que ac
SOS bens e sa humilitat, ac en ella mot gran devocion,
e mandet la querre. E aitan tost con la vi li comtessa ,
dis que veraiamens ill era cella la cal illi en sompni
avia vist ; e ac ferma crezensa, ses tôt dopte, que ses
perill , per la sieuas oracions , illi n'escaparia. E adoncs
de si non la laisset partir.
i3. Azimpli si le sompnis ques illi avia vist, tôt
en aissi cant .i. pauc davant ho avia al compte dich.
Stant adoncs li Sancta en gran oracion sobre devota-
mens, li donna ac unafilha, per la vertut de Dieu. E
adoncs le comps el comtessa atressi volgron qu'illi fos
sa mairina , e fes la batejar ; e per gran reverencia feron
en lur comaire. Que per cert reconnoissia li donna que
Dieus per ella Tavia restaurada dell perill de la mort ;
car en aissi el sompni li era révélât. E le comps ho
crezia , e neis tota li cortz.
14. E per lo bon heissemple que viron d'ella, e sa
humilitat, le comps ac tant de devocion, que per amor
d'ella restitui en gracia los fraires e tôt Torde; li cal si
tenian tut per mortz, e estavan am gran paor. E illi mes
los totz, per sa humilitat, en la gracia dell Rei. E
en aissi , Tira que poders ni savieza d'omes non podia
atemprar dell compte, ni dels fraires, li simpleza de
l'humil Doucelina va tôt asuaviar.
SANCTA DOUCELINA. 37
de la Sainte. Et quand il sut quelle était la sœur de frère
Hugues de Digne, et qu*il connut ses vertus et son humilité,
il eut en elle une grande dévotion, et P envoya chercher. Dès
que la comtesse la vit, elle dit que c était bien véritablement
celle qu^elle avait aperçue en songe ; et elle eut la ferme con-
fiance que par ses prières elle sortirait sans danger de sa
position. Et elle ne la laissa pas s^ éloigner d*elle.
Le songe qu^elle avait eu s^accomplit de point en point,
comme elle Pavait d'avance dit au comte; car la Saintes^ étant
mise en prières avec la plus grande ferveur, la comtesse, par
la grâce de Dieu, mit au monde une fille. Le comte et la com-
tesse voulurent quelle en fût la marraine et la fit baptiser ;
et ils firent d'elle leur commère, par un grand sentiment de
respect. La mère ne mettait pas en doute que par elle Dieu
Pavait préservée de la mort, comme le songe le lui avait
révélé ; le comte le crevait de même, et toute sa cour aussi.
Et à cause de F édification qu'elle donna,et de son humilité,
le comte eut pour elle tant de dévotion, que pour P amour
d'elle il rendit ses bonnes grâces à^ tout P ordre des frères
mineurs, qui se tenaient tous pour morts, et avaient une
grande peur. Elle les remit tous par son humilité dans la
grâce du Roi. Et ainsi, cette grande colère du comte que ni le
pouvoir ni la sagesse des hommes n'avaient pu calmer, la
simplicité de P humble Douceline suffit pour P apaiser.
38 LI VIDA DE LA BENAURADA
Le sinquens capitols es del vot de la sancta paupertat^ ni en quai
maniera la gardet, am sobre gran amor, e am gran diligentia;
e del gran mespres en ques avia las causas temporals.
{fol. 15) I . Car a comprar lo regisme del cel neguns
thesaurs non es tant dignes cant paupertat, aquella
solamens que Ihesu Crist enseinhet a gardar^ e la donet
a SOS decipolSy so fon al [s] sans apostols^ per principal
fondament ; car aquisti sola paupertat d'esperit es près
del règne del cel , per lo cal acomprar, vent tôt cant a ,
e ho dona a paures. Per aisso, aquist maire sancta ma
donna Doucelina tôt aquest mont mesprezet, per dezi-
rier del règne celestial ques avia. Per lo cal aquistar e
aver, totas cauzas dezamparet j e totas sas riquezas e
SOS thezaurs donet per paupertat; car ab (i) aquesta
solamens lo pot hom gazainhar.
2. Âisso fon li bona mercadiera^ li quais la peira
precioza de Tevangeli de Crist , la sancta paupertat ,
ques avia trobada, volia comprar, dezamparat per ella
tôt cant possezia ter rénal. E per cert, aisso era le
thesaurs precios rescost el camp de Tevangeli , per lo
cal acomprar, tôt cant avia escampet largamens , et tôt
(i) Afs. Deux fois ab.
SANCTA DOUCELINA. 39
CHAPITRE CINQUIÈME
Le cinquième chapitre traite du vœu de la sainte pauvreté, et de
quelle manière elle la garda avec un amour et un soin extrêmes ;
et du grand mépris qu^elle avait pour les choses temporelles.
Pour acquérir le royaume du ciel y il n'y a pas de trésor
comparable à la pauvreté y mais celle-là seulement que Jésus-
Christ a enseignée et donnée à ses disciples, c'est-à-dire aux
saints apôtres , comme le fondement de toute vertu ; car il n'y
a que la pauvreté d'esprit qui soit le prix du royaume du ciel,
et pour racheter y elle vend tout ce qu'elle a, et le donne aux
pauvres. Cest pourquoi la sainte mère, madame Douceline,
méprisa tout ce monde y par le désir quelle avait du royaume
céleste. Afin de le posséder ^ elle quitta tout y et donna toutes
ses richesses et ses trésors pour la pauvreté y puisque ce n'est
que par elle qu'on peut le gagner.
Elle fut cette habile marchande qui y voulant acheter la
pierre précieuse de P Evangile de Jésus-Christ quelle avait
trouvée y la sainte pauvreté y abandonna pour elle tout ce
qu'elle possédait de terrestre. Et en véritéy c'était bien là le
trésor précieux de P Evangile y caché dans les champs ; et pour
l'acquérir^ elle distribua tout ce qu'elle avait y et donna tout
40 LI VIDA DE LA BENAURADA
ho det als paures , ja per amor de Crist , que fon cnici-
fiatz , paures e sofrachos ^ e de la sieua maire , que era
donna del mont, que vole que fos le Senhers en aquest
mont paura e sofrachoza, a semblansa de si.
3. Per amor d'els, aquisti sancta verge, jassiaisso
que li amie Tamessan mot, e la tenguessan car, totz los
thesaurs pero e totas las riquezas de son paire, e dels
autres amies , dezamparet am gran mespres , e envesti
si ferventmensd'esperit de paupriera, ab sen d'umilitat;
e vodet en las mans del sant paire fraire Hugo de Dinnha
la sancta paupertat de Ihesu Crist am gran ardor
gardar, tôt en aissi cant sant Frances la tenc e la donet.
So es a dire que ren non avia propri, ni mais una rauba
ho un vestir non avia , ni ténia , aissi con un mantell, e
una gonella que portava desus, e una soteirana. Ans
cant li era hops de meyrar, convenia las donnas li pro-
vissan per amor del Senhor ; que d^autramens ill non
preliia ren que li fos donat.
4. Neis li drap de son liech, que tenc eh {fol. 1 6) sa
rediera malautia, non eran sieus ; ans covenc ben quel
rauba entr'ellas li prestessan. Ni anc non li troberon
de que la poguessan cubrir, cant l'arma fon partida
del cors ; que una de las fîlhas despuUet sa gonella , la
quai hom li vesti. E ancars lo vell e la benda li fo[ro]n
adoncs prestat, e breumens tôt son habiti. Car li sancta
paura amiga de Nostre Senhor, entro sus en la fin, avia
fe portada e vole esser fizels a donna paupertat,
gardant fermamens lo vot que fach n'avia.
5. Non volia penre ni retenir a si almorna que fos
de trop gran près ; e si alcunas ves li fos huferta, metia
la en comun , ho la dava als fraires , ho la partia entre
pauras personas. Non prezera per ren , de neguna per-
SANCTA DOUCELINA. 41
aux pauvres, pour P amour de Jesus^-Christ, qui fut crucifie,
pauvre et souffrant, et pour r amour de sa mère qui était la
reine du monde, et que le Seigneur voulut être pauvre et
souffreteuse sur la terre, comme lui.
Pour r amour d'eux, cette sainte vierge, bien que ses amis
r aimassent beaucoup et la chérissent, renonça, avec un grand
mépris, à tous les trésors et aux richesses de son pire, et de
ses autres amis, et embrassa avec ferveur P esprit de pauvreté
dans r humilité. Elle fit vœu entre les mains du saint père
frère Hugues de Digne, de garder avec la plus grande ardeur
la sainte pauvreté de Jésus-Christ, comme saint François
V observa et la donna aux siens. Cest^-dire, qu'elle n'avait
rien en propre, pas mime une robe ou un vêtement, et elle ne
possédait ni manteau, ni gonelle, ni habit de dessous. Mais
quand elle avait besoin d*en changer, il fallait que ses filles y
pourvussent pour F amour du Seigneur; autrement elle ne
prenait rien de ce qu'on lui donnait.
Les draps même du lit qu'elle occupa en sa dernière mala^
die n'étaient pas à elle; et il fallut qu'on lui prêtât le nécessaire.
Quand son âme eut quitté son corps, on ne lui trouva pas de
quoi la couvrir, et une de ses filles dut se dépouiller de sa
robe, de laquelle on la revêtit. Le voile même et le bandeau
lui furent aussi prêtés, et, pour le dire en un mot, F habit
tout entier. Car la sainte pauvre amie de Notre Seigneur
avait voulu être fidèle jusqu' à la fin à sa dame la pauvreté,
gardant fermement le vœu qu'elle en avait fait.
Elle ne voulait ni prendre ni retenir pour elle des aumônes
trop considérables; et si parfois on lui en offrait, elle les mettait
en commun, ou les donnait aux religieux, ou les partageait
entre de pauvres personnes. Pour rien au monde elle n'aurait
42 LI VIDA DE LA BENAURADA
sona y almoma que fos apellada sensals ; car dizia que
contrai vot de i'evangeli fera.
6. Una ves^ s'esdevenc que una nobla donna de
Prohensa, per nom ma donna Felipa Porcelleta, donna
d'Artinhols, venc a la sancta maire, per gran devocion,
e mes si a Robaut, per esser filha sieua. E can la fon
intrada, ill vi la sancta maire vieure pauramens, e
penre las almornas pauras las quais li eran fechas. E vi
la sofrachosa, en tant que pron de ves non avia pas en
sas enfermetat[s] .i. denier de que si melluires. E
adoncs aquist donna ac li compassion , qu^era grans
rica femena. E un jom , illi fon en secret amb eila , e
reques li humilmens de ginols que li plagues de penre,
qu'ill era aparellada e volontoza de complir li sos hops,
e donar li sa vida tostemps complidamens, tant cant
visquera.
7. El sancta maire benignamens e humil, fazen li
motas gracias, respondet li : « Non vuella Dieus ni
sufra y donna Felipa y qu'ieu negun temps fassa neguna
ren encontrai vot de sancta paupertat. Car per cert
sapias, donna, que per neguna ren, de neguna persona,
per dignitat ques aia, ieu non penria ma vida certa-
mens ; car non mi semblaria quUeu tengues lialmens la
iei de paupertat , que neguna persona m'agues a far
mos hops. » E anc {fol. 47) non ho vole penre ; mais
dis que las almornas que li faria alcunas ves penria per
amor de Dieu, cant méstier li serian.
8. Cant le comps de Prohensa, que fon fatz après
rei de Cezilia , Tac vista, e conegut la sieua sanctetat ,
aç en ella mot gran devocion ; e cascun an trametia li
.X. lieuras per almornas. La quai almoma li Sancta de
Dieu non volia recebre, ni retenir a si ; mais aquellas
SANCTA DOUCELINA. 43
accepté y de qui que ce fût^ des cens en guise d'aumône^ parce
qu'elle disait que ce serait aller contre le vœu évangêlique.
H arriva une fois qu'une noble dame de Provence ^ madame
Philippine de Porcellet, dame d'Artignols^ s'en vint auprès
de la sainte mère par dévotion^ et se mit à la maison de
Roubaudj pour être sa fille. Quand elle fut là y elle vit la
sainte mère vivre pauvrement y et recevoir les petites aumônes
qu'on lui faisait. Elle la vit souffreteuse ^ au point que souvent
dans ses infirmités^ elle tC avait pas un denier pour se sou-
lager. Et cette dame y qui était très riche y eut compassion
d'elle. Elle alla donc un jour en secret y la prier humblement
à genoux de vouloir bien accepter son aide ; qu'elle était toute
prête et désireuse de fournir à ses besoinSy et de lui donner
tout ce qui lui était nécessaire y aussi longtemps qu'elle
vivrait.
Et la sainte mère, après F avoir remerciée, lui répondit
avec bonté et douceur : « Dieu me préserve, dame Philippine y
de faire jamais rien contre le vœu de sainte pauvreté. Croyez
bien que jamais y pour aucun motif y je n'accepterai de per-
sonne y quelque dignité quelle ait , de quoi assurer ma vie ;
car il ne me semblerait pas que j'observasse loyalement la loi
de la pauvreté, si j'avais quelqu'un qui pourvût à mes
besoins. » Et elle ne voulut jamais accepter ce qu'elle lui
offrait ; mais elle lui dit qu'elle recevrait les aumônes qu'elle
lui ferait parfois pour F amour de Dieu y quand elle en aurait
besoin.
Lorsque le comte de Provence y qui fut ensuite roi de Sicile y
Peut vuCy et qu'il eut reconnu sa saintetéy il eut pour elle une
grande dévotion ; et chaque année y il lui envoyait dix livres
en aumône. La Sainte de Dieu ne voulait pas recevoir ni
s'appliquer cette somme y mais elle la déposait dans la caisse
44 LI VIDA DE LA BENAURADA
.X. lieuras ilU metia e pauzava ei comun. E las donnas
provezian li de so que si volian ; qu'illi neguna cauza
non lur en requeria ; qu'en lur voluntat era de far ho
de laissar. E so que li fazian prenia per pura almorna.
9. E en aissi li Sancta autamens vole gardar, e tenc
en si lo vot de sancta paupertat ; que tota sa vida vole
aver sofrachoza, am gran estreinhement. As eissemple
e per Tamor de la paura maire de Ihesu Crist, de la
quai del[s] sieus vestirs ill s'era revestida ; aissi cant
sant Ffances si revesti dels vestirs del Senhor, e illi de
la Donna. E car humilitat conserva pauretat, e pauretat
noiris humilitat, ajustet las ensemps, en aissi cant gir-
manas de la maire de Dieu : car aquestas vertutz li
foron mot probencas, e reluziron fort el filh e en la
maire.
10. E car illi aquestas doas vertutz dezirava, e las
amava mot , vole las aver ensemps , en luoc de fonda-
mens. Car ill era maison de Nostre Seinhor, on Tespe-
rit de Dieu si repauzava ; et aquell Seinher per qui
amor ill vivia sofrachoza, piàtozamens e benigna li
compila totz sos defallimens. Car plus aondans era li
sieua pauretat que non es Taondansa de cels que aman
las riquezas del mont. Car aqui on motas ves peccunia
defall^ li sieua pauretat largamens aondava^ con dis de
sant Frances.
1 1 . E cant las fîlhas viron quel maire avia en si la
sancta paupertat de Tevangeli autamens abrassada,
signent las sieus pezadas^ volian la vodar. Mai le sans
paires fraire Hugo non ho sufri , ni non ho conseillet ;
mais que visquessan bonamens, e poguessan {fol. 18)
far aknornas ; car a femena non es fort segura cauza, e
majormens a femenas joves. E eidoiics li s^cta maire,
SANCTA DOUCELINA. 45
commune; et les sœurs lui fournissaient de là ce qu* elles
voulaient y sans qiielle leur en demandât rien. Elle les laissait
libres d^ en faire à leur gré; et elle prenait comme une aumône
ce qu^on lui donnait.
Cest ainsi que la Sainte voulut garder parfaitement ^ et
tint le vœu de sainte pauvreté. Elle voulut passer toute sa
vie dans les privations et le dénûmenty à P exemple et pour
F amour de la pauvre mire de Jésus-Christ y dont elle avait
revêtu les habits. Comme saint François avait adopté les
vêtements du Seigneur y elle choisit pour elle ceux de la mire.
Et parce que P humilité conserve la pauvreté y et que la pau-
vreté nourrit Phumilitéy elle les unit ensemble y comme deux
sœurs de la mire de Dieu ; car ces vertus lui furent tris
familiireSy et reluisirent beaucoup dans le fils et dans la
mire.
Et comme elle désirait les avoir en ellcy et les aimait fort y
elle voulut les posséder à la foi s y comme fondements de tout le
reste. Car elle était la demeure de Notre Seigneury où
F Esprit de Dieu reposait. Et ce Seigneury pour F amour de
qui elle vivait pauvre y suppléait miséricordieusement à tout
ce qui lui manquait. Sa pauvreté était plus riche que F abon-
dance de ceux qui aiment les richesses du monde. Là où bien
des fois F argent est insuffisant y sa pauvreté était largement
copieuse y comme il est dit de saint François.
Et quand ses filles virent que leur mire avait hautement
embrassé la sainte pauvreté de F Evangile, elles voulaient
suivre ses traces et en faire le vœu. Mais le saint pire frire
Hugues ne le voulut pas et les en dissuada ; préférant qu'elles
vécussent modestement y et pussent faire des aumônes ; car pour
des femmes y ce tCest pas chose sûre y surtout pour des femmes
jeunes. La sainte mire voulut donCy par le conseil du pire y
46 LI VIDA DE LA BENAURADA
per conseil del sant paire, vole que elegissan mejana
paupertat. Que poguessan aver lurs ops, e lur neces-
sitaty pauramens e atempradamens ; e que a lur despen-
sas servissan fizelmens lo Seinhor, e si gardessan de
superfluitat. La quai cauza ellas receupron am gran
amor, e am gran volontat de segre e de gardar tos-
temps.
12. E car li sancta maire sabia que riquezas non eran
de profiechy ans son hucaizon motas ves de motz mais,
per aisso non lur penset d'autras possessions. Car non
volia li maires qu'en aquest mont aguessan on pau-
zessan lur cor, mais solamens lur vieure. Una ves, uns
grans ries homs dis que volia penre lo luoc en mante-
nensa, e vole donar grans rendas az enriquir lo luoc, e
vole far meravillas. E anc li sancta maire non ho sufri,
ni non ho vole recebre. Car mais volia sas filhas vis-
quessan atempradamens, e que servissan a Dieu ab
lurs pauras despensas, sostenent entre ellas las plus
pauras, e las unas las autras caritativamens. La quai
cauza an entieramens gardât e observât entro el dia
d'uei.
SANCTA DOUCELINA. 47
quelles adaptassent une moyenne pauvreté ; quelles eussent
de quoi subvenir à leurs besoins ^ pauvrement et modérément ;
qu^ elles servissent fidèlement le Seigneur à leurs dépens^ et se
gardassent de toute superfluité. Elles reçurent amoureusement
cette rigle, et formèrent la résolution de la suivre et de r ob-
server toujours.
Et comme la sainte mère savait que les richesses ne sont
point utiles^ mais quelles sont souvent l'occasion de beaucoup
de maux y elle ne songea point à leur procurer des possessions.
Car elle ne voulait pas qu elles eussent en ce monde où attacher
leur cœur y mais seulement de quoi vivre. Un homme riche lui
dit un jour quil voulait soutenir sa maison^ lui donner de
grandes rentes pour T enrichir ^ et y faire des merveilles. Mais
jamais la sainte mire n^y voulut consentir y et elle n'en accepta
rien. Elle aimait mieux que ses filles vécussent d'une façon
modeste^ et qu'elles servissent Dieu avec leurs pauvres res-
source s y aidant entre elles les plus pauvres y et se soutenant les
unes les autres par charité. Cest ce quelles ont fait et
observé exactement jusqu'à ce jour.
48 LI VIDA DE LA BENAURADA
VI.
Le seifçens capitols es de Vausteritat de sa vida, e del gran exereissi
de bonas obras ques avia en si et en las autras.
1 . E car li sancta maire era caps e maistra de totas
las autras, covenia qu'il! i lur fos heissemples en totas
vertutz. Que non solamens era caps e regeîris d'aquel-
las de Robaut^ qu'eran en sa hobediencia, de las cals
era maires^ ans era atressi capdels e maistra d'aqueUas
que per lo sieu heissemple s'eran enbeguinidas en la
carriera estant près de Robaut^ a Massella, en aissi con
az leras. Car en cascun luoc, tant cant i era, illi las go-
vernava, e neis las corregia^ cant i fazia mestier. E
totas, en lo comensament, vodavan az ella obedientia, e
la li {fol. 19) prometian.
2. Per que, cant illi vi que per lo sieu heissemple
tantas eran encorajadas de servir Ihesu Crist, era illi
atressi encorajada plus fort. Per aisso^ de tan gran du-
reza de deciplinas destreinhia los deziriers de totz sos
sentimens, que a penas prenia sa nécessitât de so que
hops li era a sufrir sa natura. Mais Tatempramens era
tan grans de manjar e de beure, que non solamens
SANCTA DOUCELINA. 49
CHAPITRE SIXIÈME
Le sixième chapitre traite de Taustérité de sa vie, et de Fezercice
des bonnes œuvres auxquelles elle s'appliquait, elle et les autres.
Comme la sainte mire était le guide et la maîtresse de
toutes les autres ^ il fallait qtCelle fût leur modèle en toutes
les vertus. Et non seulement elle avait à diriger les filles de
Roubaudy qui lui étaient soumises, et dont elle était la mère,
mais elle gouvernait aussi celles qui y à son exemple, s'étaient
faites béguines dans la rue qui est pris de Rouiaud, à Mar--
seilhy et aussi à Hyires. Car, dans Vun et dans T autre
endroit, quand elle y était, elle prenait soin d^ elles, et les
corrigeait au btsoin. Toutes, en commençant, lui promettaient
obéissance, et en faisaient le vœu.
Cest pourquoi , quand elle vit que son exemple en engageait
un si grand nombre à servir Jésus-Christ, elle-même en était
excitée encore plus. Aussi elle soumettait tous ses désirs et
ses affections à une si dure discipline, qu'à peine prenait-elle
ce qui était nécessaire pour soutenir sa vie naturelle. Sa mo-
dération dans le boire et le manger était si grande, quelle
donnait des exemples d'édification non seulement lorsqu'elle
4
5o LI VIDA DE LA BENAURADA
fazent abstinentia, mais neis manjant, donava heis-
semple d'edificacion.
3. Destrechamens gardava en totas cauzas reg e
atempradament d'abstinencia, condampnant en si totz
plazers; e aviagran cura de gardar la pureza e del cors
e de l^arma, en si e en las autras. Per que, non solamens
enseinhava que li carns degues esser mortificada^ mais
lo[s] sens défera volia que ab sobeirana cura fossan
gardât [z].
4. Las familiaritatz dels homes, lurs paraulas e lurs
esgartz, comandava que fossan esquivadas, ses tota
merce, non solamens de las sieuas^ mais de totas cellas
que al sieu conseil volian vieure. Ni illi a penas negun
home conoissia per cara. Per que, si illi vis neguna de
las sieuas de Robaut levar la testa per esgardar negun,
ni ho auzis, neis dels parens probencs, aigramens fort
las reprenia, e duramens las castiava. Car non volia
neguna d'ellas prezes plazer en autre, mais solamens,
sa dizia, en Nostre Senhor Ihesu Crist.
5. Una ves, una de las petitas de Robaut, que non
aviâ plus de .vn. ans, avia esgardat d'omes que la obra-
van. E cant li sancta maire ho saup, batet la mot du-
ramens, en tant quel sancs li corria per las costas;
dizent li que sacrifizi faria a Dieu d'ella. De la quai
cauza aquilli li fes gracias a la fin de sos jorns; car mot
dis que aquel batres li fon huccaison de mais ajustar
s'arma am Nostre Senhor.
6. Reprenia fort en tota femena que fos donada a
Dieu, gaire parlar ab home ; que non era, sa dizia^ se-
gura cauza. « Car certa sui, {fol. 20 ) sa dizia, que ja
tant non parlares amb els de Nostre Senhor, que plus
frejas, e am mens de tôt ben a la fin que al comensa-
SANCTA DOUCELINA. 5i
faisait abstinence j mais même quand elle prenait sa nourri-
ture.
Elle gardait étroitement en toutes choses la rigle , et
une exacte abstinence^ condamnant en elle tout plaisir; et
elle avait grand soin de conserver dans elle et dans les autres ^
la pureté du corps et de rame. Cest pourquoi elle n^ enseignait
pas seulement qu* il fallait mortifier sa chair y mais elle voulait
encore que les sens extérieurs fussent gardés avec un soin
extrême.
Elle commandait d^ éviter les familiarités avec les hommes j
leurs paroles et leurs regards ; et F exigeait sans rémission^
non seulement de ses filles ^ mais de toutes celles qui voulaient
vivre sous sa direction. Elle-même ne connaissait aucun
homme par sa figure. Et si elle voyait une de ses filles de
Roubaud lever la tête pour regarder quelqu'un^fût-ce même
un proche parent y elle la reprenait avec beaucoup d^ aigreur y
et la châtiait rigoureusement. Elle ne voulait pas qu^ elles
prissent plaisir en un autre, mais seulement, disait-elhy en
Notre Seigneur Jésus-Christ.
Un jour y une des jeunes filles de la maisony qui tC avait que
sept ans y avait regardé des hommes qui étaient là à travailler.
Quand la sainte mire le sut, elle la battit durement, au point
que le sang coulait y et elle lui disait qu^elle en ferait le sacri-
fice à Dieu. Cette filUy à la fin de sesjourSy lui rendait grâces
de sa sévérité; car elle attestait que cette correction lui
avait servi à attacher son âme plus étroitement à Notre
Seigneur.
Elle reprenait fort, en toute femme qui s* était donnée à
DieUy de parler à des hommes, comme une chose peu prudente.
« Je suis sûre, disait-elle y que vous ne parlerez pas longue-
ment avec eux, même de Notre Seigneur, que vous n*en soyez
plus froides, et moins bonnes, et moins dévotes, à la fin qu*au
52 LI VIDA DE LA BENAURADA
ment^ non vos trobes^ e de devocion. » E desplazia li
fort cant ho vezia, fora de confession. E aisso era ben
gardât en sas filhas^ neis dels parens probencs, sens
sobre gran razon^ e aquo fort a tart. Non solamens non
sufria parlar amb els, mais parlar d'els esquivava mot
fort; e si alcunas ves ho trobes de neg;una[s], greu-
mens mot las punia^ am gran confuzion.
7. Non volia las sieuas filhas si consolessan^ en petit
ni en mot, mais sol en Ihesu Crist, al quai illi las noiria
fizelmens. E volia continuamens fossan pagudas de las
sieuas paraulas, per so que parlant d'elle sa dizia, totas
si enflamessan de la sieua amor. E per aisso, neguna
non auzava parlar de sos parens a Tautra, non solamens
dels autres ; per so que en lur cor autra amor non in-
tressa^mai sol de Ih[es]u Crist.Aquestascauzas volia
en las sieuas filhas fos fort gardât, el contrari coman-
dava que fossa esquivât fort atendudamens.
8. Non volia atressi li sancta maire que estessan ocio-
zas^ ni vaguejessan de cor ni de paraulas ; mais que
s'exercitessan en totas bonas obras. Per aisso fazia las
afannar en servir los malautes ; lo quai servizi, non so-
lamens dels fraîres, mais dels paures malautes^ e neis
dels espitals, volia las si fezessan. E per so qu^illi fos a
las autras heissemples, ill si metia premiera far totas
aquestas cauzas. Aquestas sanctas obras volia las si
fezessan continuamens^ e non suh'ia a neguna que son
cors tenguessa trop pauzat.
9. Aondansa de paraulas esquivava fort en totas ;
« Car non pot esser^ sa dizia, qui s'abandona a parau-
las^ que non falla, e non venga d'unas paraulas en au-
tras que desplazon a Dieu. » Majormens era esquivât
entr ellas parlar de las trufas del mont, ni de ren que
SANCTA DOUCELINA. 53
commencement. » Et cela lui déplaisait beaucoup, quand elle
le voyait, hors de la confession. Ses avis furent suivis par ses
filles y mime vis-à-vis de leurs proches parents, ne les voyant
pas sans une grave raison, et le moins possible. Elle tenait
aussi qu^on évitât de parler d*eux, et si elle en trouvait qui
le fissent, elle les punissait sévèrement, et à leur grande con-
fusion.
Elle ne voulait pas que ses filles cherchassent des consola-
tions, peu ou beaucoup, ailleurs qtCen Jésus-Christ, pour qui
elle les élevait soigneusement ; mais qu* elles se nourrissent
continuellement de ses paroles, afin qu*en parlant de lui, elles
fussent brûlées de son amour. Aussi, aucune n^ aurait osé parler
à une autre, de ses parents, moins encore des étrangers ; afin
qu aucun autre amour n'entrât dans leur cœur, que celui de
Jésus-Christ. Elle recommandait à ses filles d^ observer fidè-
lement toutes ces choses, et leur faisait éviter le contraire
avec une grande vigilance.
La sainte mère ne voulait pas non plus qu'elles fussent
«
dans r oisiveté, ni qu'elles divaguassent, de cœur ou de paroles;
mais qu'elles s'exerçassent à toutes les bonnes œuvres. Elle les
faisait fatiguer à servir les malades, et voulait qu'elles
servissent ainsi non pas seulement les religieux, mais les
pauvres malades, même dans les hôpitaux. Et pour leur donner
à toutes r exemple, elle se mettait la première à faire tout
cela. Elle entendait que ces saintes œuvres fussent continuées
sans relâche, et ne pouvait souffrir qu'aucune donnât trop de
repos à son corps.
Elle leur faisait éviter de trop parler. « // est impossible,
disait-elle, de parler beaucoup, sans pécher, et sans en venir
insensiblement à des paroles qui déplaisent à Dieu. » Elles
devaient surtout éviter, plus que la mort, de parler entre elles
des vanités du monde, et de tout ce qui concernait les choses du
54 LI VIDA DE LA BENAURADA
al segle apertengues, plus que de mort; e si trobes que
neguna per sa simpleza i failis^ am gran terribilitat las
castiava. Car non sufria neguna cau-( fol. %\ )-sa que lur
pogues enpolsezir Tarma pura que era huferta a Dieu^
de ques ill avia cura.
10. Messonegas esquivava am gran afortiment, afer-
mant que persona messoneguiera non pot plazer a
Dieu. D'aisso era en capitol son gran afortiment, dizent
que de sas mans en faria sacrifisi, si o trobava. Mot
volia s'estudiessan en gardar ben e en Teglar lur lengas,
e non sufria s'abandonessan en paraulas ociosas : « Car
aquellas, sa dizia^ son hucaizon pueis de venir en las
autras. » E dizia 11 sancta maire : « Ques en aissi con
le vens toi e enpacha la rozada del cel que non quaia ni
arosi las herbas^ en aissi^ paraulas ociosas^ e ociozitatz
toi e enpacha que li gracia de Dieu non pot venir en
arma, ni la pot arozar. )>
1 1 . Aquestas cauzas esquivava e corregia mot fort,
els capitols e en vesitacion ; car per plus puramens
vieure a Dieu, acostumava cascun covent de vezitar
per temps. E jassiaisso qu'illi fos de gran benignitat, e
humils, e suaus meravillozamens, en repenre e en cas-
tiar era mot terribla, e de gran auctoritat. Als capitols
o en las vezitacions, cantilli corrigia, non n'i avia minga
non tremoles d'aquella gran auctoritat, que semblant
era a totas quel juzizi de Dieu en sa auctoritat illi repre-
sentessa. E jassiaisso que duramens gardes drechura
en correccion, cant illi conoissia humil repentiment,
meravillozamens era moguda a far misericordia, totas
ves am drechura que le leugiers perdons non fos hu-
caison de cazer autra ves.
12. Am gran benignitat ho atemprava tôt; per que,
SANCTA DOUCELINA. 55
siècle; et si elle trouvait que quelqu* une fût tombée par sim-
plicité dans cette faute , elle la corrigeait d'une manière
exemplaire. Car elle ne souffrait rien qui pût salir leur âme
pure qui était consacrée à DieUy et dont elle avait le soin.
Etle fuyait tris soigneusement le mensonge, disant que la
personne qui ment ne peut plaire à Dieu. C était sa grande
préoccupation en chapitre , où elle disait que si elle trouvait
quelque menteuse y elle la sacrifierait de ses mains. Elle
voulait qu* elles s'appliquassent à retenir et à régler leurs
langues, ne pouvant souffrir qu'elles s'abandonnassent à des
paroles oiseuses, qui, disait-elle, sont P occasion d'en venir à
d^ autres. Et la sainte mire ajoutait : « Que, comme le vent
empêche la rosée du ciel de tomber et de mouiller les herbes,
de même les paroles inutiles et F oisiveté font que la grâce de
Dieu ne peut venir dans une âme pour F arroser. »
Elle combattait et reprenait très fortement ces défauts
dans ses chapitres et dans ses visites ; car, pour maintenir la
vie religieuse, elle avait coutume de visiter de temps en temps
chaque couvent. Et quoiqu elle fût iT une grande bonté, humble,
et merveilleusement douce, elle était terrible quand elle devait
reprendre et punir, et y montrait une grande autorité. Au
chapitre et en visite, quand elle faisait la correction, il n'y
avait personne qui ne tremblât, en voyant tant de dignité, et
il semblait à toutes qu'elle représentait, par son autorité ^ le
jugeikent de Dieu. Bien qu'en corrigeant, elle gardât une jus-
tice rigoureuse, pourtant, quand elle voyait le repentir, elle
était tris portée à faire miséricorde, pourvu, cependant, que
son indulgence ne fût pas l'occasion de tomber une autrefois.
Elle tempérait tout par une grande douceur, de manière
56 LI VIDA DE LA BENAURADA
iaissava meravilloza consolacion le sieus punîmenSy e
sa correccions^ cant que fos aspra, totas ves consolava.
E cant tôt illi enduzia per son heissemple az austeritat^
e amonestava las autras a viure en gran régla d'atem-
prament en totas cauzas, non li plazia greueza de des-
trecha ses discrecion^ e sobre fort li desplazia e esqui-
vava singularitatZy e non sufria de neguna ; mais que
tenguessan via mejana^ per mais de segurtat, e aquella
seguissan cascima a lur poder.
1 3. E per so que s'arma tengues plazent a Dieu, con-
tinuamens si lavava^ e de jors {fol. %%) e de nuegz, am
gran plueia de lagremas; que a son cors ni a sa freolesa
non perdonava. En tant que cant tôt era malauta^ non
Iaissava passar aquella hora de la nuech que avia cos-
tumada a plorar.
14. Motas ves ho proeron las donnas que la vellavan
per razon de sa malautia : cant si pensavan qu'illi pau-
zeSy pus venia Fora de mieja nuech^ non podia dormir
ni pauzar^ tant Tavia acostumada. E tôt aquell espasi,
tro passadas matinas, despendia am gran aondansa de
lagremas ; jassiaisso qu'illi s^en cubris aitant cant plus
podia^ e totz senhals en si mezesma estennhia^ per c'om
o conogues. Mais non si podia far^ cant era en sa gran
aondansa^ las autras non ho auzissan ; majormens cant
li estavan entom^ alcunas ves, per rason de sa gran
malannansa, non s'en podia cubrir que non ho conno-
guessan.
i5. E con^ per lo continu plorar que fozia^ agues en-
correguda sobre greu malautia del cap, en tant que
motas ves n'estava tôt .1. jorn e una nuech de manjar,
ni podia ubrir los uels^ ni a penas podia parlar, ni auzir
n^una paraula ; ab tôt aquo, non si cessava de plorar
I
i
SANCTA DOUCELINA. 5;
que ses punirions laissaient une consolation merveilleuse ; ses
corrections, même les plus sévères, consolaient encore. Alors
que par son exemple elle portait les autres à F austérité,
et qiielle les exhortait à se mortifier en toutes choses, elle
n^ aimait pas que F on s* imposât des rigueurs indiscrètes, et
rien ne lui déplaisait tant que les singularités. Elle ne les
supportait en aucune, voulant quelles tinssent, pour plus de
sûreté, une voie mitoyenne, et que chacune la suivît selon ses
forces.
Pour tenir son âme toujours agréable à Dieu, elle se lapait
jour et nuit dans une grande pluie de larmes, et ne pardonnait
jamais à son corps, ni à sa faiblesse. C était au point que
lorsquelle était malade, elle ne laissait pas passer cette heure
de la nuit où elle avait accoutumé de pleurer.
Bien des fois,celles qui la veillaient, pendant ses maladies,
en eurent la preuve ; lorsqu'elles la crcyaient endormie, et
que minuit arrivait, elle ne pouvait ni sommeiller, ni reposer,
tant elle en avait F habitude ; et elle employait tout ce temps,
jusqu'après matines, à verser une grande abondance de
larmes. Elle s'en cachait pourtant le plus quelle pouvait, et
en effaçait toutes les marques, pour quon ne le connût pas.
Mais il était impossible, quand elle était dans ses grands
pleurs, qu'on ne F entendit pas, surtout lorsque, à raison de
ses grandes souffrances, on se tenait auprès d^elle ; et elle ne
pouvait les dissimuler sans qu'on les vît.
Par suite de ses larmes continuelles, elle avait encouru une
grave maladie de tête, en sorte que souvent elle passait tout
un jour et une nuit sans manger, et qu'elle ne pouvait ouvrir
les yeux, parlant à peine, et ne pouvant entendre aucune
parole ; avec tout cela, elle n'omettait pas de pleurer à ses
58 LI VIDA DE LA BENAURADA
a las horas ordenadas ques avia acostumat. Non con-
trastera (i) pauc ni mot, per mal qu'illi agues^ a sa
devocion.
VII.
Le setens capitols es de sa pietat e de sa innocencia.
1. Tan grans era li pietatz de cor natural que li
Sancta avia, qu'illi non podia sufrir c'om aucizes ni
bestias, ni aucels, qu'illi ho saupes, que tota n'era mo-
guda a sentiment de gran compassion; majormens
aquellas creaturas que representan Crist en lur sem-
blansa, el figuran per escriptura.
2. Alcunas ves^ cant hom li aportava los aucels vins,
per plazer, non los laissava aucire ; mais cant s'era .i.
pauc alegrada ab els^ parlant de Nostre Senhor quels
avia creatz, era eslevatz sos esperitz en Dieu, e laissava
los annar, dizent : « Lauza lo Senhor ton creator. n^
Cant illi vezia los ainnhels ni las fedas^ alegrava si fort
en els, e era moguda a meravillos sentiment del verai
ainnhell Ihesu Crist, e n^avia mot gran renembransa.
{fol. 23) 3. Aquisti vertutz Tenclinava a sentir totas las
(i) Ms. Constrastera.
SANCTA DOUCELINA. 59
heures accoutumées. Quelque mal qtCelle eût^ elle rC aurait pas
manque y en aucune manière y à sa dévotion.
CHAPITRE SEPTIÈME
Le septième chapitre traite de sa douceur et de son innocence.
.«•
La bonté de cœur que la Sainte avait par nature était si
grandcy qu^elle ne pouvait souffrir ^ le sachant ^ que Von tuât
des animaux ou des oiseaux ; elle en était émue d'une com-
passion extraordinaire^ surtout quand il s'agissait de ces
créatures qui nous représentent Jésus-Christ^ et qui en sont
lesfigureSy selon le témoignage de V Ecriture.
Quand on lui apportait des oiseaux vivants y pour lui faire
plaisir y elle ne les laissait pas tuer; mai s y après s'être un peu
égayée avec eux y en parlant de Notre Seigneur qui les a créés y
son esprit s'élevait vers Dieu^ et elle les laissait partir y en
disant : « Loue le Seigneur y ton créateur. » Si elle voyait
des agneaux ou des brebis y elle laissait paraître une grande
joie y et était excitée à un vif amour pour Jésus-Christ y le
vrai agneaUy qui lui revenait en mémoire.
Cette vertu la portait à ressentir toutes les afflictions dont
6o LI VIDA DE LA BENAURADA
afliccions que veziani auzia; especialmens cantîlli sentia
que las armas rezeimidas del sanc de Crist fossan taca-
das de negun peccat, tenramens las plorava, aissi cant
maires, que per eussa semblava las enfantes en Crist.
E neis fasia estar las autras en gran aâiccion, e requerre
a Dieu misericordia per convertiment e per salut d'a-
quellas armas ; e so que 11 era de lueinh, per zel de ca-
ritat ho aprobenquava a si.
4. En aquel temps, li Sarrazin prezeron las mone-
gas d'Antiocha ; e cant o ac auzit, li vera amairis de
tota puritat menet mot gran dolor, e mostret gran tre-
baill. E acampet capitoU, e amb amars plors dis lur,
que totas prezessan deceplinas, e dejunessan, e que
ploressan, e crjidessan a Dieu totas misericordia, am
lagremas amaras. E aisso mezeus mandet en l'autre
covent d'Ieras. E pueis dizia : « Non deu hom lunnhar
de si los trebails, cant tôt son outra mar; que veramens
qui non sintra aquels que son de lueinh, Dieu [s] los
li aprobenquara sus la testa. Pensar deu cascuna, sa
dizia, que per los sieus peccatz Dieus las aia dezampa-
radas. »
5 . E pueis, illi dizia a Nostre Sennhor, am gran ama-
ror de cor : « Seinher, e per que ho as sufert, qu'ieu
cre per cert qu'ellas avian tostemps viscut miels ques
ieu? Mai li mieu peccat lur an nogut, e per los mieus
peccatz, seinnher, las has dezamparadas. » E estava el
sol estenduda en cros, am tan gran dolor de cor, que
semblava del tôt degues morir. E non manjet ni bec de
tôt aquel jorn, ni feron totas mais plorar, de la gran
dolor que li vezian. E esteron totas en sobre gran
aâlccion.
6. Non li ausavan manifestar negun quas que estai-
SANCTA DOUCELINA. 6i
elle avait connaissance. Mais quand elle apprenait que des
âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ étaient souillées
par le péché j elle les pleurait tendrement^ comme une mircy et
il semblait qu*elle les eût enfantées en Jésus-Christ. Elle
voulait que les autres en fussent affligées comme elle^ et de--
mandassent à Dieu miséricorde pour la conversion et le salut
de ces âmes ; et même ce qui se passait au loin^ sa charité le
lui faisait voir comme rapproché.
En ce temps-lày les Sarrasins firent prisonnières les reli-
gieuses d*Antioche. Dis qu'elle Papprit, la vraie amante de
toute pureté en ressentit une vive douleur, et en témoigna un
grand chagrin. Elle assembla le chapitre, et ordonna, en
pleurant amèrement, que toutes prissent la discipline, jeûnas-
sent, pleurassent, et criassent vers Dieu miséricorde, avec des
larmes amires ; et elle commanda la même chose à son couvent
d*Hyires. Et elle disait : « Nous ne devons pas nous tenir
étrangères aux malheurs qui arrivent outre-mer; car, en
vérité, celui qui ne sentira pas les maux lointains. Dieu les
amènera sur sa tête. Chacune de nous, disait-elle, doit penser
que c'est pour ses propres péchés que Dieu les a abandonnées. »
Puis elle disait à Notre Seigneur, avec une grande amer-
tume de cœur: « Ah! Seigneur, pourquoi P avez-vous permis ?
Je suis certaine qu'elles avaient toujours mieux vécu que moi;
mais mes péchés leur ont nui ; et c'est pour mes péchés ,
Seigneur, que vous les avez délaissées I » Et elle demeura
étendue par terre, les bras en croix, abîmée dans une douleur
si profonde qu'elle semblait sur le point de mourir. Et elle ne
mangea ni ne but de tout le jour; et toutes ses filles ne firent
que pleurer, en la voyant dans une si grande douleur. Et la
désolation fut extrême.
On n'osait jamais lui faire connaître les événements oà
62 LI VIDA DE LA BENAURADA
ves, en que Dieus fos ofendutz, que tan grans cambis
prennia de mantenent^ que per meravilla la esgardavan :
tan fort sentia lo desplazer de Dieu, el sieu ofendement.
E semblava après quell cor 11 partis de dolor^ de com-
passion ques avia a las armas. E si li estalves que
n'auzis ren a taula, pueis non manjava.
7. Ab totz los afligitz era afligida, en calque (/o/. Si )
corporal afliccion aguessan; e per compassion de ca-
ritat, ho transportava en Crist. Una ves, illiauzi plorar,
e cridar fortmens, una fetnena ques avia perdut son
espos. E li Sancta^ cant ho auzi, dis am ploiros crit[s] :
4( Ai, caitiva! qu'ieu per peccat ai perdut mon Seinnhor,
e non lo plannhi, nil plori, ni n'ai aquella dolor, car
Tai perdut, ques aqnisti a d'un home mortal^ que am
tan gran dolor lo plora ! » E adoncs li Sancta ploret tan
amaramens^ e am tan gran dolor, e tan gran sentiment,
que totz los corajes de cellas ques i eran enclinet a gran
componcion.
8. Aquesta vertut de pietat de cor crée tan fortmens
en ella^ deus sa enfansa, am meravilloza franqueza e
largueza de cor, que semblava le cor totz li lègues per
compassion, en las necessitatz dels paures que vezia.
Per que, neguna cauza de pietat non li ausava hom
manifestar, tan fort i s'aâigia.
SANCTA DOUCELINA. 63
Dieu était offensé^ parce qtCelle en était tellement affectée
que tout le monde en était dans Vétonnement ; tant elle ressen-
tait le déplaisir de Dieu, et r offense qtCon lui faisait. Il
semblait y incontinent y que son cœur se déchirait de douleur ^
par la compassion qiCelle avait pour les âmes. Et s^il lui
arrivait d'apprendre cela à table^ elle cessait de manger.
Elle souffrait avec tous les affligés^ quel que fût le sujet
de leur affliction, et rapportait tout à Jésus-Christ par cha-
rité. Elle entendit un jour une femme qui pleurait et criait
de toutes ses forces, parce qtCelle avait perdu son mari.
Aussitôt la Sainte s^ écria avec des pleurs abondants : « Ah !
malheureuse que je suis ! y ai perdu mon Seigneur par le
péché, et je ne déplore pas sa perte avec autant de douleur que
cette femme, qui pleure si vivement un homme mortel! » Et
alors la Sainte se mit à pleurer si amèrement, et avec un si
grand sentiment de douleur, que tous les cœurs de celles qui
étaient là furent pénétrés d'une vive componction.
Cette vertu de bonté de cœur s* accrut si puissamment en
elle dis son enfance, et acquit un si merveilleux développement,
qtCon aurait dit que son cœur se fondait par compassion, lors-
quelle voyait les besoins des pauvres. Aussi rC osait-on pas
lui faire connaître les choses dignes de pitié, tellement elle en
était affligée.
64 LI VIDA DE LA BENAURADA
VIII.
Le uchens capitols es de sa fervent earitat^ e del seryip
quefasçia als malautes.
1 . La cûritat fervent que li veraia amiga de Dieu, ma
donna sancta Doucelina avia, qui poiria retraire ? Car
illh era tota en aissi en Tamor de Dieu afondada^ que
cant illh auzia ren de Tamor de Dieu, soptamens s'es-
comovia e s'enflamava, si que defora laissava seinnhal,
en son cors e en sa cara, d'aquella flama que la cre-
mava dedins son cor de Tamor del Seinnhor, que sem-
blava tota fos escompreza d'aquella gran amor.
2. Totz aquest mons li era aissi cant una desboissa
dura de Dieu, que tôt cant vezia li representava son
Seinnhor, e en totas cauzas trobava Dieu per amor. E
contemplava en las bellezas lo sobre bell, e en las melo-
dias, las doussors de Dieu, e alegrava si en totas las
obras de Nostre Seinnhor. Non fonc anc major afeccion
en devocion que li Sancta avia; e per la sobeirana
amor qu'illi avia a Dieu, era en aissi enlassada ab ca-
scuna creatura^ que en cascuna reconnoissia aver .i.
Creator e .i. comensament.
3. Majormens s'estendia li sieua caritatz als paures
e {fol. 25 ) als malautes, los cals am meravilloza afec-
SANCTA DOUCELINA. 65
CHAPITRE HUITIÈME
Le huitième chapitre traite de sa fervente charité, et du service
des malades, auquel elle s*appliquait.
Qui pourrait parler dignement de la fervente charité
qu* avait la vraie amie de Dieu, madame sainte Douceline?
Elle était si solidement enracinée en F amour de Dieu, que
quand elle en entendait parler y elle s* émouvait aussitôt et
s'enflammait ; et elle laissait paraître extérieurement , en son
corps et sur sa figure , des marques de cette flamme qui brûlait
son cœur de F amour du Seigneur ; et elle paraissait toute em^
brasée de cette ardente affection.
Tout ce monde lui semblait comme une représentation de
Dieu ; tout ce qu'elle voyait lui représentait son Seigneur , et
son amour savait le retrouver dans tous les êtres. Elle con-
templait dans les belles choses la suprême beauté, dans les
mélodies, les douceurs divines, et elle se réjouissait en toutes
les ouvres de Notre Seigneur. IltCy eut jamais de plus grande
ardeur en dévotion que celle que Von voyait en notre Sainte,
et V amour souverain qu'elle avait pur Dieu V avait si bien
liée à toutes les créatures, qu'en chacune elle reconnaissait
avoir un créateur et un commencement.
Sa charité s'étendait surtout sur les pauvres et sur les
malades, qu'elle servait avec une admirable affection, secou-
5
66 LI VIDA DE LA BENAURADA
f
cion servia^ e ajudava a totz cels que podia. E aqui on
non podia complir de donar las cauzas temporals, ill
dava tôt lo cor per volontat, e sosmetia son cors a totz
servizis que lur poguessa far.
4. Acostumat avia li Sancta, per amor del Seinnhor,
de far aquellas obras de caritat am gran compassion^ e
am gran diiigencia ; e tenia^ als paures^ femenas esta-
biidas quels anavan querent, e los li aduzian, los quais
ill recebia en persona de Crist. E dels paures malautes
implian los hostals de la carriera am meravillos gauch ;
e aqui e illi los servia, els fazia servir am mot gran ca-
ritaty e non dizia de non a res que li vengues per amor
del Sennhor.
5. E tôt aquell servizis fazia si a Robaut, e mot curo-
zamens lur menistravan, e lur fazian lur liech^ a totz
aquels que el sant nom de Dieu lur venian. E cant illi
encorajava las autras a far aquellas obras^ dizia lur am
gran ardor : « Non vos penses, fîlhas, que sian homes
aquestos que sirves ; ans es ben, sa dizia, li persona de
Crist. »
6. Una ves, illi venia de la gleiza^ e encontret si ab .1.
paure que fon mot dezaizat. E tantost cant lo vi, ilh fon
ferida en son cor ab glazi de meravilloza compassion
que li ac ; et cant tost fon venguda, trames lo querre,
E cant lo vi aissi dezaizat e malaut, e totas las cambas
e la testa li rozian vermes, e totz era plens de nafras,
ac mot gran sentiment e renembransa de son paure
seinnhor Ihesu Crist ; e per la sieua amor, illi lo vole
servir am gran dileccion. E comenset, ab gran devo-
cion, a curar li las nafras, e traire en los vermes, e las
plagas lavar, estant de ginols humilmens davantell.
7. E mezeron lo en .1. alberc, josta Robaut, e aqui
SANCTA DOUCELINA. 67
ranf tous ceux qu'elle pouvait. Quand il n'était pas en son
pouvoir de procurer aux malheureux les choses temporelles,
elle donnait tout son cœur aivec générosité j ^t leur rendait
personnellement tous les services possibles.
La Sainte avait r habitude , pour F amour du Seigneur, de
faire toutes ces œuvres de charité aivec une compassion inépui^
sable et une grande sdlicitude. Elle entretenait des femmes
qui allaient rechercher les pauvres et les lui amenaient; et
elle les recevait comme la personne même de Jésus-Christ. On
remplissait joyeusement de ces pauvres malades les maisons de
la rue oit elle habitait, et elle les y servait, et les faisait servir
charitablement, ne refusant jamais aucun de ceux qui lui
venaient pour r amour du Seigneur.
Tout ce service se faisait à Roubaud, et on les traitait
avec le plus grand soin, et on donnait des lits à tous ceux qui
se présentaient au saint nom de Dieu. Et quand elle encou-
rageait les autres à faire ces bonnes œuvres, elle leur disait
avec chaleur : « Ne pensez pas^ mes filles, que ceux que vous
servez soient des hommes ; non, disait-elle, c'est bien la propre
personne de Jésus-Christ. »
Elle revenait un jour de P église, et elle rencontra un
pauvre qui était bien mal arrangé. Dès qu'elle le vit, elle fut
percée au cœur d'un glaive de merveilleuse compassion à son
égard, et aussitôt qu'elle fut arrivée à la maison, elle T envoya
prendre. Quand elle le vit si soufrant et si malade, la tête et
les jambes rongées par les vers, et le corps tout couvert de
plaies, elle eut au fond du cœur le souvenir de son pauvre
Seigneur Jésus-Christ y et pour F amour de lui, elle voulut le
servir avec une charité particulière. Elle commença très dévo-
tement à nettoyer ses blessures ^ à en extraire les vers, à laver
ses plaies, se tenant humblement à genoux devant lui.
On le logea ensuite dans une maison voisine de Roubaud,
68 LI VIDA DE LA BENAURADA
lo serviron .m. joms am mot gran caritat; e menistra-
van li complidamens tôt cant mestiers li era. Pero ell
davant ellas non volia manjar^ mais en una fenestra
que li estava al cap fazia pauzar so que li aportavan. E
cascun sera, las donnas, cant Tavian servit ni arezat^
ellas lo pestellavan cant s'en volian annar ; en tal ma-
niera que d'aquella maison on erâ pestellatz^ si non li
{fol. 26) hubrissan, non s'enpogra partir. E cant la-
gron servit .ni. jorns en aissi^ la tersa nuech^ après que
Tagron pestellat en aissi con solian, aquellas bonas fe-
menas que jassian en Talberc^ josta la cabamia de Tort
on era le malautz, entom la mieja nuech^ viron gran
resplandor en Tort, que semblava totz fossa abrazatz^
ho c'om l*alumenes de diverses brandons.
8. Tota la nuech, viron en lo vergier aquella resplan-
dor; e vengron sonar lo matin, per la clau, las donnas
a Robaut, e volgron regardar lo malaute. E cant agron
hubert, anc res non lo troberon, ni saupron del malaute
on si fossa tengutz. Feron lo querre tantost per totz los
espitals^ e per ganren de partz; anc trobar non lo
pogron.
g. Estavan totas plenas de gauch e de meravilla. E
troberon en la fenestra tota la vianda^ que non n'avia
tastat ; li quals^ con agues .m. jorns que hi era pauzada^
fon aitan bella e aitan bon flairan, con si de fresc i fos
aguda messa. E fon aitals per firescor li vianda del pre-
mier jorn con del derrier ; qu'en ren neguna non si fon
cambiada.
10. Conformava si li Sancta per caritat a totz los
bens que vezia ni sabia el[s] santz ni en las sanctas;
per que, a motz la pot hom comparar^ car de cascun
levava una vertut. Alcunas ves^ dis a sas familiars^
SANCTA DOUCELINA. 69
et on Ty servit charitablement fendant trois jour s ^ lui donnant ^
abondamment tout ce dont il avait besoin. Lui y cependant ^ ne
voulait point manger devant celles qui le soignaient ^ et faisait
mettre sur une fenêtre^ à la tête du lit^ tout ce quon lui
apportait. Chaque soir y après ravoir servi et après avoir
tout mis en ordre, les dames fermaient la porte à clé, quand
elles se retiraient, de manière qu'il ne pouvait sortir de la
maison où il était enfermé, si on ne venait lui ouvrir. Et
quand on Veut ainsi servi trois jours, la troisième nuit, alors
que les portes étaient closes, comme d'habitude, les bonnes
femmes qui couchaient dans la maison, près de la cabane du
jardin où était le malade, virent, vers la mi-nuit, une grande
clarté dans le jardin qui semblait tout en feu, comme si on y
avait allumé quantité de brandons.
Toute la nuit, on vit cette lumière dans le jardin. Le matin,
ces femmes vinrent sonner à Roubaudpour prendre la clé, et
voulurent aller regarder le malade. Mais, quand elles eurent
ouvert, elles ne le trouver ent aucune par t , et il fut impossible
de savoir ce qu'il était devenu. On le fit rechercher immédia-
tement dans tous les hôpitaux, et en beaucoup d'autres
endroits, mais on ne le trouva pas.
Elles étaient toutes pleines de joie et d'étonnement. On
retrouva sur la fenêtre toute la nourriture qu'on lui avait
apportée : il n'y avait pas touché. Et, bien qu elle y fût depuis
trois jours, elle était aussi belle, et d* aussi bonne odeur, que
si on Vy avait mise récemment. Et la viande du premier jour
était aussi fraîche que celle du dernier, et il n'y était survenu
aucun changement.
La Sainte se conformait, pour la charité, à tout ce qu'elle
voyait de vertueux dans les saints et les saintes ; aussi peut-
on la comparer à beaucoup de saints^ parce qu'elle imitait de
chacun une vertu. Elle disait parfois à ses familières, pour
70 LI VIDA DE LA BENAURADA
cant las amonestava a creisser en las sanctas vertutz,
dizia enformant las* qu'illi non auzi anc perfeccion de
santZy qu'illi non prezessa.
IX.
Z> novens capitols es de Vestuii e de lafervor de sa oracian^
e de SOS autif rauhimentfç.
I • Gracia d*oracion avia aconsegut li Sancta per lo
meravillos excercicî que n'avia agut; car tostemps^
deus sa enfiansa, en aquesta vertut meravillozamens
s^era acostumada. E non li semblava, ni crezia que res
pogues ben far lo servizi de Dieu ses ella ; e en totas
manieras que podia, movia e envidava las autras az
acostumar si en ella. Motas ves lur dizia : « Per cert
sapias que tant cant continuares oracion, vostre esta-
mens durara, e perseverares en totz bens ; mais pus
s^envanezira entre vos autras que dezamparares oraci-
[fol. 27)-on, tôt ho tenc per perdut. Car aquisti^ sa di-
ada, es estaqua e fermeza de tôt nostre estament. »
2. Era oracion en totas cauzas sos refugz; que sem-
blava en ella agues adordenat tôt son temps e totas sas
obras. En tan gran auteza de pensa era vengutz sos
esperitz, que neis manjars e beures li era oracion. Mot
soven, neis manjant, era tirada en Dieu, que cais si
SANCTA DOUCELINA. 71
Us exciter à croître dans la pratique du bien^ qu^elle n* en-
tendit jamais vanter une perfection d'un saint ^ qu'elle ne la
prît pour elle.
CHAPITRE NEUVIÈME
Le neuvième chapitre traite de Tapplication et de la ferveur
de son oraison, et de ses hauts ravissements.
La Sainte avait acquis la grâce de F oraison par le mer-
veilleux exercice qu'elle en avait fait ; car en tout temps,
depuis son enfance, elle s^y était admirablement accoutumée.
Il ne lui semblait pas possible que personne pût bien servir
Dieu sans elle, et elle s'y prenait de toutes les manières pour
engager et exciter les autres à s'y appliquer. Bien des fois
elle leur disait : « Scyez assurées que tant que vous conti-
nuerez l'oraison, votre établissement durera, et vous persé-
vérerez en tous biens; mais dis qu'elle disparaîtra d'entre
vous , dis que vous F abandonnerez y je regarde tout comme
perdu. Car, disait-elle, c'est l'oraison qui est le lien et la ga-
rantie de notre institut. »
L'oraison était son refuge en toutes choses ; on aurait dit
qu'elle avait réglé sur elle tout son temps et toutes ses œuvres.
Son esprit en était venu à une telle élévation de pensée, que
même manger et boire lui étaient un sujet d^ oraison. Souvent,
pendant qu'elle mangeait, elle était attirée vers Dieu, et alors
72 LI VIDA DE LA BENAURADA
desnembrava que non sabia manjar. Car en totas bon-
tatz e doussors que sentissa, contemplava et rennem-
brava la sobeirana dous[s]or e boneza de Dieu; per
que, totas cauzas^ e neis si niezeu[s]say desnembrava
per la renembransa ques avia de son Seinnhor.
3. Car aquist sancta femena fon tan resplandens en
excercici d'autas vertutz^ aissi con le santz amies de
Dieu SOS fraires , fraire Hugo de Dinnha, avia davant
dich d'ella^ e profetizat, dizent : « Que non podia estar
le sieus entendemens afectuos que a grans cauzas non
vengues sos esperitz ; tan fervens era en Nostre Senhor
Dieu. » Car jassiaisso qu*illi fos simpla femena, e ses
letrasy a las sobeiranas autezas de contemplacion la
levet Nostre Seinnhers. Car per motz cors e espazis de
temps^ continuamens entenduda els celestials fagz^ tan
soven era ab Dieu en los autz raubimens^ aissi cant
presentmens estant ab ell, que mais semblava menés
vida d'angel entre las gens, que non £azia de femena.
4. Âmava e qUeria luechs solitaris, per so que plus
entendudamens pogues estar ab Dieu. E per aisso»
avia .1. oratori mot secret^ on si metia pregar Nostre
Seinnhor^ e esser i ab Dieu plus fEuniliarmens, en sa
oracion. E aquel luoc illh arozava de'sanctas lagremas,
e estava aqui en continua contemplacion. E d'aqui, se-
guia si que Tamor qu'illi avia a Ihesu Crist engenrava
en ella novels deziriers^ e per los cobes deziriers, ill
s^enbevia de novellas ardors ; en tan que totas cauzas,
e neis si mezeussa, traspassava e ^sobremontava.
5. Non podia auzir parlar de Dieu, ni de Nostra
Donna ^ ni neis de sant Frances, ni de Sans ni de
Sanctas, qu'illi non fos moguda az alcun tirament.
Motas {fol. 28) ves, era sospenduda en tan gran leva-
SANCTA DOUCELINA. 78
elle s* oubliait tellement^ qt/Celle ne savait plus manger. Cest
qtCen tout ce qu^elle voyait de bon et de doux y elle contemplait
et admirait la souveraine douceur et V infinie bonté de "Dieu ;
par suite de quoi^ elle oubliait toutes choses, et elle s* oubliait
elle-même y pour le souvenir qu*elle^avait de son Seigneur.
Cette sainte femme fut resplendissante dans P exercice des
plus hautes vertus , comme Pavait prophétise son frire, le saint
ami de Dieu, frire Hugues de Digne, qui avait dit d'elle :
« Que son intelligence affectueuse ne pouvait porter son esprit
qu*à de grandes choses ; tant elle était fervente en Dieu
Notre Seigneur. » Car bien qu^ elle fût une femme simple et
sans lettres. Notre Seigneur F éleva aux plus sublimes hauteurs
de la contemplation. Pendant de longs espaces de temps, appli-
quée continuellement aux choses du ciel, elle était si souvent
élevée à Dieu en de sublimes extases, comme étant présente
devant lui, quelle semblait mener parmi les hommes la vie
éCun ange, plutôt que d^ une femme.
Elle aimait et recherchait les lieux solitaires, pour pouvoir
être plus complètement avec Dieu. Elle avait pour cela un
oratoire secret, où elle se mettait à prier Notre Seigneur, et
à s'unir plus familièrement à Dieu dans F oraison. Elle arro-
sait ce lieu de saintes larmes, et y demeurait dans une conti-
nuelle contemplation. D*où il s'ensuivait que F amour qu'elle
avait pour Jésus-Christ engendrait en elle de nouveaux
désirs, par Vefiet desquels elle s'enivrait de nouvelles ardeurs;
et elle s'élevait au dessus de toutes les choses humaines^ et
était transportée hors éF elle-même.
Elle ne pouvait pas oùir parler de Dieu, de Notre Dame,
de saint François, ou des Saints et des Saintes, quelle ne fût
prise aussitôt d'une extase. Beaucoup de fois, elle était sus-
pendue dans une si haute contemplation, qu'elle demeurait
74 LI VIDA DE LA BENAURADA
ment de contemplacion, qu^estava raubida per Fespazi
d'un jom; e sentent en aquel estament sobrehuman
sentiment^ non connoissia, ni sentia ren c'on li fezes
entorn. Motas ves ho proheron alcunas personas po*
lâotz proamens que li fazian adoncs^ cant la veâan tan
tirada en aquel raubiment, que la tiravan e la soij^si-
davan mot fort, e neis li fazian motas aflicdons, que
non la podian moure.
6. Alcuna ves, estava sospenduda en aut, que non
si sufria a ren, ni tocava de pe en terra, mai sol dels .h.
artels majors ; si que tan fort era eslevada en aut, sus
en Taer suferta per forsa de meravillos raubiment, que
entr'ella e la terra avia d'espazi ben .i. palm, e[n] tan
que motas ves, estant en aquel raubiment^ li baizavan
las solas desotz los pes .
7. Una ves, en la gleiza, illi era raubida ; e .1. noble
cavalier ques avia nom mon seinnhen Jacme ^^vaut,
seinnhers ques era del castell de Cuja, era en la gleiza
mezeussa, am son fil, lo vespre d'una festa, as hora
quell sermons era dichz. E auzi per sa moUer ques era
nobla donna e devota a tôt ben, per nom ma donna
Sansa, quel sancta maire avia estât raubida deus lo ma-
tin en^o az aquella hora ; la quai illi avia acompainnhat
en una capella dels fraires, on illi aquell jora avia cu-
menegat.
8. E cant le nobles homs auzi per la devota donna
ques ancars era en aquell raubiment,'per gran devocion
e ell Tannet vezer. E vi la eslevada sus en l'aer, tant
aut qu'estava sospenduda per forsa d'aquell meravillos
tirament ques avia sus a Dieu^ qu'a ren non si sufria ni
s'apilava ; ans estava sobre terra tant aut quell nobles
homs e son fiU, a[m] mot gran reverencia aginoUat, li ^
SANCTA DOUCELINA. 75
rofoie tout F espace (Tun jour; et éprouvant dans cet état des
sentiments surhumains, elle ne connaissait ni ne sentait rien
de ce qu^ on faisait autour d'elle. Cela fut bien souvent constaté,
de toutes sortes de manières, par diverses personnes, qui la
Vivant dans ses ravissements, la poussaient et la tiraient for-
tement, et lui faisaient même beaucoup de mal, sans pouvoir
parvenir à la faire remuer.
Quelquefois elle était suspendue en Pair, sams s* appuyer à
rien, sans toucher des pieds à terre, si ce n^est des deux gros
orteils ; et elle était si fort élevée, soutenue en Pair par la
force de son merveilleux ravissement, qu'il y avait entre elle
et la terre f espace d'un pan; de sorte que bien des fois,
pendant qu'elle demeurait dans cette position^ on lui baisait
le dessous des pieds.
Elle était un jour en extase , dans P église des frères
mineurs ; et un noble chevalier, nommé Jacques Vivaud, qui
était le seigneur du château de Cuges, se trouvait dans la
mime église, avec son fils, le soir d'une fête, lorsque déjà le
sermon était terminé. Et sa femme, qui était une noble dame
dévouée aux bonnes œuvres, et que F on nommait madame
Sanche, lui fit savoir que la sainte mère était dans V extase
depuis le matin jusqu'à cette heure, et qu'elle-même Pavait
accompagnée dans une chapelle des religieux, où elle avait
communié cejour-là.
Quand cet homme eut appris delà bouche de sa femme que
la Sainte était encore dans cet état, poussé par un grand senti-
ment de dévotion, il voulut aller la voir. Et il la vit élevée
en Pair, où elle demeurait suspendue par P effet de la mer-
veilleuse attraction qui la portait vers Dieu. Elle ne touchait
à rien, et ne s'appuyait d'aucune part; mais elle était au
dessus de terre, si haut, que le noble seigneur et son fils
76 LI VIDA DE LA BENAURADA
baizeron per gran devocion las solas desotz los pes,
amdui lurs capions baîssatz. E foron plens de meravil-
los gauch e d'alegrier esperitall^ per so que vîron d^ella.
E hocomteron pueis a ganres, a [m] motas de sertezas^
afermant qu^en aissi de lurs huels ho avian vist, e de
lur bocas baisât.
9. Autra ves, per sem-(/o/. 29)-blant fon d'en Rai-
mon del Puei, de la cieutat mezeussa de Massella, que
la vi raubida en la glieza dels fraires, davant Tautar ques
avie cumeneguat; e estava en aquella maniera sobre
terra que Tautres avia vist. Adoncs e aquel cieutadans,
am gran devocion va si aginoUar^ e mezuret am sa man
propria Tespazi qu'estava sobre terra, e atrobet larga-
mens un palm que non tocava en terra. E am gran fe e
ell mes tôt son cap^ ques avia malanans, desotz los sieus
santzpeSy elos li baizet am gran devocion. Ane pueis
non ac malannansa el cap ; ans ac bona, e sana^ e sobre
fort la testa per azenant lonc temps.
10. Atressi ell avia en Tun de sos huels festola que li
avia durât alcun temps, e non podia garir ; e anc pueis
d'aqueirhora enant, non senti negun toc d'aquella ma-
lautia, ans fon del tôt garit denfra fort pauc de temps.
1 1 . Comptava atressi aquel mez[e]us que Dieus li
avia fach una gran gracia per los sieus meritis ; ques
enans ques aisso fos ques avem dich desus, ell avia dez-
acordi mot gran ab sa moUer, si que em pas non po-
dian estar, tan gran doll si fazian. Car alcuna persona,
per malvais esperit, avia fach alcunas malas obras, per
nozer lur que non aguessan pas, per tal que si lunnhes-
san. E après, cant aisso fon agut qu'ell ac vist la Sancta
en aquel raubiment, en breu de temps li avenc qu'ell
ac gran pas ab ella; ques aquilla persona que lur avia
SANCTA DOUCELINA. 77
s' agenouillant avec un profond respect^ et baissant leurs cha--
perons, baisèrent devotejnent la plante de ses pieds. Ce qtCils
virent les remplit d'une joie admirable^ et dune allégresse
spirituelle. Et ils le racontèrent depuis à beaucoup de per-
sonnes y avec assurance y affirmant quils Pavaient vue ainsi de
leurs propres yeuXy et baise ses pieds de leur propre bouche.
Une autre fois y la même chose arriva à Raymond du Puy^
de la mime ville de Marseille ^ qui la vit en extase dans
P église des religieux, devant P autel où elle avait communié ;
elle était élevée au dessus de terre , de la même manière que
P autre Pavait vue. Et ce citoyen se mit alors pieusement à
genoux, et mesura avec la main P espace qui la séparait de la
terre, et trouva qu'il s'en manquait de plus dun pan que ses
pieds touchassent le sol. Alors, plein de foi, il mit toute sa
tête, dont il souffrait beaucoup, par dessous ses pieds véné-
râbles, et il les lui baisa avec une grande dévotion. Depuis
lors, il n'eut jamais plus de mal à la tête, et, au contraire, il
Peut désormais libre, saine et pleine de force.
Il avait, en outre, à Pun de ses yeux une fistule qui le tour--
mentait depuis assez longtemps, et quil n'avait pu guérir.
Mais à partir de ce moment, il ne sentit plus aucune atteinte
de ce mal, et en fut entièrement délivré en fort peu de temps.
Il racontait aussi que Dieu, par les mérites de la Sainte,
lui avait fait une grande grâce ; car, avant que ce que nous
avons dit ci-dessus fût arrivé, il y avait, entre lui et sa
femme, une grande discorde, et ils ne pouvaient jamais être
en paix, tellement ils étaient animés Pun contre P autre. Cest
qu'une personne, poussée par P esprit mauvais, avait fait cer-
taines opérations criminelles pur leur nuire, afin qu'ils ne
pussent pas vivre ensemble, et qu'ils s'éloignassent Pun de
P autre. Mais après qu'il eut vu la Sainte dans son extase,
en peu de temps la plus grande paix régna entre eu9C ; et celle
78 LI VIDA DE LA BENAURADA
nogut, soptamens si reconnoc, après cant ell s'en fon
annatz. Le cals venc de la gleiza a[m] mot gran pas de
cor, per so ques avia vist ; e aquilli persona revelet
si az eiSy e desfes so que lur avia fach. De que ii per-
sona mezesma si meravillava com ni per que ii era
venguda tant sopta convercion d'aquella cauza, que
negun temps non crezia desfar. E adoncs ill ac ta! con-
ciencia que non pauzet tro qu^en fon confessada, e
que ho ac desfach. E pueis^ d^aqui enant^ non lur
estalvet semblant cauza, ans visqueron ben e em pas
lonc temps ; e per devocion le prozoms mes pueis una
filha a Robaut.
12. Atressi una donna ques avia nom Biatris, era
ven-(/o/. 30)-guda d'autra terra per servir Dieu az eis-
semple de la. sancta maire^ e esser de son estament. E
afermava per veritat qu'illi avia mezurat, ab ses mans
propriasy Tespazi quel sancta maire estava sobre terra,
en .1. raubiment ques illi n'avia vist en la gleiza dels
fraireSy una festa de Nostra Donna^ ques avia cumene-
gat en una capella de sancta Cesilia. E estava totz sos
cors sospendutz, que Tun pe non tocava en terra de
l'espazi d'un torn^ e de plus^ de Tautre non s'apilava
mai sol del som de la poncha del pe^ ho del major
artelh. E en aissi estet d'aquei'hora ques ac cumenegat
entro al vespre, que era près de compléta.
i3. Motas autras personas viron Tespazi qu'estava
sobre terra en aquels raubimens, e ho mezureron am
lurs proprias mans^ per diversas vegadas ; e de motz
s'estalvety qu'estant en aquell raubiment^ las solas dels
pes ii baizeron per gran devocion^ aissi cant desobre
es dich.
14. En motas de manieras si prohet Ii certeza del [s]
SANCTA DOUCELINA. 79
qui leur avait nui se reconnut subitement y lorsqi/Cilfut parti.
Il s* en revint de F église le cœur tout consolé de ce qu^il avait
vu, et la personne qui les poursuivait se fit connaître à eux
et défit ce qu'elle avait fait contre eux. Elle était elle-même
fort embarrassée pour savoir comment et pourquoi elle avait
été si soudainement changée, en une chose quelle ne croyait
pas devoir jamais abandonner. Mais elle en éprouva un tel
repentir, quelle n'eut aucun repos jusquà ce qu'elle eût
confessé sa faute, et remédié à tout. Depuis lors, jamais
pareille chose ne leur arriva. Ils vécurent de longues années
dans une paix parfaite ; et le prud'homme mit ensuite par
dévotion une de ses filles à Roubaud.
Il y eut aussi une dame, nommée Béatrix, qui était venue
d^un autre pays pour servir Dieu à F exemple de la sainte
mh-ey et pour être de son institut. Et elle affirmait avec ser-
ment quelle avait mesuré de ses propres mains l'espace que la
sainte mère était élevée au dessus de terre, durant un ravisse-
ment auquel elle avait assisté dans F église des religieux, un
jour de fête de Notre Dame, après qu'elle eut communié dans
la chapelle de sainte Cécile. Tout son corps était suspendu en
Pair, un de ses pieds était éloigné du sol de la largeur dun
tour de main. Vautre ne s'appuyait à terre que de l'extrémité,
ou soit de la pointe du gros orteil. Et elle demeura dans cet
état depuis le moment qu'elle eut communié, jusqu'au soir
vers Complies.
Beaucoup d'autres personnes remarquèrent aussi quelle
s'élevait en l'air dans ^es extases, et mesurèrent la distance
de leurs propres mains, à diverses reprises. Et il y en eut
beaucoup qui, dans ces circonstances, lui baisèrent la plante
des pieds, par dévotion, comme on Va dit ci-dessus.
La certitude et la vérité de ses eutases furent prouvées de
8o LI VIDA DE LA BENAURADA
sieûs vers raubimens ; car alcunas personas, per plus
fort aprohar, ii plantavan alenas^ e la poinnhian amb
agullasy que ren non en sentia^ ni sol non s'en movia.
i5. Una ves, illi era raubida en la gleiza dels fraires^
e una persona aprobenquet si d'ella ; e car doptava la
vertat d'aquell raubiment^ trais un grafi que portava^
e plantet lo li malamens. E anc li sancta maire non
s'en moc, ni ren non en senti. E trobava hom après los
blavairols e las ponchuras feras que li avian fach; en
tant quell Sancta, cant era retornada, en sentia après,
motas ves, gran dolor e gran afligiment; jassiaisso
qu'illi non s'en plaisses.
i6. La premiera ves que le reis Karlle la vi raubida^
ell vole prohar s'era ver raubiment. So fon el temps
qu'era comps de Prohensa ; e prohet en aquesta ma-
niera. Qu'ell fes legar ganren de plomp^ e davant si
fes lo li gitar tôt boUhent sus los pes totz descaus : e anc
ren non senti. De que le reis la près en tant d'amor
ques en fes sa comaire. Mais apres^ cant fon retomada
d'aquell sant raubiment, senti mot gran dolor dels pes^
e tan fera engoissa que non si poc sufrir. E ganren
en {fol. 31) malavejet^ que non podia annar.
17. Cant illi retomava de sos autz raubimens^ en aissi
si mostrava paura, e defallens, e humana a totas^ de-
*
mandant lur del covent con era arezatz^ e neis de lurs
fazennas^ curozamens, tôt en aissi cant si neguna gra-
cia de novell de Nostre Seinnhor non agues receupuda.
Aissi s'estudiava de mostrar si après humils e pecairis,
per so qu'esteisses en lur cor so ques era agut^ e que
non ho crezessan. Car illi a tôt son poder rescondia^
neis a sas familiars, la gracia que de Nostre Seinnhor
avia receupuda.
SANCTA DOUCELINA. 8i
diverses maniires; car y pour s'en mieux assurer y on Implan-
tait dans le corps des pointes de fer y et on la piquait avec des
aiguilles y sans qiielle sentît rien y sans qiielle fît un mouvement.
Elle était un jour ravie dans T église des f rires mineurs;
une personne s* approcha d'ellcy et comme elle doutait de la
vérité de V extase y elle tira un poinçon qiielle portait y et le
lui enfonça méchamment. La sainte mire ne remua pas y et ne
le sentit point. Mais apriSy on trouvait les contusions et les
cruelles piqûres qiion lui avait faites; au point que la Sainte y
retournée en son état ordinaire y en ressentait de grandes
douleurs y et en souffrait beaucoupy bien qtCelle ne s^en plai-
gnit pas.
La première fois que le roi Charles la vit ravie y il voulut
éprouver si son ravissement était réel. Ce fut au temps qu*il
était comte de Provence ; et il réprouva de cette maniire. Il
fit fondre du plomb en quanti téy et le fit jeter tout bouillant
sur ses pieds nus y en sa 'présence : la Sainte ne le sentit pas.
Par suite de celay le roi eut pour elle une telle affectiony qu'il
la fit sa commère. Mais quand elle fut revenue de Fextasey
elle sentit une grande douleur aux piedsy et d'insupportables
angoisses. Elle en fut beaucoup malade, et hors d'état de
marcher.
Quand elle retournait de ses hauts ravissementSy elle se
montrait pauvre y défaillante y bonne pour toutes y s* assurant
soigneusement de F état du couvent y demandant si tout allait
bieny s' informant même de leurs petites affaires ; tout comme
si elle ne venait pas de recevoir de Notre Seigneur de mer-
veilleuses grâces. Elle s'étudiait ainsi à se faire voir y après
ces faveurs y humble et pécheresse y pour éteindre dans leur
cœur le souvenir de ce qui s'était passéy et faire qu elles n'y
crussent pas. Car elle cachait de tout son pouvoir y même à ses
familières y les grâces qu'elle avait reçues de Notre Seigneur.
6
82 LI VIDA DE LA BENAURADA
i8. Dos ans entiers cubri que non foron connegutz
en ella li verai raubiment, tan fort s'en escondia ; entro
que fon a tan aut gra puiada de contemplacion, que
non si poc rescondre a sas famiiiars^ ni non s'en poc
cubrir. Car bon ques illi fos que auzis parlar de Dieu,
il! remania raubida. Si illi fos a taula que auzis la leson,
e i s'encontres alcuna paraula devota, de mantenent ill
estava raubida a la taula mezeussa, que pueis non
manjava.
19. Si auzis alcun son que li fossa dévot, o li dones
plazer^ tantpst era tirada az aquell raubiment ; que non
podia sufrir nuUa doussor de son, ni a penas nulh cant^
pas lo cant dels aucels, qullli non fos raubida. Una ves^
illi auzi cantar una passera soiitaria, e dis a sas com-
panhieras : « Can solitari cant a aquest aucell ! » E
après, de mantenent e ill estet raubida, que tantost fon
en Dieu tirada al cant d'aquell aucelL
20. Tan aut e tan meravillos eran li sieu glorios rau-
biment^ que alcunas ves non podia tornar^ tan fort s'era
fermada : de que doptavan fort las donnas qu'en aissi
la perdessan. Car le sieus cors, le cals era mot freols
per longa penitencia ques avia tach, non podia portar
la gran forsa de Tesperit.
2 1 . Tan aut et tan fort si fermava en Dieu, que quais
SOS cors n'era en defallir. Al retornar, tan era afreol-
latz, que quais ses tota vertut natural remania ; que na-
tura de ren non s'ajudava, ni obrava en ella, tant cant
ill era en aquell estament. Que a penas pueis la podian
revenir ; car non semblava adoncs ren de vida en ella
remazes. {fol. 32) Tan grans era aquell tirament
qu'illi avia a Dieu, que sobrepuiava la forsa de tota
sa natura.
SANCTA DOUCELINA. 83
Deux ans entiers, elle parvint à empêcher que ses extases
ne fussent connues de qui que ce fût, tant elle s'en cachait ;
jusqu'à ce qu'elle fut élevée à un si haut degré de contem-
plation, qu'elle ne put plus rien dissimuler à celles qui étaient
les témoins de sa vie, ni se cacher d'elles. Car, en quelque
endroit qu'elle fût, lorsqu'elle entendait parler de Dieu, elle
entrait en extase. Si elle était à table à écouter la lecture, et
qu'il s'y rencontrât quelque parole dévote, elle était incon-
tinent ravie, à la table même, et ne mangeait plus.
Si elle entendait un air qui excitât sa dévotion, et qui lui
plût, elle était aussitôt entraînée vers son Seigneur ; et elle
ne pouvait supporter aucun doux son, ni presque aucun chant ^
pas même le chant des oiseaux, qu'elle ne fût hors d'elle. Un
jour, elle entendit chanter un passereau solitaire, et elle dit
à ses compagnes : « duel chant solitaire a cet oiseau l »
Aussitôt elle fut en extase, attirée à Dieu par le chant de
cet oiseau.
Si profonds et si merveilleux étaient ses glorieux ravisse-
ments, que parfois elle ne pouvait plus en revenir, tant elle y
était fixée. Ses sœurs redoutaient beaucoup qu'elles ne la per-
dissent de la sorte ; car son corps, qui était tris affaibli par
la longue pénitence quelle avait faite, ne pouvait porter la
grande force de F esprit.
Dans cet état, elle s'attachait à Dieu si pleinement et si
fortement, que son corps était pris de tomber en défaillance.
Au retour, il était si épuisé, qu'il demeurait presque sans
aucune force physique ; parce que la nature ne s'appuyait sur
rien, et n'opérait rien en elle, tant quelle était ainsi. On
avait ensuite bien de la peine à la faire revenir, car il
semblait qu'il ne restait plus de vie en elle. Et F attrait qui
la poussait vers Dieu était si grand qu'il surmontait toutes
ses forces naturelles.
84 LI VIDA DE LA BENAURADA
22. A tant gran cauza venc d'aquestos raubimens
que non si poc rescondre^ neis a las gens seglars ; car
a tant venc, qu'il non podia auzir ni messas^ ni sermons,
ni cant cumenegava, que tôt lo jom non estessa rau-
bida. Per que, mot de gens ho viron^ seglars e religio-
zas^ ses nombre, e barons e prelatz, e neis princes, e
reis, e comtes, e motas autras gens ; que non si poc
celar, tant soven e tant era, e neis tan longamens.
23. E totas ves, en aquella maniera ques estava
adoncs e illi remania, entro que per forsa de major
tirament, alcunas ves e illi s'eslevava. E estava conti-
nuamens en aquels raubimens, los huells levatz al cell,
fermatz sus aut a cell que dezirava.
24. Tan grans era le pobols que hi si acampava,
per vezer e per esgardar la en aquel estament, cant ho
podian saber, c'aissi la esgardavan con si fossa uns
angels : tan gran benignitat rendia li sieua cara. E abri-
vavan si tan fort las gens ves ella, per tocar li neis son
vestir, per gran devocion, que a gran péril n'eran alcu-
nas ves, per la gran prieissa del pobol que i era ; que
per ren que fezessan li fraire, ni las donnas, non . ho
podian défendre. Que neis cant tôt ill era en la capella,
am las donnas, cant avia cumeneguat, e estavan las
cledas serradas, per so que res non la pogues intrar,
puiavan desus per las cledas ab gran abrivament. Si
que paors era, las cledas non fraissessan, per lo gran
pobol que desus s'abrivava, con la poguessan vezer,
cant ill era raubida.
25. Car tan grans era li devocions quel pobols hi
avia, que neis li peccador s'en convertian a Dieu ; tan
gran cambiament de cor prenia hom esgardant la en
aquel tirament. Certas, li grans consolacions ques hom
SANCTA DOUCELINA. 85
Ses extases devinrent bientôt telles qu*elle ne put plus les
cacher y mime aux séculiers ; car elle en vint au point qu^elle
ne pouvait entendre ni messes^ ni sermons ^ ni même communier ^
qu^elle ne fût ravie pendant tout le jour. Cest pourquoi
beaucoup de gens en furent t moins ^ des séculiers et des reli-
gieux sans nombre, des barons et des prélats, et même des
princes, des rois et des comtes, et bien iT autres encore. Et la
chose était si fréquente et si prolongée qu^elle devint publique.
Qjuand cela lui arrivait, elle demeurait d'abord dans le
même état où elle se trouvait, jusquà ce que la force qui
rat tirait la faisait bien des fois s'élever de terre. Et étant
en extase, elle tenait continuellement les yeux levés au ciel, et
fixés en haut vers celui après qui elle soupirait.
Le peuple accourait enfouie pour la voir et la contempler
dans cet état, quand il pouvait le savoir, et il la regardait
comme, un ange: tel était T air de suprême bonté qui éclatait
sur sa figure. On se précipitait tellement vers elle pour toucher
au moins ses vêtements,par dévotion, qu'il y avait souvent un
grand péril, à cause de la grande presse du peuple qui s'y
trouvait; et quoi que fissent les religieux, ou bien ses compa-
gnes , rien ne pouvait parvenir à l'empêcher. Lors même
qu'elle était avec ses sœurs dans la chapelle, après avoir com-
munié, et que les grilles étaient fermées, pour que personne ne
pût y entrer, on montait sur les grilles avec impétuosité ; et
on craignait qu'elles ne fussent rompues, à cause de la grande
foule qui se jetait dessus, pour pouvoir la voir quand elle
était ravie. •
La dévotion que le peuple avait en elle était si grande^
que les pécheurs se convertissaient à ce spectacle; tant on
avait le cœur changé en la regardant dans r extase. Et cer-
tainement, les grandes consolations qu'on recevait alors de
86 LI VIDA DE LA BENAURADA
adoncs sentia de Nostre Seinnhor, el renovellament
ques hom prennia en s'arma, vezent las meravillas que
Dieus mostrava en ella, {fol. 33) testimoni cert era de
la vertat del[s] sieu[s] sans raubimens; que non li mo-
via pas de fencha caritat^ mais d'ardor fervent sobre
meravilloza ques avia sus a Dieu, e dezirier celestial
de las cauzas de sus.
26. E car li sancta femena rescondia en si los secretz
dons que recebia[de la bontat de Dieu, aitant cant plus
podia ; per aisso, dezamparet auzir sermons e messas
conven tuais, per fiigir que le pobols, ni las gens non
la vissan en aquel estament. Dezamparet atressi de cu-
menegar las grans festas, per aquella rason ; e per so
que las gens mens s'en gardessan, lo ben matin a pri-
ma, sus en Talba, la vegilia enans, illi cumenegava ; e
aquo tant devotamens, que totz cels que ho vezian, en
rendia devotz.
27. E remania après raubida totas ves ; car cant illi
veniaper recebre aquell sant sagrament, per gran ardor
tota legava de devocion sobre aquest benifici. Per que,
non remania en si mezesma, que tota era transportada
en la sieua amor. Per que, totas ves qu'illi cumene-
gués, am tan gran ardor huiria si mezesma a Dieu, que
cais SOS cors semblava defallis d'aquella gran fervor
d'esperit que tota la legava. E adoncs ill era tant tirada
en aquell raubiment, que semblava alcunas ves que
non pogues tornar ; tant fort s'era fermada ab cell ques
avia trobat.
28. Alcunas ves, cant d'aquell raubiment illi torna-
va, era tan tart que al lume la enmenavan a Robaut ;
car tan fort jonnhia la sieua arma per amor a Dieu,
cant s*ajostava ab ell en aquel raubiment, que sem-
SANCTA DOUCELINA. 87
Notre Seigneur^ et le renouvellement qu*on ressentait dans
son âme, en voyant les merveilles que Dieu opérait en elle,
étaient des témoignages certains de la vérité de ses saints
ravissements, qui ne venaient pas d'un amour feint, mais de
la fervente et miraculeuse ardeur qu*elle avait pour Dieu, et
du désir céleste des choses d'en haut.
Et comme la sainte femme renfermait en elle-même, tant
quelle pouvait, les dons secrets qu'elle recevait de la bonté de
Dieu, elle cessa, pour ce motif, iT assister aux sermons et aux
messes conventuelles, afin d'éviter que le peuple la vît en cet
état. Elle omit aussi, pour la même raison, de communier les
jours de grandes fêtes ; et pour qu'on s'en aperçut moins, elle
communiait la veille des fêtes, de grand matin, au lever de
r aurore. Elle le faisait si dévotement quelle inspirait de la
dévotion à tous ceux qui la voyaient.
Après la communion, elle entrait en extase ; car, quand elle
venait pour recevoir ce saint sacrement, son ardeur la faisait
fondre d'amour pour ce bienfait du Seigneur. Cest pourquoi
elle ne demeurait plus en elle-même, et elle était transportée
tout entière en celui qu'elle aimait. Et toutes les fois qu'elle
communiait, elle s'offrait à Dieu avec tant d'ardeur, qu'on
aurait dit que son corps allait défaillir, pour la grande
ferveur d'esprit qui la consumait. Et elle était si attirée vers
Dieu dans ses ravissements,qu'il semblait parfois qu'elle n'en
pourrait plus revenir : tellement elle s'attachait à celui
qu'elle avait trouvé.
Quelquefois il était si tard quand elle retournait de F extase,
qu'on la ramenait à Roubaud avec des lumières. Car, lorsque
elle était en cet état surnaturel, elle unissait si fortement son
âme à Dieu par amour, qu'elle en paraissait presque toute
88 LI VIDA DE LA BENAURADA
blava quais tota fos languida^ cant venia al départir
d'aquell gran tirament, que totas las mezoUas de son
cors semblava li trafissan. E tan grans era aquilli afec-
cions, que tôt non li era un'hora, ni un ponch ; car
continuamens ardia li sieu arma en aquel dezirier. Don
illi tornant d'aquell raubiment^ am gran languiment
de cor dizia una ves : 4( Meum modicum , meum ma-
dicum / )> E aisso cant ho dizia^ semblava quel cor li
defallissa del tôt. Per aisso, ill non volia cume-(/o/. 34)-
negar en prezensa de pobol, per so que plus secret
pogues esser am son Senhor.
2g. Cant ill era entre gens que parlessan de Dieu^ e
si sentia alcun toc de tirament esperital, tantost queria
a si mezesma alcun escapament ( i ), fazent a si alcuna
afliccion que la destorbes^ c'om non pogues connoisser
qu'illi de Dieu agues negun bon sentiment. Una ves^
ims devotz fraires fon vengutz a Marsella, le cals era
lectors dell covent de Paris. E dezirava mot de vezer
la Sancta, e de parlar amb ella^ per los bens ques avia
auzit d'ella ; car lueinh s'era espandida li odors e li fama
de la sieu sanctitat.
30. E un jorn e ell la venc vezer ; e parlant de Nostre
Sennhor, dis le lectors a la sancta femena : « Donna
Doucelina^ ques es arma ? » E li Sancta de Dieu res-
pondet humilmens : « Praire, aquisti questions non es
dire a mi que sui femena simpla e paura de totz bens. »
E connoissent la sieua humilitat^ le fraires menava li la
question plus fort.
3 1 . E soptamens Tesperit de la Sancta si va fort en-
flamar^ contemplant la paraula qu'el li menava tant ;
(i) Ms. Escampament
SANCTA DOUCELINA. 89
languissante y quand il fallait s^en séparer ^ et F on aurait pu
croire qu'on lui transperçait toutes les moelles de son corps.
Et si grande était son affection^ que tout ce temps ne lui
paraissait pas durer une heure y ni un instant; car son âme
était continuellement brûlée par ce désir. Aussi ^ retournant
un jour d^une de ses extases^ elle disait avec un grand
abattement de cœur : « Oh ! que c'est peUy oh! que c'est peu ! »
Et en disant cela^ le cœur semblait lui manquer entièrement.
Pour ce motif y elle ne voulait pas communier en présence du
peuple y pour pouvoir être plus intimement an)ec son Seigneur.
Quand elle se trouvait avec des personnes qui parlaient de
DieUy et qu'elle se sentait saisie par F attraction de F esprit y
elle cherchait aussitôt à y échapper y en se faisant quelque
douloureuse blessure y pour la détourner y afin qu'on ne pût pas
reconnaître F amour qu'elle avait pour Dieu. Un religieux fort
dévot y qui était lecteur au couvent de PariSy se trouva une
fois de passage à Marseille. Et il désirait beaucoup de voir
la Sainte y et de lui parler y à cause du bien qu'il avait entendu
dire d^elle ; car la bonne odeur et la renommée de sa sainteté
s'étaient répandues au loin.
Il vint donc un jour la voir y et aprh lui avoir parlé de
Notre Seigneur y le lecteur dit à la sainte femme : « Dame
DoucelinCy qu'est-ce que F âme ? » Et la Sainte de Dieu ré-
pondit humblement : « FrirCy ce n'est pas à moi y qui suis une
femme simple et pauvre de tout bieny de répondre à cette
question. » Quand il eut ainsi reconnu son humilité y le lecteur
persista encore davantage à F interroger.
Et tout-à-coupy F esprit de la Sainte s'enflamma en réflé-
chissant à la demande par laquelle il la pressait tant; et
90 LI VIDA DE LA BENAURADA
si que de mantenent e illi estet raubida, moguda e ti-
rada per forsa de meravillos sentiment, sobre la paraula
quell fraires li dizia. E trobet hom adoncs las sieuas
mans ques eran totas ponchas, e blavas per luocs, que
amb aguUhaSy desotz lo mantell, las si traucava totas,
pertal qu'illi non entendes so quel fraires dizia. Mms
tant era grans Tardors de Tesperit, el sentiment major
que de la cam, que nuUa afQiccion que sentis de son
cors, non li podia tolre lo sentiment qu'illi avia de
Dieu.
32. Cant le fraires vi aisso, estet meravillatz e conso-
latz de la bontat de Dieu. Parti si d'ella, lauzant Nostre
Seinnhor^ e laisset la raubida. Cant venc que fon gran
vespre, qu'ill era anquars en aquell raubiment, sopta-
mens ill s'eslevet am gran fervor en aut, e fon vermella
e afiamada per la cara ; dizent am gran ardor, respon-
dent a la question, e dis : « Ques es arma ? Spéculum
divine majestatis ; en la quai Dieus a pauzat {foL 35)
son sagell. » Recomtet hom la resposta az aquell gran
lector ; e dis, cant ho auzi.: « Veraiamens, tut li mai-
stre, ni li lector de Paris, non pogran la question miels
aver souta. »
33. Cant le coms de Prohensa la mandet querre, per
razon del sompni ques avia fach li comtessa^ li quais
avia gran dezirier de vezer la raubida ; e per so que
miels Ten dones huccaison, ill vole cumenegar, e pre-
guet a la Sancta qu'illi degues cumenegar amb ella. E
li sancta femena, que fiigia a son poder la gloria del
mont, e lauzor de las gens, dis li humilmens qullli non
era adoncs aparellada quel Seinnhor receupes.
34. E li comptessa fes un bon fraire venir per pre-
dicar, le quais de Nostre Seinnhor mot ardentmens
SANCTA DOUCELINA. 91
aussitôt elle se trouva en extase^ attirée par la force du mer-
veilleux sentiment qu^elle avait de la parole que le religieux
lui disait. Et alors on s* aperçut que ses mains étaient déchi-
rées et bleuâtres en divers endroits^ parce qu*elle se les piquait
avec des aiguilles y sous son manteau^ pour ne pas entendre ce
qui lui était dit. Mais telle était F ardeur de son esprit et sa
force y supérieure à celle de la chair y qu'aucune douleur res-
sentie en son corps ne pouvait lui faire perdre le sentiment
qu*elle avait de Dieu.
Qjuand le religieux vit cela, il en fut émerveillé, et tout
consolé de la bonté de Dieu. Et il s* en alla en louant Notre
Seigneur y et la laissa dans son ravissement, La nuit était
déjà avancée y qu'elle était encore dans le même état ; lorsque
subitement elle s'éleva en haut avec une grande ferveur y sa
figure devint vermeille et toute enflamméCy et elle se mit à
répondre à la question posée, et elle dit: « Qji est-ce que Famé?
Cest le miroir de la majesté divine y et en elle Dieu a
apposé son sceau. » On rapporta cette réponse à ce grand
lecteur y qui dit, en l'apprenant : « En vérité y tous les maîtres
et tous les professeurs de Paris n'auraient pas pu résoudre
mieux cette question. »
Lorsque le comte de Provence F envoya chercher, à cause du
songe qu'avait eu la comtesse y celle-ci avait un grand désir de
la voir en extase ; et pour lui en donner Voccasiony elle voulut
recevoir la communiony et elle pria la Sainte de communier
avec elle. Mais la sainte femme qui fuyait y le plus quelle
pouvait y la gloire du monde et les louanges des hommes, lui
répondit avec humilité qu'elle n'était pas préparée pour rece-
voir son Seigneur.
Alors la comtesse fit venir un bon religieux, pour prêcher
devant elle, lequel se mit à les entretenir ardemment de Notre
92 LI VIDA DE LA BENAURADA
parlet. A las quais paraulas, li Sancta fon moguda per
fervor d'esperit de mantenent, e illi fon raubida ; jassia
qu'illi a si mezesma n'agues fach tota la forssa que po-
gues, per destorbar aquell gran sentiment, que non
agues adoncs ; que totas las sieuas mans eran pur bla-
vairols, en aissi az aquell sermon las s'avia tormen-
tadas. Gant li comptessa vi aquella meravilla^ fon mot
alegra en Nostre Seinnhor. Fes venir totz sos enfans,
e fazia los estar am reverencia de ginols davant ella^
lurs capions baissatz^ baizar las sieuas mans. E estet
longamens en aquell raubiment ; don li comptessa, li
quais fon pueis reina de Cesilia^ la près en gran amor e
en especial, d'aquelF hora enant.
35. Mais alcunas personas^ per plus fort aproar,
feron li adoncs d'engoissos proamens, com non s'en
davan sueinh. Plantavan li agullhas per los detz, entre
la carn e Tongla^ per plus fort afligir, per so que si mo-
guessa. Mais li Sancta de Dieu era tan tirada per verai
sentiment e fort ques a via de Nostre Seinnhor, que ren
d'afliccion de son cors, cant que fossan greus, non
sentia adoncs en aquell estament ; per que anc non si
moc, per ren que li fezessan. Mais après, cant fon re-
tornada d'aquell sant raubiment, n'estet mot afligida,
e 'n sufri gran dolor. Per aisso, tota li cortz lauzavan
Dieu de so qu'avian vist d'ella, e Tagron d'aqui enant
en mot gran re-(/o/. 36)-verencia.
36. Esdevenc si quel comps d'Artes venc en Prohen-
sa, le cals era homs mot devotz a Dieu. E cant auzi
parlar de la gran sanctitat d'aquesta donna, e de sos
raubimens, fon mogutz a gran devocion, e dezirava la
mot avezer en aquell tirament. E cant fon a Massella,
e ell Tanet vezer, e menet a'm si alcuns bons fraires, que
SANCTA DOUCELINA. 93
Seigneur. En entendant ses paroles^ la Sainte fut aussitôt
emportée par la ferveur de F esprit^ et tomba en extase ^ malgré
qtCelle eût fait tous les efforts possibles pour éloigner d^elle ce
sentiment qui la pénétrait y et y échapper pour lors. Ses mains
étaient toutes couvertes de meurtrissures^ tellement elle les
avait tourmentées pendant ce sermon. Quand la comtesse vit
cette merveille y elle se réjouit fort en Notre Seigneur. Elle
fit venir tous ses enfant s y les fit mettre respectueusement à
genoux devant la Sainte, leurs chaperons baissés, et leur fit
baiser ses mains. Elle demeura fort longtemps dans ce ravis-
sement; et la comtesse, qui fut ensuite reine de Sicile, la prit
depuis lors en grande et spéciale affection.
Mais il y eut certaines personnes qui, pour mieux s* assurer
de la réalité, firent sur elle, sans aucun scrupule, de doulou-
reuses épreuves. Elles lui enfonçaient des aiguilles dans les
doigts, entre la chair et V ongle, afin de la bien faire souffrir,
pour qu* elle fit quelque mouvement. Mais la Sainte de Dieu
était tellement attirée par le sentiment vrai et fort qu*elle
avait pour son Seigneur, qu*elle ne ressentait en cet état
aucune douleur corporelle, quelque violente qu'elle fût. Cest
pourquoi elle ne remua pas, quoi qu'on pût lui faire. Mais,
quand elle fut revenue à elle, apris F extase, elle en demeura
toute meurtrie, et souffrit de grandes douleurs. Tout cela fit
que la cour entière louait le Seigneur de ce qu'ils avaient vu
en elle, et depuis ce moment elle y fut en grande vénération.
Il arriva aussi que le comte d'Artois vint en Provence ; et
comme c'était un homme fort pieux , entendant parler de
Féminente sainteté de cette femme, et de ses extases, il fut
pénétré d'une vive dévotion pour elle, et eut grande envie de
la voir en cet état. Et quand il fut à Marseille, il alla la
voir, et conduisit avec lui quelques bùns religieux, qui dirent
94 LI VIDA DE LA BENAURADA
saupron ben parlar de Nostre Seinnhor. E preron a
parlar de las nalras de mon seinnhor sant Frances, al
quai illi avia sobeirana amor, e d'aquell dous parla-
ment que fon entrel Seraph e mon seinnher sant Fran-
ces, cant li donet sas plagas.
37. Mais cant il si senti moguda per aquellas parau-
las que li fraire dizian^ denfra lo mantell, c'om non ho
connogues^ afligia si mezesma^ estant mot humilmens.
Si que pueis li trobet hom los blavairols^ els grans tors
en las mans^ en aissi las s'avia ( i ) tormentadas^ per tal
que si tolguessa aquell gran sentiment^ que non enten-
dessa. E anc per tôt aquo, non remas; car les sieus (2)
esperitz era trop abrazatz^ que nuUa afiiccion aquella
ardor non li podia esteinher.
38. Az aquellas paraulas, li sancta contemplairis de
Dieu si va fort enflamar soptamens^ e ill estet raubida.
E cant le comps ho vi, ac mot gran gauch, car adoncs
ac consegut so que tant dezirava. E am sobre gran ale-
grier, ell si levet tantost^ e tolc son capion, e deus la
porta de Toratori on eran, entro az ella venc sos ginols
tirassan^ per mais de reverencia^ e baizet li sos pes
sobre devotamens. E ac en ella mot gran devocion^ e
annet s^en consolatz e alegres, e laisset la raubida.
39. En lo cal raubiment ill estet longamens; edo-
mens que li eran entorn totas las donnas, soptamens e
illi s'eslevet am gran fervor, dizent alegramens : « Le-
tatussum in his que dicta sunt rnihi, in domum domini
ibimus. » E dizent aisso, hubrent sos braisses mot fort^
e estendutz quais en cros, levet si tant aut sobre terra,
que cais semblet s'en volgues puiar sus, am meravillos
(t) Mt. Lanavia, (2) Mt. Lenieus.
SANCTA DOUCELINA. 95
des choses édifiantes sur Notre Seigneur. Et ils se mirent à
parler des stigmates de monseigneur saint François, pour
lequel elle avait un amour extrême, et de ce doux entretien
quily eut entre le Séraphin et monseigneur saint François,
lorsquil lui donna ses plaies.
La Sainte, en se sentant émue par les discours des religieux,
commença à se torturer en secret, sous son manteau, et à s* hu-
milier profondément. Et après on trouva sur ses mains les
meurtrissures et les contusions qu*elle s'était faites, pour
échapper au sentiment qui s'emparait d'elle, et pour ne point
entendre ce qu'on disait. Mais tout cela ne lui servit de rien :
son esprit était trop embrasé pour qu'aucune douleur pût
éteindre P ardeur qui la consumait.
La sainte contemplatrice de Dieu fut si fort emflamméepar
les par oies des religieux, qu'elle tomba en extase. Quand le comte
vit cela, il en ressentit une tris grande joie, ayant ainsi obtenu
ce quil désirait tant. Il se leva aussitôt plein d'allégresse,
enleva son chaperon, et pour témoigner tout son respect, il s' en
alla, en se traînant sur les genoux, depuis la porte de V ora-
toire jusqtC à V endroit où elle était, et lui baisa les pieds dévo-
tement. Il eut dis lors pour elle une tris grande dévotion, et la
quitta joyeux et consolé, tandis qu'elle était encore ravie.
Elle resta en effet longtemps dans ce ravissement, et tandis
que ses filles l'entouraient, elle s'éleva soudain, dans une
grande ferveur, en disant joyeusement : « Je me suis réjouie
en entendant dire que nous irons dans la maison du Seigneur. »
En disant cela, elle ouvrit les bras, les étendit en forme de
croix, et s'élança si haut de terre, qu'elle semblait vouloir
aller au ciel ; et son visage respirait une joie merveilleuse.
96 LI VIDA DE LA BENAURADA
gauch que {fol. 37) mostrava li sieua cara. E adoncs
cant la viron en aissi eslevar^ totas ensemps, am gran
fe, si van metre desotz los sieus santz brasses^ e de-
manderon li si serian salvas. E illi respondet, fervent-
mens aflamada en la cara, d'aqueila gran ardor, e dis :
« Veraiamens vos dic^ que sotz aquellas alas de sant
Frances, totas vos salvares. » E fon tan grans aquel
gauch que totas agron sobr'aquella paraula^ que non
si poiria dire. E era tan grans aquella consolacion que
totas avian e sentian^ que semblant lur era que quais
fossan ab Dieu.
40. E après, cant li Sancta si fon reconneguda, e fon
retomada d'aquel sant raubiment, renembret li del
comte que la era agutz, e ac mot gran dolor. E mostret
tant de trebail , que non si poiria dire , ni espremir
aquella gran afliccion que li Sancta mostret de tôt son
cor, car le coms Tavia vista en aquell estament. E ab
amars plors^ dizia a totas : « Falsas sorres, per que
ho aves sufert, ni con m'aves mostrada? Con aves
pogut for tan fera malvestat^ ni tan gran tracion ? » E
pueis^ en amaror de s'arma, dizia en après a Nostre
Seinnhor : « Seinnher^ de tôt mon cor ti requier que
mi coniundas en lo cor de cascun. » E mostrava tant
de confuzion, que semblava un gran ecces li fossa
estalvat.
41. E totas ves qu'illi sentis ni connogues que res
estrani Tagues vista en aquell estament, menava aquest
trebail. E per aisso, illi adoncs^ am gran confuzion^ co-
mandet a totas^ en vertut de sancta obediencia, aitan
autamens et aitan fort cant poc^ que neguna non Tauzes
revelar^ ni mostrar a neguna persona^ tant cant ill fora
en aquel estament.
SANCTA POUCELINA. 97
Quand ses filles la virent monter ainsi y elles se précipitèrent
toutes ensemble sous ses bras, et lui demandèrent avec confiance
si elles seraient sauvées. Et elle leur répondit, la figure en-
flammée d'une ardeur incomparable : « En vérité , je vous
assure que sous les ailes de saint François vous serez toutes
sauvées. » // serait impossible de dire combien fut grande la
joie qu'elles eurent toutes en entendant cette parole. Les conso-
lations qu'elles en ressentirent au fond du cœur étaient si
extraordinaires, qu'il leur semblait presque qu'elles étaient
avec Dieu.
Lorsque ensuite la Sainte se fut reconnue, et fut revenue
de son ravissement, elle se souvint que le comte avait été là,
et elle en eut une grande douleur. Elle s'en montra si contra-
riée, qu'il serait difficile d'exprimer^ F affliction profonde
qu'elle éprouvait de ce que le comte Pavait vue en cet état.
Et elle disait à toutes, avec des larmes amer es : « Mauvaises
sœur s, pourquoi avez-vous souffert cela, et m'avez-vous donnée
en spectacle ? Comment avez-vous pu commettre une telle
méchanceté, et me trahir de la sorte ? » Elle disait ensuite à
Notre Seigneur, dans l'amertume de son âme : « Seigneur, je
vous en conjure, confondez-moi devant tous. » Et elle témoi-
gnait tant de confusion, qu'il semblait qu'un grand mal lui
fût arrivé.
Toutes les fois qu'elle comprit ou connut que des étrangers
Pavaient vue dans ses ravissements, elle montrait la même
douleur et la même confusion. Cest pourquoi elle commanda à
toutes, en vertu de la sainte obéissance, et avec autant de
force qu'elle put, que personne n'osât la faire voir et la
montrer à qui que ce fut, tant qu'elle serait dans cet état
merveilleux.
98 LI VIDA DE LA BENAURADA
42. Tan grans era Tamor ques ill avia al benaurat
paire mon seinnher sant Frances, que non si poiria
dire ; que tostemps mon senher sant Frances avia en
la boqua, don mostrava continuamens Tavia en sa me-
moria. Totas ves, cant retomava de sos autz raubi-
mens, ades parlava d'ell, ho de sa paupertat, ho d'a-
quels santz seinnhals que le santz ac de las plagas de
Crist.
43. Don {fol. 38) una ves ques ill era raubida, en la
gleiza dels fraires, e avia estât lonc temps davant Tau-
tar ques avia cumenegat, soptamens illi si moc am
gran fervor d'aquell autar hon era, e fes son cors am
gran abrivament entro Tautar de mon seinnhor sant
Frances, cridant en auta vou[t]s e dizent ardentmens :
« Vel vos, vel vos, sant Frances ! Aquell aqui fortmens
sera contradich, mais veramens non am vertat. Car
per cert, ell levara lo camp, e vensera ; e non poira
esser vencutz, car am la boUa del Seinnhor spautara
trastotz SOS aversaris. E ven, so dis li Sancta, ab s'au-
riflama desplegada^ le seinhairiers de Crist, portant la
boUa del sobeiran rei, am la quai esvigorara los caval-
liers de !a ost dell Seinnhor, seinnhant totz cels que
seran siei dicipol. E mostrara lo gonfanon dell rei, lo
quai porta aut enpressat en son cors, a confortar totz
cels que son en la batalla. »
44. E aisso illi dizia am fervent alegrier, e am so-
beiran gauch e de cor e de cara. Car cant illi parllava,
ni mentavia lo gonfanonier de la ost de Crist, mon
seinnher sant Frances, ensenhalatz d'aquels sagratz
seinnhals, non remania en si mezesma, que tantost era
tirada az aquell sentiment, per la sobre fervent devo-
cion qu'illi avia en lo bollier de Crist. En el, après
SANCTA DOUCELINA. 99
V amour qu'elle avait pour son bienheureux père saint
François était si grand quon ne saurait Pexprimer. Elle
avait toujours à la bouche le nom de monseigneur saint
François^ ce qui démontrait quelle V avait continuellement en
la mémoire. Mais quand elle retournait de ses hauts ravisse-
ment s y elle parlait fréquemment de lui y ou de sa pauvreté y ou
des marques miraculeuses que le Saint reçut des plaies de
Jésus-Christ.
Un jour quelle avait été ravie dans F église des frères
mineurSy après être restée longuement devant r autel où elle
avait communié y elle quitta subitement la place où elle était,
et pleine de ferveur, s'en alla avec une grande impétuosité à
l'autel de monseigneur saint François, criant à haute voix :
« Le voilà, le voilà, saint François! Il sera fortement con-
tredit; mais assurément ce sera toujours à tort. Car certai-
nement il emportera le camp, et aura la victoire. Et il ne
pourra être vaincu, parce qu'avec le sceau dii Seigneur il
épouvantera tous ses adversaires. Il vient, dit la Sainte, il
vient, avec son oriflamme déployée, le porte-drapeau du Christ,
portant le sceau du souverain roi, avec lequel il fortifiera les
chevaliers de F armée du Seigneur, marquant tous ceux qui
seront ses disciples. Et il montrera le drapeau du roi, qu'il
porte imprimé profondément dans son corps, pour encourager
tous les combattants. »
Et elle disait cela avec une admirable allégresse, et une
joie extrême, dans le cœur et sur le visage. Car quand elle
parlait du gonfahnier de T armée du Christ, monseigneur
saint François, marqué des sacrés stigmates, elle ne se possé-
dait plus, et était aussitôt emportée par un sentiment surhu-
main, pour\la grande dévotion quelle avait pour le chancelier
de Jésus-Christ. En lui, après son Seigneur et sa mère bénie,
100 LI VIDA DE LA BENAURADA
Ihesu Crist e la sieua maire bezeneta, davant totz au-
tres sans, majormens si âzava, e per los sieus [heis-
semples] volia esser regida. Motas ves la trobavan rau-
bida, lo libre en las mans, legent la sieua vida ; e tota
res qu'illi pogues movia az aver devocion en aquest
sant ; car ades, en totas sas paraulas fazia salsa de sant
Frances.
45. Cascun jorn puiava plus aut sos esperitz en
Dieu per contemplacion. Negun cant de gleiza non po-
dia auzir ni escoutar, que mantenent ill estava rau-
bida ; e per aquo non auzia sinon messas sécrétas e pri-
vadas. Totas las festas Na[da]ls que venian, iili (i)
prennia ab Dieu per contemplacion ; car rennembrant
aquels grans benificis, non si podia tenir, {fol. 39) que
sol li rennembransa soptamens la tirava. Per que totz
aquels jorns, ill estava raubida tôt lo jorn.
46. Una ves a calennas, ill vole cumenegar lo seras
après matinas, a la messa de miega nuech, per gran
devocion d'aquella hora quel fils de Dieu nasquet ; e
cumeneguet secretamens en una capella de sancta Ce-
silia , on costumava cumenegar. E cant illi receup
aquell bezenet Seinnhor, am rennembransa con fon
fatz novels homs aquella nuech, ac tan gran sentiment
d'aquell glorios enfant, lo quai illi amava e sentia ten-
ramens, que mantenent ilh va estar raubida. E tota
aquella glorioza nuech, d'aqueirhora enant, e aquell
bezenet jorn de calennas, illi estet continuamens rau-
bida, e près aquella gloriosa festa esperitalmens, am la
donna e am Tenfant ; que non fon paguda d^autre con-
duch aquel jorn.
(X) Mt. nu.
SANCTA DOUCELINA. loi
mais avant tous les autres saints^ elle mettait sa confiance y et
voulait suivre en tout ses exemples. Bien des fois , on la
trouvait ravie y le livre en main, lisant la vie de ce saint;
elle engageait tout le monde à avoir de la dévotion pour lui ;
et dans presque tous ses discours, elle parlait à tout propos de
saint François.
Chaque jour son esprit s'élevait à une plus haute contem-
plation. Elle ne pouvait entendre aucun chant de r église
quelle ne fût ravie aussitôt ; c'est pourquoi elle n assistait
qu'à des messes basses y et dites à part. Tous les ans y elle passait
avec DieUy dans une contemplation non interrompucy toutes
les fêtes de Noël; cary se ressouvenant des grands bienfaits
reçus en ce jour y elle ne pouvait se contenir y et le souvenir
seul r attirait vers Dieu. Elle passait donc ces jours dans un
continuel ravissement.
Une fois y à Noël, elle voulut communier dans la nuit,
après mâtine s y à la messe de minuit y par dévotion pour F heure
où le fils de Dieu naquit ; et elle communia secrètement dans
la chapelle de sainte CécilCy où elle avait coutume de recevoir
la communion. Et quand elle eut reçu son Seigneur bien-aiméy
ayant en mémoire comment il se fit homme en cette nuit même y
elle ressentit une telle affection pour ce glorieux enfant quelle
aimait tendrement y qu'elle entra aussitôt en extase. Et elle
demeura dans cet état merveilleux tout le reste de la nuit, et
le jour tout entier de Noël y sans discontinuer; et elle passa
spirituellemejit cette glorieuse fête avec l'enfant nouveau-né
et avec sa mère ; et de toute la journée y elle ne prit aucune
autre nourriture.
102 LI VIDA DE LA BENAURADA
47. Mais cant toraava d'aquels sans raubimens, di-
zia totas ves paraulas de Tescriptura que apartenian a
la festa, ho az aquell benifici. E adoncs ill era mot
alegra^ e per la novelleza dell gauch, e per Tardor de
Tesperît, era vermella e aflamada en la cara ; jassiaisso
que davant ill fos mortificada, per la gran e longa pe-
netencia ques avia fach.
48. Cascun an, lo jorn de Venres santz, ill esta va
raubida continuamens tôt aquell jorn^ e neis aquella
nuech. E esta va serrada en lo sieu oratori, per so que
res non la pogues vezer ; entro que per forsa, alcunas,
ves, las donnas metian lains las portas, e totas ves tro-
bavan la raubida. Cascun an, aquell jorn, era tan grans
aquell sentiment qu'illi avia de Ihesu Crist en aquella
rennembransa, que sembla va quais tota defallis en la
passion del Seinnhor, e en la dolor de la Verge. E era
tan grans aquella terribilitat de dolor e d'engoissa que
mostrava la sieva cara, que a penas res la podia sufrir
d'esgardar aquell jorn, cant ill era raubida. Tan gran
afflîccion mostrava li sieva cara adoncs en aquels rau-
bimens de Venres santz, que a penas res ho podia sos-
tenir.
49. Don [fol. 40 ) s'esdevenc una ves aquell jorn,
quUU estant raubida, plorava mot engoissozamens la
dolor de la Verge e de son fiil. Cridava autamens, am
tan amara dolor, que totas n'eran afligidas de la gran
engoissa qu'illi mostrava, si que de mot lueinh Tauzia
hom cridar. Tan gran compassion avia a la Verge, que
amb ella semblava degues morir, que tota era plena de
la sieua dolor. Aissi que certamens connoissian a totz
seinnhals qu'ill en fazia, ab trop gran amaror^ ques
adoncs li era revelada e mostrada li passions que sufri
SANCTA DOUCELINA. io3
Mais lorsqu'elle retournait de ces saints ravissements^ elle
prononçait des paroles de F Ecriture se rapportant à laféte,
ou aux grâces dont elle est la source. Alors elle était toute
joyeuse; et tant pour la nouveauté de sa joie ^ que pour F ardeur
de son esprit ^ elle avait la figure vermeille et enflammée ^
quoique auparavant elle reût toute mortifiée^ à cause de ses
grandes et longues pénitences.
Chaque année ^ le jour du Vendredi-Saint ^ elle demeurait
dans un continuel ravissement tout le jour et toute la nuit qui
le suit. Et elle se renfermait dans son oratoire^ pour que per-
sonne ne pût la voir ; si ce n'est que quelquefois ses filles
enfonçaient les portes^ et la trouvaient en extase. Et tels
étaient y chaque foi s y les sentiments que lui inspirait y ce jour-
lày pour Jésus-Christ y le souvenir de ses souffranceSy quelle
semblait pris d'expirer en pensant à la passion du Seigneur et
au martyre de la Vierge. V expression de douleur et d'angoisse
qui éclatait alors sur sa face était si effrayante y qu'on osait à
peine la regarder durant ce jour y tandis qu'acné était ravie.
En effety sa figure montrait une si grande affliction, dans ces
extases sublimes du Vendredi-Saint ^ que personne ne pouvait
en supporter la vue.
Il arriva une fois, en un pareil jour, qu'étant ravie, elle
pleurait amèrement les douleurs de la Sainte-Vierge et de son
fils; et elle criait à haute voix y si lamentablement, que toutes
souffraient de la voir ainsi désolée, et de fort loin on entendait
ses cris. Elle avait pour la bienheureuse Vierge une si grande
compassion, qu'elle semblait devoir mourir avec elle, tellement
elle était remplie de sa douleur. On reconnaissait avec évidence,
aux signes qu'elle en donnait, et à l'amertume qu'elle éprou-
vait, que les souffrances qu'endura Jésus-Christ lui étaient
alors révélées. Et elle les ressentait avec une telle force qu'il
104 LI VIDA DE LA BENAURADA
Ihesu Crist. La quai illi sentia tan afortidamens que
semblava totas las venas de son cors li morissan^ d'a*
quell gran sentiment ques avia sobre so que vezia.
5o. E adoncs illi, ab amars critz, dizia a la Verge :
a Donna^ veîas que ti fan de ton ôU, con lo ti nafran^
con lo t'esquintan^ con lo t'aucizon, e can mal lo trac-
tan !» E adoncs illi plorava am tan gran amaror, que
non si poiria dire. E après, dis que non podia plus, e
remas defalUda, acorada de dolor, que non podia sufirir
aquell torment. E estet en aissi tôt aquell jorn de Venres
santz, el seras atressi, ses manjar e ses beure ; en tal
maniera que semblava qu'illi fos del tôt morta.
5i. Cant viron las donnas que dichas eran matinas,
e passât de la nuech gran espàzi, que non si movia,
agron mot gran temor ; car non semblava^ qui la vezia,
que 1 esperit i fossa remazutz. Adoncs soneron la mot,
e la tireron; e per ren que fezesson, non la podian
moure ; e en aissi estet ques era passatz le premier
son. Cant venc que fon ben mieja nuech, illi si co-
menset a moure; mais tant era plena de la renem-
bransa d'aquel jorn^ que non si connoissia, ni a penas
entendia ren ques hom li disses.
52. Adoncs venc una donna que li Sancta apellava
sa prioressa, car li avia promes obediencia ; e fes mètre
la taula, e dis li que manjes. Mais illi era tant tirada az
aquella benaurada contemplacion en ques avia estât,
que desnembrat avia tota ren temporal, {fol. 41 ) E
demandava ques era manjar ; car li sieu arma eraî az
aire atenduda. E aquilli donna comandava li que man-
jes, quell taula era messa, el jorn era passatz, que ma-
tinas eran dichas, e hora era de manjar ; qu'ill o volia.
E li sancta femena respondia : « Que ben era vers quel
SANCTA DOLCELINA. io5
semblait que toutes les veines de son corps allaient se rompre
par la douleur que cette vue lui causait.
Et elle disait à la Vierge avec des cris amers : « Mère y
voyez ce qu on fait de votre fils y comme on vous le blesse y comme
on vous le déchire y comme on vous le tucy comme on le traite
horriblement ! » Et alors elle pleurait si douloureusement y
que rien ne saurait Vexprimer. Puis elle dit quelle n'en
pouvait plus y et elle demeura défaillante y épuisée de douleur y
ne pouvant supporter un tel tourment. Elle resta ainsi tout le
Vendredi-Saint y et la nuit aussi, sans manger et sans boire :
on aurait dit quelle était réellement morte.
Quand les sœurs virent que les matines étaient dites et la
nuit écoulée en grande partie y sans quelle remuât y elles eurent
une grande peur ; car il ne semblait pas y à la voir y que la vie
fût encore en elle. Elles rappelèrent donc et la secouèrent ;
mais tout ce qu^ elles firent ne put la faire bouger; et elle fut
dans la même position, jusqu'après le premier sommeil. Quand
minuit fut venu, elle commença à remuer; mais elle était
si pleine des souvenirs de ce jour y qu'elle ne savait ce quelle
faisait y et n'entendait rien de ce qu'on lui disait.
Alors vint une dame que la Sainte appelait sa prieure y et
à qui elle avait promis obéissance ; elle fit mettre la table y et
lui dit de manger. Mais elle était si pénétrée encore de la
bienheureuse contemplation dans laquelle elle avait été pion-
géey qu'elle avait oublié toutes les choses temporelles. Et elle
demandait ce que c'était que manger; car son âme était occupée
de toute autre chose. Et sa prieure lui commanda de manger y
disant que la table était mise, que le jour était passé, les ma--
tines dites y et qu'il était temps de manger; qu'elle le voulait.
Et la sainte femme répondait : « Quil était bien vrai que la
io6 LI VIDA DE LA BENAURADA
taula era messa e aparellada a totz^ aquilli taula en
ques era rainnhel[s] sacrifiatz. »
53. E de mantenent, ill estava raubida^ e ren aire
non podia entendre , de ques hom li parles, mais
aquella taula bezeneta de la cros, en la quai illi avia
pauzat tôt son entendement. E cant li donna ques era
sa vicarla li comandava que manjes, dizia que li ho co-
mandes per aquella obediencia que Crist puiet sus la
cros. E de mantenent, illi tornava en aquell raubiment.
En aquest contra [s] t esteron tant que totas n'eran tor-
mentadas. E non la podian far manjar, per ren que li
dissessan ; que tant era tirada a la cros, qu^illi non res-
pondîa mais aquellas paraulas que son dichas desus,
e tantost tornava après en aquel (i) raubiment.
54. Cant fon gran nuech passada, tant la soissideron
e la tireron, que per forsa la mogron, e am gran treball,
feron la manjar un petit. Mens que manjava, so li fon
dich que uha nobla donna, que li era devota meravillo-
zamens, per nom ma donna Mabilia de Ginnhac, maire
de Tonrat paire fraire R. de Ginnhac, li avia trames un
vedell. Tantost cant li Sancta ho auzi, nembret li d'a-
quell vedell pascal ; e de mantenent e ill estet raubida,
per la rennembransa ques ac sobre aquell vedell. En
aquell tirament estet tota la nuech, que per ren que fe-
zessan non la 'n pogron partir. E cant venc lendeman,
e illi fon alegra de gauch esperital, e non semblet que
ren fossa agut, tant era curoza de la [s] res del covent,
e de tôt so que lur era mestier.
55. Autre temps, aquell jorn, illi ac fach annar a la
gleiza aquellas ques avian cura d'ella; e enans que
(i) Ms. En aqual.
SANCTA DOUCELINA. 107
table était mise et préparée pour tous y cette table en laquelle
était r agneau immolé pour nous. »
Incontinent y elle retombait dans son extase^ ne comprenant
rien à tout ce quon lui disait y et ne pensant qtCà cette table
bénite de la croix ^ vers laquelle tout son entendement se
portait. Et quand la sœur qui était sa vicaire lui commandait
de manger y elh disait quon lui en donnât Tordre par F obéis-
sance que Jésus-Christ porta sur la croix. Et V extase durait
toujours. Ce débat continua si longtemps ^ que toutes en étaient
péniblement affectées. On ne pouvait parvenir à la faire
manger y quoi quon pût lui dire. Elle était si attirée vers la
sainte croix ^ quelle ne répondait pas d^ autres paroles que celles
dites ci-dessus y et immédiatement elle retournait à son ravis-
sement.
Quand presque toute la nuit fut passée, on la poussa et on
la tira de telle manière quon la remua par force^et avec une
grande peine on put la faire manger un peu. Tandis quelle
mangeait, on lui dit quune noble dame qui lui était complè-
tement dévouée, madame Mabile de Gignac, mère du révérend
père Raimond de Gignac, lui avait envoyé un jeune veau. La
Sainte eut à peine oui ce mot, quelle eut en mémoire le veau
pascal, et ce souvenir la jeta dans un nouveau ravissement.
Elle y demeura toute la nuit, et quoi que F on fit, on ne put
parvenir à F en retirer. Mais quand vint le lendemain, elle
fut toute remplie d'une allégresse spirituelle, et il semblait
que rien d'extraordinaire ne s^ était passé, tant elle s'occupait
des choses du couvent, et de tout ce qui le concernait.
Une autre fois, le même jour, elle avait envoyé à F église
celles qui prenaient soin d'elle, et avant qu'on fit F exaltation
io8 LI VIDA DE LA BENAURADA
s'eissausses li cros, ellas Taneron regâr-(/o/. 42)-dar,
si ren li era mestier, Cant foron a la porta de Robaut,
auziron de la carriera la sancta maire cridar autamens,
am gran forsa de cor, que semblava c'om lo li arra-
bessa. E vengron tost az ella, e hubriron per torsa la
porta de Toratori, on ill era serrada ; e ja fon venguda
Tora d'eissausar la cros. Et intrôron, e troberon la rau-
bida, qu'estava estenduda en cros, e non tocava de pe
en terra : tan fort era eslevada en aquell raubiment. E
plorava autamens, amb amars critz (i), la passion del
Seinnhor, am tan gran dolor que non si pot retraire ;
tôt en aissi engoissozamens cant si davant sos huols ho
vissa tôt prezentmens.
56. Cridava amaramens : nEccelignumcrucis. Tra-
chors peccadors, que per un cannon ieis totz le vins de
que vos enebrias, e aquist cannon que rajan son .v. !
Fais crestian, que de mezallada de vin ti enebrias tôt
jorn, e d'aquestos . v. cannons que rajan continuamens,
non ti sabes enebriar ! Denairada de vin cambia home
tan fort, el convertis a si en tal maniera, que d'enjuria
c'om li fassa non quer venjansa ; e aquist .v. cannon,
que rajan tan aondozamens del sanc de Crist, non
podon (2) convertir home, que d'enjuria que li sia fâcha
non requera venjansa ! » E semblava del tôt que lo cor
li partissa, sobre la dolor de Ihesu Crist.
57. Un'autra ves, lo jorn de Venres santz, e ill era
raubida. E az ora d'eissaussar la cros, illi s'eslevet mot
aut, e comenset a cridar, am grans plors e amb engois-
sos, dizent : « Fais mont, fais mont, can greu ponch ti
ven desus ! » E pueis dizia : « RecuUes vos, reculles
(0 Ms. Crist^. (a) Ms. Non pot.
SANCTA DOUCELINA. 109
de la croiXy elles vinrent voir si elle n* avait besoin de rien.
Quand elles furent à la porte de Roubaud, elles entendirent y
de la rue, la sainte mère qui criait avec une si grande force^
qu^il semblait quon lui arrachât le cœur. Elles se hâtèrent
d'aller à elle y et forcirent la porte de P oratoire où elle était
renfermée y à r heure même où F on exaltait la croix. Et elles
la trouvèrent en extase y les bras étendus en croix, ne touchant
pas des pieds à terre, tant elle était élevée. Et elle pleurait
avec des soupirs amers la passion du Seigneur, et montrait
une douleur que rien ne saurait exprimer ; car ses angoisses
étaient les mêmes que si elle en avait eu le spectacle tout pré-
sentement devant ses yeux.
Elle criait amèrement : « yoici le bois de la croix. O traîtres
pécheurs ! Tout le vin dont vous vous soûlez sort d'un seul
tuyau, et voici cinq tuyaux qui coulent pour vous ! Faux
chrétiens ! vous vous enivrez sans cesse d'un peu de vin, et
vous ne savez pas vous abreuver à ces cinq sources intaris-
sables! Un denier de vin change F homme de telle manière
qu'il ne cherche plus à se venger de toutes les injures qu'on
peut lui faire ; et ces cinq blessures, par où sort avec tant
d'abondance le sang de Jésus-Christ, ne peuvent déterminer
les hommes à renoncer à tirer vengeance des injures reçues. »
Et il semblait que son cœur se déchirait en pensant aux tour-
ments de JésuS'Christ.
Une autre fois, le Vendredi-Saint, elle était ravie; et au
moment où Von exaltait la croix, elle s'éleva très haut, et
commença à crier, avec de grands pleurs, remplis d'angoisses :
« O monde faux, et trompeur l quel terrible châtiment te
menace ! Puis elle disait : « Venez, venez, entrez dans la
no LI VIDA DE LA BENAURADA
VOS, intras vos en la nau, que tôt cant sera trobat dé-
fera sera périt. » E pueis illi esforsant sa voutz, cridava
plus fort, e dizia am gran forsa de cor : a E non auzes
cridar lo nauchier? Non auzes con crida, intras en la
nau, que tôt cant sera trobat fora, sera périt ? E aquel-
las ancoras, sa dizia, son gludadas de sanc de Crist! »
E aisso dizia am gran sentiment de cor, e amb amaras
lagremas. Adoncs li demandet una de las donnas, e
dis li : « E serem i nos, donna, en aquella nau? » A la
cal demanda li sancta maire respondet, am gran lar-
gueza de cor, e dis : <( Veraiamens , sotz las alas de
sant Frances, totas seres salvas. »
58. Esdevenc si una festa de Pascas, {/oL 43) qu'illi
era raubida en son oratori, e estava eslevada sus en
Taer, suferta per forsa de meravillos raubiment; en
tant que una donna mezuret am sa man Tespazi qu^es-
tava sobre terra. E trobet largamens un palm que non
tocava en terra, ni s'apillava a ren. E era afflamada en
la cara, per aquella gran ardor ques avia. E hubria
d'esperit, cridava e dizia am gran fervor, e am mera-
villos alegrier : « Quis est iste qui venit de Edom,
tinctis vestibus de Bosra ? » E mostrava tan meravillos
gauch que non semblava qu'en lo sieu cor caupes aquel
alegrier esperital, ni aquella pleneza de gauch que li
sieu arma avia ni recebia de Dieu.
59. Autra veâ, ima vegilia de TAsension de Ihesu
Crist, e totas eran annadas auzir vespras de la festa, el
sancta maire era remazuda. E sotz un albre illi si mes
en oracion, pregar Nostre Sennhor, e pensar de la fe-
sta. E cant vengron de vespras, troberon la desotz Tal-
bre, raubida. Passet aquell espazi que disseron com-
pléta e matinas, ques illi non si moc ; e sonet le sentz
SANCTA DOUCELINA. m
barque; car tout ce qui sera trouvé dehors périra. » Et ren-
forçant sa voix y elle criait plus fort encore y et disait avec une
grande énergie : « N* entendez-vous pas crier le nocher?
N'entendez^ous pas quil crie^ entrez dans la barque^ car
tout ce qui sera trouvé dehors périra ? Hélas ! disait-elle ^ ce
sont des âmes couvertes du sang de Jésus-Cbrist ! • Elle pro-
nonçait ces mots avec une poignante douleur^ et des larmes
amères. Alors une de ses filles lui demanda : « Et nous, ma
mère y y serons-nous dans cette barque? » La sainte mère
répondit à cette demande y avec une grande gaieté de cœur :
« Oui y vraiment y sous les ailes de saint François vous serez
toutes sauvées. »
Un jour de PâqueSy il arriva qu*elle était en extase dans
son oratoire y et elle demeurait élevée en l'air y soutenue par la
force de son merveilleux ravissementy au point quune des
sœurs mesura avec la main F espace qu*il y avait de ses pieds
jusqu*à terre. Et elle trouva qu*il s'en fallait de plus d'un
pan qu'elle touchât le soly et elle ne s'appuyait à rien. Elle
avait la figure toute enflammée y par la grande ardeur qui la
consumait. Et dans son ivresse spirituelle y elle criait avec
une grande ferveur et une admirable allégresse : « duel est
celui qui vient d'Edomy qui arrive de Bosray les vêtements
teints de sang ? » Et elle montrait un tel sentiment de bonheur y
qu'il semblait impossible que son cœur pût contenir une telle
allégresse y et la plénitude de joie que son âme recevait de Dieu.
Une autre fois y la veille de l'Ascensiony toutes les sœurs
s'en étaient allées ouïr les vêpres de la fêtCy et la sainte
mère était restée seule. Et elle se mit en oraison sous un arbre y
pour prier Notre Seigneur y et méditer sur le mystère. Quand
elles revinrent des vêpres y elles la trouvèrent sous ParbrCy
en extase. Elles dirent Complies et MatineSy sans que durant
tout ce tempSy elle fit un mouvement. Et la cloche de Sauve-
112 LI VIDA DE LA BENAURADA
de Salvaterra. E cant viron las donnas qu'illi non si
movia, disseron que per razon de la serena, gran mal
li pogra far, si aqui remazes ; car illi avia mot malan-
nanslocap (i).
60. Mens que pensavan de mètre la el dormidor, illi
si va levar, e mes si premiera. Comenset s'en anar tota
drecha e tenduda per aquel raubiment a ques era fort
tirada, los huols fermatz al cel, e tôt lo cor tirât sus
meravillozamens. Mais cant intret el dormidor^ tantost
cant fon desotz las reliquias ques estavan al som^ car
non avian anquars oratori azordenat, on poguessan
estar, estant raubida, illi si va aginollar, e fes lur reve-
rencia. E pueis, ill si levet, e après comenset a cantar,
annant per dormidor, de Tun cap tro a l'autre, tôt en
aissi con si seguis procession. E cant avia una pessa
annat cantant, illi si restancava après , e escoutava ;
e cant avia una pessa escoutat, e s'era restanqua-
{fol. 44)-da, pueis illi respondia, e tomava cantar, an-
nant signent so que vezia.
61. E era aquell cant meravillos a totas cellas que
Tauzian, e ben mostrava que d'aquest mont non era ;
car neguna non podia entendre aquell son, ni la verba.
E semblava aquell cant que tota la bègues e li susses
las mezoUas del cors. E cant era al som del dormidor,
e illi si girava,' e prennia aquell cors entro a Tautre
som. E en aissi giret tantas vegadas que non si poiria
dire^ annant et tomant, cantant azordenadamens, tôt
en aissi cant sUUi fos en la procession. E era aquel cant
de tan gran doussor que tota la languia. Alcunas ves,
lur era semblant qu'illi disses : « Novell Ihesus^ no-
(i) Mt. La cap.
SANCTA DOUCELINA. ii3
terre sonna le couvre-feu. Quand ses filles virent qu'elle ne
bougeait pas, elles se dirent entre elles qu'à raison du serein^
il pourrait lui arriver bien du mal, si elle demeurait là, car
elle avait la tête beaucoup malade.
Or, pendant qu'elles songeaient à la conduire au dortoir,
elle se leva, et se mit à marcher devant elles. Elle alla d'abord
toute droite et pénétrée du ravissement qui la possédait, les
yeux fixés au ciel, et tout son cctur entraîné merveilleusement
vers Dieu. Mais quand elle entra dans le dortoir, aussitôt
qu'elle se trouva sous les reliques qui étaient à l'une des ex-
trémités (car elles n'avaient point encore d'oratoire pour les
y placer), elle s'agenouilla devant elles, quoiqu'elle fût en
extase, et les vénéra. Elle se releva ensuite, et commenta à
chanter, parcourant le dortoir d'un bout à P autre, comme si
elle eût suivi une procession. Et quand elle avait un peu
marché et chanté, elle s'arrêtait et écoutait ; puis, après avoir
écouté pendant quelque temps, sans marcher, elle répondait et
recommençait à chanter, reprenant sa marche pour suivre ce
qu'elle voyait.
Et ce chant paraissait merveilleux à toutes celles qui F en-
tendaient, et montrait bien qu'il n'était pas de ce monde ; car
personne ne pouvait percevoir les sons distinctement, ni saisir
les paroles. Et il semblait que ce chant lui dévorait et lui
consumait toute la moelle des os. Quand elle était à un bout
du dortoir, elle se tournait, et se dirigeait de nouveau vers
l'autre extrémité. Et elle tourna ainsi tant de fois qu'on
ne saurait le dire, allant et revenant, et chantant à son tour,
tout comme si elle avait été à une procession. Et la douceur de
son chant était telle, qu'elle en était toute languissante. Par-
fois il leur semblait qu'elle disait : « Nouveau Jésus, nouveau
114 LI VIDA DE LA BENAURADA
vell ! )► Autra ves, lur semblava qu'illi cantes : a Nove
Ihesu, nova Iherusalem, nova civitas sancti! ^ Mais
certamens non podian compenre la vertat de la verba,
ni aquell son qu'illi dizia.
62 . E totas am procession seguian la apres^ am ciri
abrazat, e annavan amb ella^ am tant de gauch e de
consolacion, que non si poiria dire. E era tan grans
aquell renovellament esperital que totas ayian, e sen-
tian de Dieu en lur cor una novella cauza, que sem-
blant lur era qu'ellas sentissan en part Talegrier d'à-
quella cort celestial, e seguissan ab ella aquella proces-
sion meravilloza que^ segon que totas crezian, illi vezia
el cel.
63. E adoncs, totas entenderon e perceupron a so
qu'illi fazia, que grans cauza li era revelada e mo-
strada en aquell raubiment, de Tauteza e de la gran-
neza de la maj estât de Dieu. Car alcuns grans seinnhals
en fazia, mostrant am lo bras drech, ab trop gran me-
ra villa, Tauctoritat qu'illi vezia en Dieu. Car adoncs
illi, cant si restancava, levava son bratz aitant aut cant
podia, e menava lo en maniera de celcle sobre son
cap^ am gran auctoritat, meravillozamens, mostrant la
diadema de la gran magnificencia de Dieu, que tota la
longueza de son bras hi metia. E era tan grans aquilli
reverencia, el gran auctoritat que mostrava e figurava,
fazent aquell gran (/o/. 45) signe, que totas n'eran
pauzadas en gran temor, e en gran reverencia dell
Seinnhor que*lur reprezentava.
64. E crezeron certamens, per la prezensa de totz
los santz, que Dieus dones benediccion sobr'aquella
maizon, per los seinnhals qu'ill en fazia. E adoncs si
bastia e si edificava en Marsella li maizon de Robaut,
SANCTA DOUCELINA. ii5
Jésus ! «» D'autres fois , on aurait dit qu'elle chantait :
« Nouveau Jésus ^ nouvelle Jérusalem, nouvelle cité sainte ! »
Mais elles ne pouvaient être certaines des paroles qu'elle
disait y ni discerner parfaitement les sons.
Toutes marchaient apris elle processionnellement, avec des
cierges allumés, et F accompagnaient ^ pleines de joie et d'une
ineffable consolation. Et le renouvellement spirituel qu'elles
avaient toutes dans leur cœur, et le sentiment nouveau
qu elles éprouvaient pour Dieu, étaient si grands, qu'elles
croyaient avoir part à F allégresse de la cour céleste ; et il
leur semblait qu'elles suivaient avec elle la merveilleuse pro-
cession que, selon leur intime conviction, elle apercevait dans
le ciel.
Et elles comprirent toutes, en voyant ce qu'elle faisait, que
de grandes choses lui étaient révélées et manifestées, dans son
ravissement, au sujet de la sublimité et de la grandeur de la
majesté divine. En effet, elle en donnait des marques évi-
dentés, montrant avec son bras droit et d'une manière impo-
sante, qu'elle voyait la souveraine puissance de Dieu. Car,
quand elle s'arrêtait, elle levait le bras aussi haut qu'elle
pouvait, et décrivait un cercle autour de sa tête, avec une
grande solennité, indiquant par là le diadème de la magnifia
cence de Dieu ; et elle y employait toute la longueur de son
bras. Et le respect et l'autorité quelle montrait en traçant
ce signe grandiose, étaient si extraordinaires, que toutes en
concevaient une grande crainte, et une grande révérence pour
le Seigneur qu'elle leur représentait.
Elles furent fermement convaincues, vu les signes qu'elle
faisait, que Dieu, en présence de tous ses Saints, donnait sa
bénédiction à cette maison. C était, en effet, le moment où l'on
construisait à Marseille rétablissement de Roubaud, et le
ii6 LI VIDA DE LA BENAURADA
e le dormidors era adoncs fach de nou. En aquest
raubiment estet^ passada Tora de matinas. E era 11
sieua cara adoncs meravilloza a regardar, que per gran
deliech la remiravan^ de la novelleza celestial qùes avia
en los huolSy e [de] Talegrier esperital ques avia en la
cara.
65. Una ves, lo jorn de Pandecosta, tota ardent tor-
nant del raubiment en ques avia estât tôt aquell jom^
am meravilloza fervor, hubria d'esperit, dizia cant
largamens Dieus le Paires donet son don als sans apos-
tols^ aquell bezenet jorn, e lur trames . aquellas noblas
joias, quels va enebriar del sieu Sant Esperit^ lo quai
le Fils lur avia promes. E parlava am gran abrazament
d' aquell bon vin ferriet, lo quai celcles, so dis, non lo
podon tenir, tan aondozamens e tan larga s'escampa
ves totas partz, e enebria totz cels que de lui tastan. E
semblava fos hubria d'aquella gran ardor que eslam-
pava e fuec e flamas, e que en lo sieu cor non caupes
aquella pleneza ni aquella largueza d'esperit ; que sem-
blant era agues tastat de so de que parlava, per que
n'era tota enebriada.
66. E dizia meravillas d aquell cavallier ques aquest
don nos avia acabat per vertut de son sanc, lo cal per
nos tôt avia escampat, e am sas proprias armas avia
vencut son mortal enemic. E con am sos clavels Tavia
sobrat, e am la lansa de Longin en son propri cors,
so dis, Tavia nafrat, e sus la cros n'avia agut Victoria,
vencent en aquell fust trastotz sos enemics. E motas
autras gloriozas paraulas dizia ques eran de mot gran
e de mot aut entendement ; las cals fort ben non podia
hom {fol. 46) compenre ni entendre, mais que par-
lava am meravillos sentiment, e am sobeirana fervor.
SANCTA DOUCELINA. 1 17
dortoir était alors nouvellement bâti. Elle demeura dans son
état de ravissement ^jusque bien aprh P heure des Matines.
Sa figure était alors admirable à voir y et on la regardait avec
délices y à cause de F éclat céleste qui brillait en ses y eux ^ et de
r allégresse spirituelle qui éclatait sur sa face.
Une fois y le jour de Pentecôte^ revenant toute pleine d^ ar-
deur ^ du ravissement où elle avait été la journée entiire, elle
racontait avec une indicible ferveur y dans son ivresse spiri-
tuelle y comment Dieu le pire avait donné ses dons sans réserve
aux saints Apôtres y en ce jour béni y et leur avait accordé ses
nobles présentSy en les enivrant de son Saint-Esprit que le
Fils leur avait promis. Et elle parlait avec une grande
chaleur de ce vin généreux que les cercles les plus solides ne
peuvent retenir y ni empêcher de se répandre avec abondance
de tous les côtéSy pour enivrer tous ceux qui en goûtent. Et il
semblait qu*elle en fût enivrée elle-même y car dans sa grande
ardeur y elle lançait feu et flammes y et que son cœur ne pût
contenir cette plénitude et cette abondance de r esprit. On
voyait bien qu^elle s* était abreuvée de ce vin mystérieux dont
elle parlait y et qu'elle en était ivre.
Elle disait aussi des choses merveilleuses de ce chevalier
divin qui nous avait acquis ce don au prix de son sang répandu
pour nous tout entier y et qui avait vaincu son ennemi mortel
avec ses propres armes. Elle racontait comment il Pavait
subjugué avec ses clous y blessé avec la lance de Longin qui
lui transperça le corpSy et comment il avait triomphé de lui
sur la croix y où il vainquit tous ses adversaires. Elle ajoutait
encore d'autres glorieuses paroles d'une signification très re-
levée y que Von ne pouvait pas comprendre ni entendre parfai-
tement y mais qu'elle prononçait avec un admirable sentiment y
et une souveraine ferveur .
ii8 LI VIDA DE LA BENAURADA
67. Un'autra ves, ilh era en lo covent d'Ieras, el jorn
de calennas. lUi cumeneguet a la messa de Talba, e
d'aquer hor' enant, estet raubida trol sera. E cant fon
gran nuech, que retomet d'aquell sant raubiment, dizia
alegramens : « Puer natus est nobis, et filius datus est
nobis. » E cantava ho doussamens, am tan de gauch,
e am tan gran ardor, que non si connoissia^ tant era
plena dell sentiment de la doussor d'aquel tenre enfant.
E li fraire estavan li entorn, per gran devocion, auzent
am reverencia las sieus sanctas paraulas^ que parllava
mot gloriozamens sobrel sant benifici de l'encamacion.
68. E adoncs uns fraires li dis, qu'era lectors del
luoc : a Donna Doucelina, digas mi com parla Dieu [s]
als angeis ni al [s] santz de Paradis, que non a boca ni
lenga? )► Adoncs li Sancta tota fervent respondet, am
meravilloza pleneza de cor , e dis : a Fraire , Dieus
parlla en aissi als angeis e als santz, qu'esgardant en
ell, vezon e entendon tôt so que Dieus vol dire. »
Adoncs dis le lectors mot consolatz que tut li maistre
de Paris non pogran aver miels respondut a la que-
stion.
69. Esdevenc si, una festa de (1) Nostra Donna de
miech aost, qu'ill ac cumenegat en aquel mezeus luoc,
lo ben matin, am gran devocion ; e remas raubida tôt
lo jorn, aissi cant costumava. E cant venc a l'ora de
compléta, ill s'eslevet mot aut, si que de pe non tocava
en terra de mais d'un torn ; e li fraire dizian compléta.
E parti si d'aquell autar onn era, e annet de la capella
de sant Johan entro Fautar de la maire de Dieu, ques
es davant lo cor dels fraires menors d'Ieras ; e aqui fes
•
(i) Ms. Den.
SANCTA DOUCELINA. 119
Une autre fois y elle se trouvait au couvent (THyires^ le
jour de Noël. Elle communia à la messe de Faube^ et à partir
de ce moment y elle fut ravie jusqu'au soir. Et lorsqu'elle fut
revenue de ce saint ravissement, la nuit étant déjà tris
avancée y elle disait joyeusement : « Un petit enfant nous est
né, un fils nous a été donné. » Et elle chantait cela bien dou-
cement , avec tant de joie et d* ardeur , qu'elle ne se possédait
plus y tant elle était pénétrée d'amour pour ce tendre enfant.
Les religieux étaient autour d'elle, pleins de dévotion, r^-
cueillant avec respect ses saintes paroles, car elle parlait
admirablement sur le grand mystire de Plncarnation.
Et Pun des religieux, qui était lecteur dans ce couvent,
lui demanda : « Dame Douceline, dites-moi comment Dieu
parle aux anges et aux saints du paradis, puisqu'il n'a ni
bouche ni langue ? » La Sainte, tris animée, lui répondit de
la plénitude du cœur : « Frire, Dieu parle aux anges et aux
saints, en ce sens, qu'en regardant en lui, ils y voient et en-
tendent tout ce que Dieu veut leur dire, » Le lecteur, émer-
veillé de cette réponse, avoua que tous les maîtres de Paris
n'auraient pas pu répondre mieux à la question.
En une fête de Notre-Dame de mi-août, il arriva qu'apris
avoir communié, dans le même endroit, de grand matin, et
tris dévotement, elle demeura en extase tout le jour, selon son
habitude. Et quand vint F heure des Complies, elle s'éleva
fort haut, de sorte qu'elle ne touchait pas des pieds à terre,
de plus de la largeur de la main. Et les religieux disaient les
Complies. Elle partit alors de P autel où elle était, et s'en alla
de la chapelle de saint Jean à P autel de la mire de Dieu,
qui est devant le chœur desfrires mineurs d'Hyires. Làj elle
I20 U VIDA DE LA BENAURADA
reverencia a la sancta Verge, e li fraire entoneron Tan-
tifena. E adoncs li sancta maire^ davant l'autar de No-
stra Donna, am gran eslevament e de cor e de cors,
comenset a cantar, e dire ardentmens e alegra : {fol. 47)
« Assumpta est Maria in celum, gaudent angeli; » am
meravillos gauch que mostrava li sieva cara.
70. E adoncs li fraire responderon li tut, prennent so
qu'ill dizia , e laisseron Tantifena, am meravillos aie-
grier d'esperit que tut avian. E pueis, ill s'en intret per
ins lo cor dels fraires, cantant am gran fervor del puia-
ment de Nostra Donna. E li fraire cantavan ab ella tôt
so qu^illi dizia, am tant de consolacion que non si poiria
dire. E enn aissi annet eslevada que non tocava en
terra, cantant per tôt lo cor dels fraires, entro fora la
rieia, raubida totas yes, que semblava seguis proces-
sion aquella que li sant angel feron a la verge Maria,
cant s'en puiet^el cel. E li fraire, de mais de reverencia,
seguian la après, am gran devocion ; mena van la su-
ferta, am mot gran alegrier, e am gran reverencia.
71. Autras ves, lo jom de Nostra Donna, ill fon rau-
bida as leras, en la maison del covent de las donnas.
E cant ac estât ganren en aquell raubiment, comenset
a cantar las lauzors de la Verge, segon ques apartenia
a la festa, am gran fervor, e amb alegra cara. Pueis,
comenset a parllar mot ferventmens, e am gran ale-
grier, d'aquella taula glorioza redonna, on totas dizia
que devian ( i ) venir. E dizia meravillas sobre aquella
taula, en la quai prennia hom refeccioD complida.
72. Adoncs, una de las novicias que li era devota,
li demandet : a Domia, donna, e serai hi ieu en aquella
(i) Ms. Devenian.
SANCTA DOUCELINA. 121
fit la révérence à la Sainte Vierge^ et les frires entonnirent
r antienne. Alors la sainte mire y étant devant V autel de
Notre-Dame^ prodigieusement élevée de cœur et de corps^
commença à chanter ^ et à dire, pleine d'ardeur et d'allégresse:
«c Assumpta est Maria in celum, gaudent angeli. • Et sa
figure marquait une joie extraordinaire.
Les religieux répondirent aussitôt tous ensemble à ce
qu'elle avait entonné^ abandonnant F antienne par eux com-
mencécy et manifestant une vive allégresse spirituelle^ que
tous ressentaient. La Sainte entra ensuite dans le chœur des
religieux y chantant avec ferveur F Assomption de Notre-Dame^
Et les religieux chantaient avec elle tout ce qu'elle disait ^ avec
tant de consolation qu'on ne pourrait le dire. Et elle parcourut
ainsi y élevée en F air y sans toucher à terre y tout le chœur des
religieux y jusqu'en dehors de la grillcy chantant toujours y bien
qu'elle fût en extase y et paraissant suivre la procession que
les saints anges firent à la Vierge Marie , quand elle monta
au ciel. Les moines raccompagnaient respectueusement y et la
soutenaient avec beaucoup de joie et de vénération.
Une autre foiSy le jour de Notre-Dame y elle fut encore
rituiCy à HyireSy dans le couvent de ses sœurs. Et après qu'elle
eût été longtemps dans ce ravissement y elle commença à chanter
les louanges de la Vierge y selon qu'il convenait à la fête y avec
une grande ferveur y et la figure toute joyeuse. Puis y elle se
mit à parler avec la même ardeur de cette glorieuse table
ronde y oà touteSy disait-elle, devaient venir s'asseoir. Et elle
disait des choses ravissantes sur cette table, à laquelle on re-
cevait une nourriture parfaite.
Or y une de ses novices, qui lui était très attachée, lui dit :
« Mire, mirCy est-ce que j'y serai y moiy à cette- table ? n Et
ï%2 LI VIDA DE LA BENAURADA
taula? » El sancta maire li respondet^ am gran largueza
de cor : « Hoc^ filla, veraiamens, finalmens hi seras. »
Don li tozeta remas mot consolada de la sieua pro-
messa, sperant fermaixiens, am gran fe, que en aissi
séria cant illi si ac dich.
73. Una donna qu'era del seinnhor (i) dell castell, e
neis ques avia part en la seinnhoria d'Ieras, que avia
nom ma donna Huga de Fos, era mot mescrezens en
los bens de la Sancta, e doptava mot d'aquels santz
raubimens, cant n'auzia parllar ; en aissi cant fazia lero-
nimes, le noble (fol. 48 ) cierge, en los sagratz seinhals
de sant Frances, ques ac de Ihesu Crist. E dezirava la
avezer en aquéll tirament. El jorn de miech aost, illi
Tannet vezer, e aduis de bons fraires que parleron mot
ben e mot devotamens del puiament de la verge Maria.
A las cals paraulas, li Sancta contemplet aquella gran
gloria en que li Verge sancta, maire de Dieu, venc no-
vellamens aquell besenet jorn ; e de mantenent illi estet
raubida.
74. E cant ac en aissi una pessa estat^ comenset a
tornar, alegramens cantant : a Assumpta est Maria in
celum, gaudent angeli, laudantes benedicunt dotni-
num;y^ am tan gran doussor, que sembla va issis de la
boca d'un angel. E cant aquilli femena mescrezent ho
vi e ho auzi, laisset sa mescrezensa, e ac en ella mot
gran devocion, e Tac per azenant en mot gran rêve-
rencia ; tan gran cambiament de cor senti a la vista
d'aquell sant raubiment.
75. Mot soven eran li sieu ver raubiment, e per
motas personas foron proatz, qu'en porteron verai te-
(i) Ms. Seinnkùrs,
SANCTA DOUCELINA. iiS
la sainte mère lui répondit avec beaucoup d'affection : « Oui^
maille, vraiment vous y serez. » La jeune enfant demeura
fort consolée de cette promesse ^ et elle crut fermement^ avec
r espérance la plus inébranlable^ qu'il en serait comme elle lui
avait dit.
La femme du seigneur du château d*HyèreSy qui avait une
part de la seigneurie dudit lieUy et qui se nommait madame
Huguette de Fos, était fort incrédule à tout ce quon disait
de la Sainte y et doutait beaucoup de la réalité de ses extases^
quand elle en entendait parler. Ainsi faisait Jérôme^ le noble
clerCy pour les sacrés stigmates que saint François reçut de
Jésus-Christ. Et elle désirait de la voir dans son ravissement.
Le jour de la mi-août y elle alla la visiter ^ et amena de bons
religieux qui parlèrent avec beaucoup de dévotion de Pas-
somption de la Vierge Marie. En entendant leurs discours y la
Sainte se mit à contempler la grande gloire de laquelle la
sainte mère de Dieu prit possession en ce jour béni; et aussitôt
elle fut ravie.
Et quand elle eut demeuré quelque temps dans cet état y
elle commença à en revenir y en chantant joyeusement : « As-
sumpta est Maria in celum, gaudent angeli, laudantes bene-
dicunt dominum. » Et elle parlait avec une si grande douceur y
que ce chant semblait sortir de la bouche d'un ange. Quand
cette femme mécréante vit et entendit cela y elle laissa son
incrédulité y et eut toujours pour elle beaucoup de dévotion et
de respect ; car elle ressentit un grand changement de cœur y à
la vue de ce saint ravissement.
Ces extases prodigieuses étaient très fréquentes y et furent
vérifiées par beaucoup de personnes y qui rendirent ensuite
124 LI VIDA DE LA BENAURADA
stimoni de la gran gloria que dels huols li ihissia
adoncs^ e de la sieua cara que semblava uns angels, e
de la vertat que n'avian conneguda, e de las meravillas
que d'ella avian vist, dîversas ves, estant en aquell
estament d'aquels santz raubimentz^ li quai eran verai,
e sobre autz meravillozamens.
X.
Le dépens capitols es de la fermera de sa contemplacion, e de las
reveiacions que Dieus li fapa^ e de la sieua gran constancia cant
a son prepau^ament.
1 . Entre las autras gracias que li bontatz el largueza
de Dieu avia autreiat a la sieua humil serveiris ma
donna sancta Doucelina, si| era aquesta^ que totas ves
qu'illi si volgues mètre pensar de Dieu, en aissi sopta-
mens tôt aquest mont avia desnembrat, que totz aqui
mezeis tornava en son cor aissi cant un nient, e neis si
mezesma. Son propri cors avia mes en oblit ; per que,
neguna cura {fol. 49) temporal non la enpachava, car
ren terrenal non la tirava.
2. Ren non era adoncs que lo sieu cor torbes, cant
illi si donava a la oracion. lUi pauzava en Dieu tota
SANCTA DOUCELINA. 12b
témoignage de la splendeur qui sortait alors de ses y eux ^ et
attestèrent que sa figure semblait celle d'un ange. Elles dirent
comment elles en avaient reconnu la vérité^ et vu à diverses
reprises les merveilles qui s* opéraient en elle dans ses ravis-
sements j qui étaient bien réels et incontestablement mira-
culeux.
CHAPITRE DIXIÈME
Le dixième chapitre traite de la fermeté de sa contemplation, des
révélations que Dieu lui faisait, et de sa grande constance dans
ses résolutions.
Parmi les autres grâces que Finépuisable bonté de Dieu
avait données à son humble servante madame sainte Douce-
Une, était celle-ci: que toutes les fois qu'elle voulait se mettre
à penser à Dieu, elle oubliait si soudainement tout ce monde,
qu'aussitôt toutes les créatures lui paraissaient être un néant,
et elle-même aussi. Son propre corps était mis en oubli ; de
sorte qu aucun souci temporel ne la préoccupait, et aucune
chose terrestre ne la retenait.
Il ny avait donc rien qui troublât son cœur, lorsqu'elle
s'adonnait à Poraison. Elle plaçait en Dieu toutes ses affec-
126 LI VIDA DE LA BENAURADA
s'afeccion e tôt son dezirier, e en el metia e fermava tôt
son entendement. E cant to[s]t, alcunas ves, li conve-
nia tractar alcuns negocis ques eran dell covent^ cant
partia dell negoci, tornava en la oracion ; e si alcunas
ves, après, la venian regardar, trobavan la raubida.
Una ves^ ill ac parllat amb una d'alcun negoci gran^ e
donat son conseil ; e de mantenent aquilli li tornet, e
trobet la raubida en sa oracion.
3 . Aquesta gracia dis illi a son confessor ques avia de
la largueza del Seinhor receupuda^ que cânt illi venia a
la oracion, aitan leugier li era de gitar tota ren de son
cor, cant de pauzar lo vell que portava en son cap, ses
tôt trebaill e ses negun contrast. En aissi ho prediquet,
après la sieua raort, fraire Jaucelin, davant lo pobol,
evesques que fon d'Aurenga, lo quai li Verge li avia
dat per fraire, cant li aparec après la mort del Sant son
fraire, e la confortet en son gran treball, e det li aquell
fraire am qui si conselles. E aquell sabia mais de sos
secretz que neguna persona ; per que, alcunas cauzas,
après la sieua mort, e ell en revelet. E car Tavia per re-
comandament de la maire de Dieu ; e spécial amor avia
Tuns a Tautres, e hobediencia que li avia promes li
Sancta, per mais aprofichar, e per so atressi qu'en
totas cauzas illi gazainnhes mais.
4. De la sieua fermeza non poiria hom pron dire, car
illh era ferma aissi cant peira anglar, ho aissi cant co-
iompna ; li cals era fermada e fondada sobre la ferma
peira, so era Crist. Per que, neguna cauza non li poc
anc mudar son bon prepauzament. En aissi ho revelet
sos confessors, après la sieua mort, que pueis qu illi si
Ion a Dieu donada, anc negun temps en sa pensa non
li venc lo contraria e[n] tôt lo temps de sa vida.
SANCTA DOUCELINA. 127
tions et tous ses désirs^ et appliquait fermement en lui tout
son esprit. Si parfois elle était alors obligée de se mêler de
quelques affaires qui concernaient le couvent ^ les affaires ter-
minées y elle retournait à son oraison^ et si ton venait ensuite ^
par hasard^ la regarder^ on la trouvait ravie. Elle eut une
fois à s'entretenir d'une chose tris grave avec une autre, à
laquelle elle donna son avis; un instant après, celle-ci revint
à elle, et la trouva déjà absorbée dans l'oraison.
Elle assura à son confesseur qu'elle avait reçu de la libé-
ralité du Seigneur cette grâce, que quand elle commençait son
oraison, il lui était aussi facile de rejeter de son cœur toute
pensée étrangère, que de quitter le voile qu'elle portait sur sa
tête, sans qu'il lui en coûtât aucun effort ni aucune peine.
Ainsi le prêcha devant tout le peuple, après sa mort, frère
Jaucelin, qui fut évêque d'Orange, et que la Sainte Vierge
lui avait donné pour directeur, lorsque, lui apparaissant
après la mort de son saint frère, elle la consola dans sa grande
épreuve, et lui donna ce religieux, de qui elle pût prendre
conseil. Cet homme connaissait ses secrets plus que toute autre
personne, et, quand elle fut morte, il en révéla une partie.
Elle lui avait été recommandée par la mère de Dieu, et il y
avait entre eux une affection spéciale. De plus, la Sainte lui
avait promis obéissance, pour faire plus de progrès dans la
vertu, et aussi pour acquérir en toutes choses plus de mérites.
Quant à sa constance, on ne saurait en dire assez; car elle
était ferme comme une pierre angulaire, ou comme une colonne,
ayant jeté ses fondements sur la pierre solide qui est Jésus-
Christ. Cest pourquoi, jamais rien ne put lui faire changer
ses bonnes résolutions. Son confesseur révéla, après sa mort,
que depuis qu'elle se fut donnée à Dieu, il ne lui vint jamais
à la pensée, dans tout le temps de sa vie, défaire le contraire
de ce qu*elle s* était proposé.
128 LI VIDA DE LA BENAURADA
5. Avia dezirat^ deus sa enfancia, de servir puramens
a {fol. 50) Dieu ; e per aquo^ per bon drech, gazainhet
d'aver las vistas el solas dels angels. Car s'esforset, am
gran estudi, ressemblar vida d'angel ; per que, le Sein-
nhers la consolet motas ves de las vistas dels angels^
per sovennieras vesitacions que li sant angel li fazian,
aissi cant az amiga ; que la gardavan de totz mais, e
la rendian de totz bens aondoza.
6. Atressi fon mostrat e proat, aissi cant per certz
signes, qu'en sa oracion li eran révélât mot gran sicret
de la savieza de Dieu ; jassiaisso qu'illi non ho révèles,
ni ho publiques a las autras, sinon aitant cant li amors
de Dieu la'n costreinnhia, e le proâetz del pruesme en
requeria. Per que^ aicunas cauzas a son confessor
revelet.
7. Acostumat avia li Sancta de pagar a Dieu las
horas, e de dir son hoiici, am gran devocion e am gran
reverencia. E jassiaisso qu'illi fos trebaillada per motas
passions de son cors ques avia, am tôt aquo, non s'a-
pilava a ren cant dizia Pufici de Nostre Seinnhor ; mais
estava tota drecha, e non volia esgardar sa ni la, mais
que entieramens, de boqua e de cor, rendia al Seinnhor
so que dévia.
8. Una ves, en avens, illi dizia matinas de la benau-
rada maire de Dieu ; e cant venc que dis aquella pa-
raula, Ecce ancilla dominij soptamens illi si moc da-
vant totas, am gran ardor, e dis : « Ve la vos vera-
mens la maire de Dieu ! ï> E cant ac aisso dich, illi si va
aginoUar, baizant las pezadas per onn era ( i ) passada
li Verge. E aqui illi remas raubida en terra longamens,
(x) Ms. Per onnera.
SANCTA DOUCELINA. 129
Elle avait désiré^ dès son enfance^ de servir Dieu dans
une grande pureté ; ce qui lui valut ^ à bon droit ^ de recevoir
les visites et les consolations des anges. Comme elle s* étudia
de toutes ses forces à imiter la vie de ces esprits bienheureux y
le Seigneur la favorisa de Uursfrequentes apparitions ^ et bien
des fois les saints anges venaient la visiter comme une amie;
ils la préservaient de tous les maux, et lui procuraient F abon-
dance de tous les biens.
Il fut aussi prouve et démontrêy par des faits bien établis j
que de tris grands secrets de la sagesse de Dieu lui furent
révélés dans son oraison ; mais elle ne les faisait pas connaître,
et ne les communiquait pas aux autres, si ce tCest en tant que
T amour de Dieu Vy contraignait, ou que V avantage du pro-
chain le demandait. Cest pour cela quelle confia certaines
choses à son confesseur.
La Sainte avait l'habitude de réciter ses heures, et de
dire son office, avec beaucoup de dévotion et de respect. Bien
qu'elle fût affligée de diverses infirmités et souffrances corpo-
relles, néanmoins, quand elle récitait T office divin, elle ne
s'appuyait à rien, mais elle se tenait debout, sans porter ses
regards de çà et de là, afin de rendre au Seigneur, de bouche
et de cœur, ce qu'elle lui devait, aussi parfaitement qu'il lui
était possible.
Une fois qu'elle disait, pendant FAvent, les matines de la
bienheureuse mire de Dieu, quand elle en vint à prononcer
cette parole : Voici la servante du Seigneur, elle manifesta
subitement devant toutes une vive agitation, et s'écria : u La
voilà véritablement la mère de Dieu ! * Et immédiatement,
elle se mit à genoux pour baiser les empreintes qu'avaient
laissées les pieds de la Vierge. Et elle demeura ainsi à terre
i3o LI VIDA DE LA BENAURADA
per la sobeirana devocion e amor quUUi avia a la maire
de Dieu y de la quall recebia motas gracias; e li Verges
li si rendia mot familiars.
9. Don una ves, ton vist per una devota comptessa,
en vesion de sompni^ segon ques illi al compte re-
comptet^ qu'illi vezia issir del pietz de la sancta maire
oli. mot pur, e dous, e clars, aissi cant aur ; le quais
cremava en una lampeza bella e resplandent, davant
Tautar de la bezeneta Verge maire de Dieu. En que si
mostrava la puritat {JoL SI ) e la fervor de sa oracion,
el fhich que s'en seguia ; li quais era plazens a Dieu e
a la Verge^ e digna d'esser eissauzida. Car era mot
fructuoza e profichoza a las jens del mont li sieua
sancta oracion.
10. Esdevenc si una ves, lo sera de calennas, quUU
era en son oratori, aquella nuech, en gran oracion ; e
sentent sobrevenir en si la suau onccion d'esperit^ fon
tota alienada en aut ecces de pensa. E cant senti venir
Tora de mieja nuech, que le vers Dieus el verais homs
nasquet^ comenset a pensar^ am gran afeccion e am
gran sentiment, sobre la nativitat dell filh de Dieu,
cant puramens nasquet dell sacrât cors de la verge Ma-
ria. Mens qu'ill aisso pensava reverentmens, am gran
devocion, soptamens fon transportatz sos esperitz, per
gracia de Dieu, la onn era li Verge, e vi hubertamens e
Clara la precioza maire de Dieu. E vi un rai de solelh
ques ihssia del ventre de la Verge sagrada, e al som
dell rai illi vi l'enfant.
1 1 . Autra ves, s'esdevenc en lo rennovellament de la
pleneza del temps, li fon mostratz uns pasquiers on li
Verges maire pauzet Tamat filh, antrels ilis; e aqui
recebia refeccion dell Sant Esperit , enblanquezit de
SANCTA DOUCELINA. i3i
dans un long ravissement^ produit par son ardente dévotion et
par son amour pour la mire de Dieu, de qui elle recevait
beaucoup de grâces, et avec qui elle était tris familière.
Une pieuse comtesse eut, à son sujet, un songe, quelle ra-
conta ainsi à son mari. Elle voyait sortir de la poitrine de
la sainte mire une huile tris pure, tris douce, et claire comme
de For ; laquelle était consumée dans une lampe toute resplen-
dissante, devant P autel de la bienheureuse Vierge mire de
Dieu. Ceci figurait la pureté et la ferveur de son oraison, et
les fruits qu'elle produisait, étant agréable à Dieu et à la
Vierge, et digne d'être exaucée. Car on ne saurait douter que
ses saintes priires ne fussent tris utiles et tris profitables aux
gens du monde.
Il arriva une fois, dans la nuit de Noël, quelle était dans
son oratoire, passant cette nuit dans la priire ; et sentant
venir en elle la suave onction de l'esprit, elle fut toute hors
d^ elle-même, et remplie des plus sublimes pensées. Et quand
arriva F heure de minuit, au moment où le vrai Dieu et le
vrai homme naquit, elle commença à considérer, dans texcis
de son amour affectueux, la nativité du fils de Dieu, et à
penser avec quelle pureté il sortit du corps sacré de la Vierge
Marie. Pendant que son esprit était livré à cette dévote con-
templation, il fut tout d^un coup transporté à P endroit oU se
trouvait la Vierge, et elle aperçut ouvertement et clairement
la glorieuse mire de Dieu. Et elle vit un rayon de soleil sor-
tant du sein de la Vierge sacrée, et à P extrémité du rayon
elle vit son divin fils.
Une autrefois, dans le renouvellement de la plénitude des
temps ^ il lui fut montré une criche où la Vierge mire avait
déposé son fils bien-aimé, au milieu des lys, et où le Saint-
Esprit, tout éclatant de la ferveur de sa charité, lui donnait
i32 LI VIDA DE LA BENAURADA
fervor de la sieua caritat. E aquell pasquiers fon por*
tatZy am lo filh e am la maire, en un luoc on decorrian
âuvi de deliechtz, los quais ni angels^ ni entendement
d'ome non bastava a compenre.
12. Autra vegada, li fon mostratz uns puectz, autz
sobre totz los puecz d'aquest mont, redons e escursatz;
en lo quai non era carriera, ni via per on hom posques
puiar. E era desus redons aissi cant si fbs fach a com-
pas ; e ^ clauzura d'aquell puei era d'ilis. E aquill ques
abitavan en aquell glorios luoc, eran portât per lo Sant
Esperit ; e d'aquell luoc eran portât davant la majestat
de Dieu^ e aqui cantavan continuamens, Sanctus, san^
dus, sanctus, dominus deus exercituum. E denfra la
redonneza d'aquell puei, {foL 52) era quais uns celcles,
e era entorn claus de flor[s] d'ilis ; e aqui estava li
reina maire de Dieu sola. E aquil ques abitavan en
aquell puei, que volian pregar la Donna, venian per un
viol mot estrech entro a la clauzura dell luoc. E denfra
la clauzura non era receupuda neguna autra persona
mais illi, a la quai Nostra Donna avia acostumat de far
motas consolacions e motas cortezias.
i3. Totas ves qu'illi fos en la glieza, il avia tôt son
cor tirât lai en lo tabernacle, on sabia ques estava aquill
hostia sacrada dei precios Seinnhor. Car le bons Sein-
nhers de mantenent la tirava en si, e tantost illi per
amor tota si convertia en lui, e aquieus tôt son cor avia
eslevat per gran devocion en Dieu. Don una ves qu'ill
era en la glieza, mot eslevada en son entendement,
pensant la reverencia d^aquell sant tabernacle, en quel
sant sacrifisi esta rescostamens , fon mot tirada per
coral afeccion de Ihesu Crist en l'ostia sagrada. E tota
aiienada en aut excès de pensa, soptamens fon trans*
SANCTA DOUCELINA. i33
sa nourri fure. Et cette crichefut transportée ^ avec le fils et la
mère y en un lieu où coulaient des fleuves de délices^ surpassant
tout r entendement des anges et des hommes.
Une autre fois encore ^ elle aperçut une colline plus élevée
que toutes les autres collines de ce monde; elle était ronde y
aplatie par le hauty et il n'y avait aucune voie, ni aucun
chemin pour y monter. Le sommet en^tait arrondi comme si on
r avait fait au compas ; et elle avait pour clôture ^ une cein-
ture de lys. Ceux qui demeuraient dans ce lieu glorieux y y
étaient portés par le Saint-Esprit y et de lày ils étaient trans-
portés devant la majesté de DieUy où ils chantaient conti-
nuellement : « Sanctus , sanctus , sanctus, Dominus Deus
exercituum. » Au-dessous du sommet arrondi de la colline
il y avait un cercle de fleurs de lys qui P enveloppait ; et au
milieu était la Reine, mère de Dieu, toute seule. Ceux qui
habitaient ladite colline y quand ils voulaient prier la Vierge y
s'en allaient par un sentier très étroit jusqu'à la clôture que
nous avons indiquée. Mais personne n'était admis à l'intérieur
que la sainte mère y à qui Notre Dame avait coutume de pro-
diguer beaucoup de consolations et défaveurs.
Quand elle se trouvait dans une église y elle avait son cœur
entraîné vers le tabernaclcy où elle savait que son Alaitre
résidait dans l'hostie sacrée. Car le doux Seigneur l'attirait
aussitôt à lui y et l'amour qui l'embrasait l'inclinait vers lui
tout entière y et son cœur était incontinent emporté vers son
Dieu dans une dévotion ineffable. Un jour qu'elle était ainsi
à r église y r esprit tout occupé de grandes pensées sur le respect
dû au saint tabernacle y dans lequel l'auguste sacrement est
renfermé y elle fut saisie de la plus vive affection pour Jésus-
Christ dans la sainte hostie. Et toute hors d'elle-même par
r excès de ses profondes réflexions y son âme fut soudainement
i34 LI VIDA DE LA BENAURADA
portada ins en lo tabernacle^ el quai si recuUi am sobre
gran doussor.
14. Mens qu^illi era en aissi unida e ajostada per
coral amor amb aquella sancta hostia, hubertamens e
clara illi vi en aquell sacrifisi Ihesu Crist tôt nus, en
mitât de persona, las mans en cros plegadas davant si,
am cara mot benigna ; e fon totz ( i ) blaus^ e plens de
blavairolSy e las plagas en las mans e el latz. E adoncs
illi plena de coral sentiment, dis : « Seinnher^ con iest
aitals 1 »E respondet^ am mot piatoza cara : « Aquels
qu'ieu ami^ e que tant ai amat, li mieu amic^ m'an aital
arezat. »
i5. Autra ves, recomptet sos confessors qu'ill avia
vist hubert lo tabernacle de la glieza dels fraires menors
de Massella, en qu'esta Corpus Cristi. E adoncs, am
los huols corporals, illi vi claramens Ihesu Crist ins en
lo tabernacle, tôt estrassat, sacnos daus totas partz, e
grueupoiens plagat, e le sanc que li corria tôt frescal-
{fol. S3)-mens per las plagas^ aissi cant si de frésc fos
baissât de la cros. E con illi adoncs lo regardes am
gran dolor de cor^ plorant amaramens, e am greus ge-
memens^ en amaror de s'arma, illi li demandet : « Ai !
seinnher^ e qui t'a aitall arezat? » Respondet Ihesu
Crist : « Li trachor de ma taula. »
16. En aquell temps que le sans paires firaire Hugo
fon passatz d^aquest segle^ li sancta maire remas des-
consolada, e en mot gran treball. Don illi si tomava a
la maire de gracia^ aissi con a refuch^ qu'illi la capdel-
les, e que fos garda de si e de sas filhas, de las quais
illi era en mot gran pensament. E li maires de Dieu,
(r) Mb. Tostx.
SANCTA DOUCELINA. i35
transportée dans le tabernacle y où elle goûta d'indicibles
douceurs.
Pendant quelle était ainsi unie et attachée à la sainte
hostie par un amour ardent ^ elle aperçut clairement et à dé-
couvert Jésus-Christ dans le sacrement de l'autel; elle le
voyait à mi-corps ^ sans vêtement, les bras croisés sur la poi-
trine, le regard plein de bonté. Mais sa chair était livide et
toute couverte de plaies, ses mains et son côté étaient percés.
Pénétrée de la plus vive douleur, elle lui dit : « D'où vient.
Seigneur, que vous êtes ainsi ? » Et il répondit avec tristesse :
« Ce sont ceux que j'aime et que j'ai tant aimés, mes propres
amis, qui m'ont traité de la sorte. »
Son confesseur raconta aussi qu'une autre fois elle vit
ouvert le tabernacle de P église des frites mineurs de Mar-
seille, où repose le Corpus Christi. Et, avec les yeux du corps,
elle y vit clairement Jésus-Christ, tout déchiré, saignant de
toute part, cruellement meurtri; et le sang ruisselait encore
tout fraîchement de ses plaies, comme si on Pavait à peine
descendu de la croix. Elle se mit à le regarder avec une vive
douleur j pleurant amèrement ; et poussant de grands gémis-
sements, elle lui demanda, dans la désolation de son âme :
« Ahl Seigneur, qui vous a fait tout cela? » Et Jésus-
Christ lui répondit : « Les traîtres qui s'asseoient à ma
table. »
AT époque où son saint frire Hugues passa de ce monde en
l'autre, la sainte mire demeura inconsolable, et plongée dans
une grande affliction. Elle se tourna alors vers la mère de
grâce, comme vers son refuge naturel, la priant de la diriger,
et de prendre soin d'elle et de ses filles, dont elle était beaucoup
préoccupée. Et la mère de Dieu, pleine de douceur, lui appa-
i36 LI VIDA DE LA BENAURADA
plena de gran doussor, aparec li adoncs am gran béni-
gnitat^ e consoiet la mot en aquell gran treball. Car al-
cunas personas s'esforceron de^desfar so que le Sans
ni illi avian fach d'aquell sant estament^ dizent que
per ren non podia durar aquell estament freol, e con-
sellavan li que prezessa autr'orde.
17. Adoncs Dieus li trames, i. sant fraire menor qùes
avia nom fraire Johan de Parma, sans homs verais
ques era ; le quais era adoncs menistres gênerais ^ e fes
après penedencialonc temps, sus en una montannha^
dezamparat Tufici. E era de gran vida meravilloza-
mens, e de gran esperit. E adoncs per volontat de Dieu
e ell venc a Marsella, après la mort dell Santz, mens
que li Sancta era en aquell gran contrasta que non au-
savan creisser. E li sancta femena ac gran plazer de la
sieua venguda, e amb el e ill ac son conseil dell bon
plazer de Dieu, azubrent li son bon prepauzament.
18. E cant le santz homs entendet la maniera e Tin-
trament d'aquell sant estament, sauput ques ac tôt son
entendement, totz plens de Dieu, e hubritz d'esperit,
levet la sieua man e pauset la sobrel cap de la Sancta,
e dis li mot ardentmens : « Estai , filha , estai ferma-
mens en so ques as ben comensat, e non vaugas aire
querent, ni as a far d'autr'orde. Non ti movas per ren
de so en que Dieus t'a pauzada ; car sapias per cert
quel {fol. 54) Seinnhers t'a plantada en aquest esta-
ment. »
19. Adoncs dis que senti una tan gran fermeza con-
cebre en son cor e en son esperit, a la paraula que le
sans homs li dis, ques anc pueis d'aquelPhora enant,
per negun quas que li esdevengues, en ren non si crol-
let, ni d'un ponch non si moc per azenant, cant al pre-
SANCTA DOUCELINA. iS;
rut avec une extrême Menveillance, et la consola merveilleu-
sement dans son grand chagrin. Car en ce moment il y avait
des personnes qui cherchaient à détruire ce que le Saint et
elle avaient fondé y disant hardiment qu'un si fragile établis-
sement ne pouvait durer y et l'engageant à embrasser un autre
ordre.
Dieu lui envoya alors un saint frère mineur ^ nommé Jean
de Parme, qui était en toute vérité un saint homme. Il était
alors ministre général de r ordre ; mais plus tard, il se démit
de sa charge, et se retira sur une montagne, pour y faire péni-
tence. C était un religieux d'une vie admirable, et un grand
esprit. Il vint à Marseille, conduit par la volonté divine, après
la mort du Saint, pendant que la Sainte était en butte aux
contrariétés qui empêchaient l'accroissement de son institut.
La sainte femme eut une grande joie de son arrivée ; elle prit
ses conseils pour connaître le bon plaisir de Dieu, et s'ouvrit
à lui sur ce qu'elle se proposait défaire.
Quand le saint homme eut appris tout ce qui concernait
Forigine de son établissement, et qu'il connut ses intentions,
rempli de l'esprit de Dieu, il leva la main, et la mit sur la
tête de la Sainte, en lui disant aivec une grande, assurance :
« Restez, ma fille, restez fidèle à ce que vous avez bien com-
mencé ; ne cherchez pas autre chose ; vous n'avez pas besoin
d'un autre ordre. Ne vous écartez pas de l'état où Dieu vous
a placée ; car soyez certaine que c'est le Seigneur qui vous a
mise là où vous êtes. »
La sainte mère a raconté qu'en entendant ces paroles de
l'homme de Dieu, elle conçut dans son cœur et dans son esprit
une si ferme assurance, que depuis ce moment, quelque épreuve
qui lui arrivât, elle n'en fut point ébranlée; jamais elle n'eut
un seul instant de faiblesse, et rien ne put la détourner de
i38 LI VIDA DE LA BENAURADA
pauzament d'aquell sant estament; ans fon en aissi
ferma per tostemps, cant si li mans de Dieu Tagues fer-
mada. Aissi senti que le sans homs parlet per esperit
de Dieu. E remas consolada mot en Nostre Seinnhor,
e fes gracias a Dieu ; car li avia plagut de consolar lo
sieu paur 'esperit.
20. E pueis, d'aqui enant comenseron a creisser. E
cant las gens dizian motas ves, qu'après la vida d'ella
Testamens periria, respondia li Sancta, am gran ardor :
«Que per cert non faria ; car Dieu [s], sa dis, es garda
d'aquest sant estament. Veramens, sa dizia après, ieu
volria esser morta, per so que las gens vissan so que
Dieus a en cor d'aquest paure e humill estament, e que
aparegues en quai maniera per azenant tostemps du-
rara, per volontat de Dieu. i> E d'aisso si rendia sobre
segura davant totas las autras. D'aisso fon consolada
en Nostre Seinnhor, per una vezion que Dieus li vole
mostrar.
21. Az leras s'esdevenc una ves qu'ill ac estât rau-
bida un lonc temps ; e segon que recomptet sos con-
fessors,- en aquell raubiment illi ac vist una escala tota
d'aur, que ténia del cel tro a terra. Per la quai gran
multitudi d'angels puiavan e deissendian, e venian da-
vant la majestat de Dieu, e aqui s'aginoUavan, e fazian
reverencia a la Sancta Trinitat. E adoncs, ill fon cer-
tiiicada que per tota la Trinitat era confermatz sos esta-
mens, et era en la garda e en la proteccion de la Sancta
Trinitat.
22. E cant fon retornada d'aquell sant raubiment,
connoc li hom rennovellament singular e de cor e de
cara; car meravillozamens semblava consolada. E
apres^ fes acampar capitol, e dis lur motas meravil-
SANCTA DOUCELINA. iSg
ses résolutions concernant son ordre. Elle demeura inêbran^
lable en toute circonstance y comme si la main de Dieu Paivait
fortifiée. Elle avait senti que le saint homme parlait d'aprh
rinspiration de V esprit de Dieu. Et elle demeura toute tran-
quillisée spirituellement y et rendit grâces à Dieu à qui il
avait plu de consoler son pauvre cœur.
A partir de ce moment y sa maison commença à croître. Et
lorsque parfois on lui disait qu après sa mort son ordre péri-
rait , la Sainte répondait avec chaleur : « Certainement y il
n^en sera point ainsi ; car Dieu est le gardien de notre ins-
titut. En vérité y ajoutai t-elhy je voudrais être morte, pour
que Von vît ce que Dieu a résolu au sujet de notre humble et
pauvre maison, et quil fût bien constaté qu^elle durera tou^
jours par la volonté divine. • Elle se montrait sans cesse tris
convaincue de cela vis-à-vis de toutes , et elle éprouva une
grande consolation dans une vision que Dieu lui envoya à ce
propos.
C était à HyireSy un jour qu*elle demeura en extase pendant
longtemps. Et étant dans cet état y comme le raconta ensuite
son confesseur^ elle vit une échelle toute d^or qui s* étendait
depuis le cieljusques à terre. Une grande multitude d^ anges
montaient et descendaient les degrés de F échelle mystérieuse,
et arrivés devant la majesté de DieUy ils se prosternaient à
genoux y et révéraient la Trinité-Sainte. Et en même temps y
elle reçut F assurance que les trois personnes divines confir-
maient son institut y et le prenaient sous leur garde et pro-
tection spéciale.
Quand elle fut retournée de ce saint ravissement, on re-
connut en elle un singulier changement de cœur et de figure ;
car elle paraissait merveilleusement satisfaite. Elle fit
assembler ses filles en chapitre, et leur adressa d'admirables
140 LI VIDA DE LA BENAURADA
lozas paraulas, fazen lur (/o/.55) gran sermon, con
fossan connoissens a Dieu de totz sos benificis , e de
totas sas gracias ; e con fossan ben fermas en lur rele-
gion, e en lur estament, que per cert fermamens du-
raria. E parlant lur am gênerais paraulas^ rendia si
sobre segura, après la sieua mort, dizent : « Que per
cert la testa hi metria, que tostemps estaria aqueil sant
estament. »
23. « E sertamens, sa dizia, tostemps en aqueil luoc
séria fatz le servizis de Dieu. » E d'aisso, ses tôt dopte,
rendia si fort segura ; « Car per cert, sa dizia, tota iî
Trinitatz a cura d'aquest sant estament. » E parllava
am tan gran aondanza, e am tan gran ardor, que per
meravilla la escoutavan ; e non semblava que remazes
en si mezesma, tant era plena de Dieu. Per que, cre-
zeron que alcunas grans cauzas dévia aver vistas, que
non es hom dignes de saber; car sobre maniera sem-
blava que fos plena de mot gran meravilla.
24. E après, azordenet en cascuns dels covens, que
cascun jorn fezessan rennembransa a la Sancta Tre-
nitat, am gran devocion; <( Car totas eran, sa dis, en
sa proteccion e en sa garda. » E per aisso, illi azor-
denet que cascun jorn deguessan totas dire, a la fin
de matinas, car es fins de la nuech e intramens del
jorn, Tantifena de la Sancta Trenitat, am gran reve-
rencia, levant si totas d'en pes , e pueis baissant ab
venia, totas ensemps, dizent azordenadamens, e après,
lo verset e la oracion. E après compléta, aquo mezeis,
car es li rediera ora del jorn ; fazen li gracias totas ves,
car las avia gardadas.
25. E cant li sancta maire las enduzia az amor fer-
vent de lur sant estament , dizia lur ardentmens :
SANCTA DOUCELINA. 141
parolesy leur recommandant beaucoup d'être reconnaissantes
envers Dieu pour tous ses bienfaits et toutes ses grâces y et de
demeurer inébranlables dans leur genre de vie religieuse y et
dans leur institut, qui bien certainement se maintiendrait.
Et parlant d'une manière résolue y elle se montrait tris assurée
quil durerait après sa mort y ne craignant pas de dire quelle
y mettrait la tête y sans balancer y pour garantir qu'il existerait
toujours.
« Certainement y disait-ellcy le service de Dieu se fera
toujours dans ce lieu. » Et elle affirmait cela sans la moindre
hésitationy comme en étant très assurée; « car il est bien
certainy ajoutait-ellcy que toute la Sainte-Trinité prend un
soin spécial de nous. » Et elle parlait avec une telle abondance
de paroles y et une si grande ardeur y qu'on r écoutait avec
admiration; elle ne semblait pas être maîtresse d'elle-même y
tant elle était pleine de Dieu. On crut qu'elle devait avoir
vu de grandes chosesy que les hommes n'étaient pas dignes de
savoir; car son esprit paraissait rempli de merveilles.
A la suite de cette visiony elle ordonna que ton ferait dévo-
tement tous les jour s y dans chacun de ses couvents y une mémoire
delà Sainte-Trinité y parce qu'elles étaient toutes y disait-
elle y en sa protection et sous sa garde. C'est pourquoi elle
régla que toutes devraient dire quotidiennement à la fin des
Matines y qui terminent la nuit et ouvrent le jour y F antienne
de la Sainte-Trinité ; que. pour la réciter y toutes se tiendraient
debout respectueusement y et puis s'inclineraient ensemble avec
révérencey et que l'on dirait ensuite le verset et Foraison.
Après les ComplieSy les saurs feraient la même chose y car c'est
la dernière heure du jour; et elles rendraient grâces à la Tri-
nité de les avoir conservées.
Lorsque la sainte mère exhortait ses enfants à aimer
ardemment leur instituty elle leur disait avec beaucoup de
142 LI VIDA DE LA BENAURADA
« Estas, filhas^ en unitat en Famor dell Seinnhor ; car
en l'amor de Crist est aissi acampadas^ e Crist vos a
liadas en la sieu caritat. Tut li autri sant orde an fort
iiam de régla ; mai vos autras^ sa dis^ non est a plus
liadas^ mai sol a caritat. Aquist pauca cordeta, ii cari-
tatz de Crist, vos a en si liadas, per qu'es plus fort
iiams que negun' {foL 56) autra régla. Car aquilli
amors de Dieu ques a liât los ordes per forsa de gran
régla, aquill amors, ques es una mezesma caritatz de
Dieu, a vos autras totas en si liadas. E tal nos i a fach
le Seinnhers que non si pot desfar, que totas vos a jon-
chas en la sieua amor. E qm vos departra de la sieu
caritat ? Per cert vos die qu'en tôt lo mont non progras
aver tan fort régla con aquisti es, que tan ben ni tan
fort vos lies ; car ren non es ( i ) que de la caritat de
Crist vos puesca départir. »
26. Una ves, lo jorn de Jous santz, illi partent de sa
oracion, remas am gran fervor, e obtenc devotamens
que pogues dire a profiech de las autras. E cant venc
Fora de far lo sant mandat , las donnas s'acamperon
azordenadamens, segon ques es costuma de far aquel
sant jorn. Entre las cals, li sancta maire, heissemples
e mirais de contemplacion, estet entre las autras, en
aissi con espell de gran humilitat e de perfeccion.
27. E davant lo mandat, comenset a parllar am gran
ardor e am gran sentiment, amonestant las totas de
penre aquell sant jorn am gran devocion, e am gran
rennembransa de la greu mort de lur piatos Seinnhor;
e am gran languiment de cor devian estar e esser
d'aquella passion. E enflamet las fort con la devian
(i) Ms. Non tr.
SANCTA DOUCELINA. 143
zèle : « Restez unies y mes filles ^ dans F amour du Seigneur^
car vous êtes ici rassemblées dans F amour de Jésus-Christ ^
qui vous a attachées par sa charité. Tous les autres saints
ordres ont dans leur règle un lien très fort ^ mais vous autres y
disait-elley vous netes liées que far la charité. Cette petite
cordelettCy la charité de Jésus-Christy suffit seule pour vous
tenir unies y parce qu*elle est un lien plus solide que toutes les
règles. Car P amour de Dieu qui a lié les ordres par la force
des constitutions y n*est rien autre chose que la divine charité
qui vous attache toutes en elle. Et le Seigneur y a fait un
nœud qui ne saurait être défait y lorsquUl vous a toutes jointes
en son amour. Qui pourra vous séparer de la charité de Jésus-
Christ f Je vous assure que dans le monde entier vous ne
sauriez trouver une règle qui eût autant de force que celle-^iy
et qui pût vous lier si bien et si fort; car il tCest rien qui
puisse vous faire départir de î amour du Seigneur. »
Sortant une fois de son oraison, le jour du Jeudi-Saint y
elle demeura remplie de ferveur y et reçut la grâce de pouvoir
parler aux autres pour leur utilité. Et quand F heure vint de
faire le lavement des pieds y les sœurs se réunirent en ordre y
comme elles avaient accoutumé de faire en ce saint jour. Et la
sainte mère y exemple et miroir de contemplation, se tint au
milieu de toutes, comme un modèle de profonde humilité et de
sublime perfection.
Avant de commencer la cérémonie y elle se mit à leur parler
avec une ardeur et une affection extraordinaires y les engageant
toutes à passer ce saint jour dans une grande dévotion et dans
la méditation de la cruelle mort de leur miséricordieux Sei-
gneur y et à tenir leur cœur dans l'abattement et la douleur y
au souvenir de sa passion. Elle leur enseigna comment elles
144 LI VIDA DE LA BENAURADA
sentir. E adoncs, recomptet lur un heissemple, aissi
con Tavia après de Nostre Seinnhor, d'un bon home
que dezirava saber con aquell jorn de Venres santz si
dévia captenir ; e regardant son dezirier, plac a Dieu
que li ho demostres.
28. El jorn de Jous santz^ venc li una columba^ et tôt
io jorn entro al vespre, estet cumenaimens. Mais cant
venc lo vespre, le colomps parec mortificatz ; e comen-
seron li las alas a cazer, e a dinar lo coll el cap ves
terra, e aparec totz ( i ) tritz e totz macatz. On mais venc
ves la nuech, ni mais s'aprobenquet d'aquell jorn pia-
tos, plus mortificatz aparec. Mais lo jorn de Venres
santz, as [fol. 57) ora nona, cazec dell tôt en terra,
aissi cant mortz, las alas estendudas dell tôt, lo coll
cazuch, que semblet del tôt rot; e tenc lo cap en terra,
e fon totz estendutz, e semblet del tôt mort. E en aissi
parec d'aqueirhora enant, tôt lo jorn e la nuech, que
non semblet mais mortz.
29. E cant venc lo Disapte, ell si reviscolet, e parec
del tôt rennovellatz, alegres e joios ; e joinnhent sas
alas, volet s^en autamens. « Aissi, sa dis li Sancta,
devem nos penre heissemple, que siam puras e simplas
de corage, en aissi cant colomba, e pareisser, aquest
bezenet jorn, totas mortificadas e languidas am lo pia-
tos Seinnhor, e esser per tristor aissi cant mortas, tro
que sintam de Crist sa resurreccion.
30. Alcun temps li sancta maire fon pauzada en mot
gran pensament sobre son estament ; e dezirava de tôt
son cor trobar en call maniera pogues aquell sant esta-
ment, lo quall avia a Dieu edificat, après la sieua mort
(i) Ms. Tost^,
SANCTA DÔUCELINA. 145
devaient ressentir cette douleur; et leur raconta^ Payant appris
elle-même de Notre^eigneury F exemple d^un homme qui dé-
sirait savoir de quelle manière il devait se conduire le Ven-
dredi-Saint. DieUy exauçant son désir y se plut à lui montrer
ce qu*il cherchait.
Le Jeudi-Saint y il vit venir une colombe y quiy cejour-lày
demeura jusqu*au soir dans son état habituel. Mais quand
vint le soir y elle parut soujffrir ; ses ailes commencèrent à
s^ abaisser y elle tenait la tête et le cou penchés vers la terre y
et elle se montra toute triste et toute malade. A mesure que
la nuit s* avançait y et que le jour de la grande douleur appro-
chait y son état empirait de plus en plus. Mais le Vendredi-
Saint y à la neuvième heure y elle tomba par terre comme morte y
ayant les ailes étendues y le cou abattu et que Pon aurait pu
croire rompUy la tête allongée sur le soly où elle gisait sans
mouvement; et il semblait qu'elle fût morte tout-à-fait. Et
elle demeura ainsi tout le reste du jour et la nuit tout entière y
sans donner aucun signe de vie.
Mais quand le Samedi-Saint fut venuy elle ressuscitay et
parut toute renouvelée et toute remplie de joie ; elle prit son
essor y et s'envola dans les airs. « Nous devonsy dit la SaintCy
prendre exemple sur cet oiseaUy être pures et simples de cœur y
comme la colombe ynous montrer y tout le long de ce jour solennel y
désolées et abattues par les souffrances de notre bon maître y et
demeurer dans une mortelle tristessCy jusqu'à ce que nous ap-
prenions la résurrection de Jésus-Christ. »
Pendant quelque temps y la sainte mère fut dans une grande
préoccupation par rapport à son ordre. Elle désirait de tout
son cœur trouver le moyen de laisser y après sa mort y cet ins-
titut qu'elle avait fondé pour la gloire de Dieu^ dans Puni on
10
146 LI VIDA DE LA BENAURADA
laissar unit en caritat de Dieu, per liam d'unitat. E
aisso dezirava sobeiranamens ; e en aisso era trastot
son pensamenty en quai maniera ill ho fezes , que fos
plazers de Dieu. E adoncs^ illi det tota si mezesma ad
oracion, requerent humilmens sobr'aisso lo plazer de
Dieu.
3 1 . E esdevenc si ques ill estet az leras raubida un
lonc temps, e retornant d'aquell sant raubiment^ parec
mot consolada. E tota plena de Dieu, fes acampar Ca-
pitol, e mot benignamens amonestet las totas, am gran
affeccion, con fossan volontozas^ e de gran cor, a gar-
dar e aver unitat en lur sant estament. E dis que lon-
gamens avia dezirat e quist a Nostre Sennhor, de tôt
son cor, que li laisses trobar en quai maniera Testa-
mens, après la sieua vida, estes en unitat tostemps. E
que per voluntat de Dieu, az aisso ill s'era acordada,
que le plazers de Dieu era, que volia que tostemps n'i
agues una, elegida per cumenal consentiment d'amdos
aquels covens, que {fol. 58) tengues en unitat aquell
sant estament. A la quall cauza far, humilmens e illi
las produis per son sant amonestament.
32. E vengron totas, Tuna après Tautra, am gran
amor, az ella, prometre e vodar en las sieus sanctas
mans, de gardar e de tenir per tos temps la unitat
d'aquell sant estament, en aquella maniera ques illi lur
ac dich : ques après la sieua vida, totas fossan tengu-
das per tos temps, aquellas ques i eran e que devian
après esdevenir, d'elegir en caritat de Dieu, una, per
cumenall consentiment, a qui totas en unitat las filhas
d'aquest sant estament fossan tengudas d'obezir humil-
mens, e que non defallis aquilli unitatz. Que tantost
con aquilli moria, vo trobaria misericordia, n'elegis-
SANCTA DOUCELINA. 147
de la charité divine^ et dam les liens de V unité. C était là
son souverain désir ; et la cause de son souci était qu^elle
aurait voulu avoir y pour F accomplir y un moyen qui fût agréable
à Dieu. Elle s* appliqua donc tout entière à T oraison y demandant
humblement quil lui fût donné de connaître sur ceci le bon
plaisir de Dieu.
Or y il arriva qu'elle eut y étant à HyèreSy un long ravisse-
ment y au retour duquel elle parut bien contente. Toute pleine
de Pinspiration divine y elle fit convoquer le chapitre y et
exhorta ses filles y avec une bonté et une affection extrêmes y à
souhaiter de tout cœur de conserver F uni té de leur ordre. Elle
leur dit quelle avait longtemps désiréy et ardemment demandé
au Seigneur y de lui indiquer de quelle manière elle pourrait
maintenir toujours Vunion parmi elleSy quand elle ne serait
plus en vie. Et par la volonté diviney elle s'était arrêtée à
reconnaître que le bon plaisir de Dieu était qu'il y eût en
tout temps une seule supérieure y élue par le commun accord de
ses deux couvents y laquelle maintiendrait Puni té de r ordre.
Elle les engageait donc humblement par ses saintes paroles à
exécuter cette heureuse pensée.
Toutes ses filles vinrent bien volontierSy Vune après Vautre y
promettre entre ses saintes mains de garder et de conserver à
jamais f uni té de son institut y de la manière qu'elle leur avait
indiquée; c'est-à-dire y qu'après sa mort y toutes seraient
tenues y dans tous les temps y aussi bien celles qui vivaient alors
que celles qui viendraient aprèSy d^ élire y d'un commun consen-
tement y et dans la charité de DieUy une sœur à qui tous les
autres membres de P ordre seraient tenues d'obéir humblement y
afin que V unité quelle avait introduite y ne vînt jamais à se
rompre. Et aussitôt que la nouvelle élue mourrait y ou qu'elle
obtiendrait la permission de renoncer à sa charge y on en éli-
148 LI VIDA DE LA BENAURADA
san un^autra. E aquest vot fes far a totas, en cascuns
dels covens.
33. E cant las ac aduchas sanctamens e humil a la
sieu volontaty que las ac totas en caritat liadas en liam
d^unitat^ e vî que fon complitz les sieus bons deziriers,
fon plena de tan gran gauch que non si pot retraire. E
hubria d'esperit, am meravilloza afeccion, en gran ar-
dor et en ecces ( i ) de s'arma, donet mot larguamens
a totas sa benediccion. E bezeni fervent mens aquell
sant estament; e dis quell benediccions de Dieu, e dell
sant paire fraire Hugo^ e li sieua, fos donada a totas
cellas que fizelmens gardarian aquell vot, ni que en
caritat conservarian aquella unitat.
34. E era mot ardens a conservar aquell sant esta-
ment, e comolava soven de sobregrans e autas bene-
diccions totas aquellas que per lur vida, ni per lur bon
heissemple, tirarian las autras^ ni adurrian tôt ben e tôt
profiech az aquel luoc^ e que ajudarian a mantenir e
conservar, de lur poder, aquell paure e humill esta-
ment.
35. Dizent : « De la boqua de Dieu , e de la sieua
maire, e del bezenet paire mosseinher sant Frances, e
de tota la Sancta Trenitat, e de la sieua cort, sian be-
zem-(/o/. 59)-das totas aquellas que perseveraran, ni
mantenran en ben aquest sant estament ; el benedic-
cions dell nostre sant paire fraire Hugo, e de mi, lur
sia donada. Car per cert, desotz las alas de sant Fran-
ces, seran salvas totas aquellas que perseveraran, e si
regiran, ni vivran sotz lo conseil de Torde; car espe-
cials gracia es donada a moseinnhor sant Frances, e
(i) Mt. En accès.
SANCTA DOUCELINA. 149
rait une autre. Elle Jii faire ce vœu à toutes ^ dans chacun de
ses couvents.
Quand elle les eut toutes amenées saintement et doucement
à accepter son projet y et qu*elle les eut ainsi liées dans la cha-
rité par le lien de Funitéy voyant ses bons désirs accomplis^
elle fut remplie d'une telle joie qu'on ne saurait la dépeindre.
Et dans son ivresse spirituelle y son âme débordant de la plus
vive affectiony et d'une ardeur excessive y elle donna à toutes
ses bénédictions les plus abondantes. Elle bénit an)ec effusion
ce saint établissement^ et appela toutes les bénédictions de
DieUy du saint pire frire Hugues y et les sienneSy sur toutes
celles qui garderaient fidèlement ce vœUy et qui conserveraient
avec amour cette unité.
Elle était elle-même très attentive à la conservation de
son ordre y et comblait souvent des plus grandes et des plus
solennelles bénédictions toutes celles qui par leur vie et par
leurs bons exemples attireraient tes autres y qui procureraient
r avantage de la maisony et qui aideraient y de tout leur pou-
voir y à maintenir et à conserver dans son intégrité ce pauvre
et humble établissement.
Elle disait : « De la bouche de Dieu et de sa mèrCy de
notre bienheureux père monseigneur saint FrançoiSy de toute
la Sainte-Trinitéy et de la cour célestey bénies soient toutes
celles qui persévéreront en ce saint institut y et qui le main-
tiendront florissant ; que la bénédiction de notre saint père
frère Hugues y et la mienne y leur soient données. Il est hors de
doute que y sous les ailes de saint François y celles qui auront
persévéré y et qui se seront conduites dans leur vie d'après les
conseils de l'ordre y seront toutes sauvées ; car une grâce par-
ticulière a été faite à monseigneur saint FrançoiSy et de spé-
i5o LI VIDA DE LA BENAURADA
especials consolacions sera fâcha a tota persona que
fizelmens segra lo conseil de lui e dell sieu orde. Par
que, si nos perse veram fermamens, podem esperar que
nos aurem lo règne de Dieu amb els veramens. »
36. E per lo contrari, dizia mot aspramens quell
malediccions de Dieu venria sobre la testa d'aquellas
que per lur aul vida, ni per lur mal heissemple^ las
autras redurrian a negun mal. Per cert dizia quell
greus ira de Dieu lur venria desobre. E maldizia sobre
terriblamens totas aquellas que destruirian^ ni confun-
drian per lur malvaizas obras, la puritat d'aquell sant
estament. Dizent : « De la boqua de Dieu , e de la
Sancta Verge, e dell boUier de Crist, e de nostre sant
paire fraire Hugo que aquest estament a enseinnhat, e
de totz lo[s] santz^ sian maldichas totas aquellas per-
sonas que dessiparan aquest paure e humil estament^
ni seran huccaizon per que negun dessipament venga
al luoc. »
37. E era li fort greu cant hom dizia que si illi non
era, Testamentz periria ; que non poiria durar. E mot
ho reprennia, dizent : « Que Dieus per ella ren non h*
avia fach^ ans era ben le Seinnhers principals fazeires
e plantaires d'aquell sant estament. Per que, am la
sieu maire ^ e am son seinhairier^ am lo sant paire,
n'era ( i ) principals garda e defendeires. E manitesta-
mens, ses tôt dopte, Dieus lo conservaria^ aissi con
Tavia fach. »
(i) Ms. N'eran.
SANCTA DOUCELINA. i5i
ciales consolations sont réservées à toute personne^ qui suivra
fidèlement ses conseils et ceux de son ordre. Cest pourquoi ^ si
nous avons la persévérance y nous pouvons espérer de posséder
avec eux le royaume de Dieu. »
Par contre, elle disait fort sévèrement que la malédiction
de Dieu tomberait sur la tête de celles qui, par leur méchante
vie et leurs mauvais exemples y porteraient les autres au mal ;
et elle assurait que la terrible colère de Dieu viendrait sur
elles. Elle maudissait d'une manière effrayante celles qui
détruiraient ou altéreraient par leurs mauvaises actions la
pureté de ce saint ordre. « De la bouche de Dieu et de la
Sainte-Vierge y disait-elle y et du porte-sceau de Jésus-Christ y
et de notre saint père frère Hugues y qui est l'auteur de notre
ordrCy et de tous les saintSy maudites soient toutes les per-
sonnes qui perdront cet humble et pauvre institut y ou qui
seront l'occasion de sa destruction, et de la ruine de cette
maison. »
Elle était fort contrariée quand on lui disait qucy sans ellCy
son établissement périrait y et quil ne pourrait avoir aucune
durée. Elle relevait vivement ces propos y disant : « Qjue Dieu
n avait rien fait par elle y et que le Seigneur était lui-même
Fauteur principal et le fondateur de rétablissement. C était
lui aussi qui, avec sa mère y avec son porte-enseigne y et avec le
saint père Hugues, en était le gardien spécial et le défenseur.
Et il était manifeste et hors de doute que Dieu le conserverait y
comme il Pavait fait jusqu'alors. »
i52 LI VIDA DE LA BENAURADA
XI.
Lon^ens capitols es dell entendement de las escripturas,
e dell esperit de profectûé
[ fol. 60 ) I . A tan gran esclarziment de pensa era
venguda li humil serveiris de Crist , per lo continu
estudi d'oracion, am lo meravillos excercici de vertutz
ques avia^ que ja l^avia menada l'auteza de sa contem-
placion a Tentendement de las escripturas ; jassiaisso
que d'autramens ill non agues sotileza de letras. Alcu*
nas ves ^ avian li fraire collacion ab ella de sancta
escriptura, e li fazian d'alcunas questions ; illi respon-
dia lur tan autamens e tan clara, per esperit de Dieu,
que li gran clergue de Porde s'en mera villa van.
2 . Una ves, uns grans lectors de Torde qu'estava a
Marsella, li demandet d'alcunas questions ques eran
d'aut entendement. E li Sancta de Dieu respondet li am
fervor d'esperit, tan hubertamens, e am tan clar enten-
dement, que jassiaisso que le lectors^ per sa sciencia^
ho entendes d'autramens, manifestamens e huberta
connoc qu'en aissi era veramens con illi li dizia. E
adoncs, aquell grans homs connoc e dis, que Fentende-
mentz de la Sancta puiava plus aut, per esperit de con-
templacion, que non fazia le sieu, per razon de la scien-
SANCTA DOUCELINA. i53
CHAPITRE ONZIEME
Le onzième chapitre traite de l'intelligence des Ecritures,
et de Tesprit de prophétie.
V humble servante de Jésus-Christ, par P application con-
tinuelle à l'oraison^ et par le merveilleux exercice de toutes
les vertus qu^elle possédait ^ en était venue à une telle netteté
de pensée y que F élévation de sa contemplation l'avait menée
à r intelligence des Ecritures , bien quelle ne ut y d'ailleurs y
aucune habileté dans les lettres. Parfois, les religieux confé-
raient avec elle sur la sainte Ecriture, et lui adressaient
diverses questions; et elle y instruite par l'esprit de Dieu y
leur répondait avec tant de profondeur et de clarté y que les
plus habiles s'en étonnaient.
Un jour, un célèbre professeur de F ordre y se trouvant à
Marseille, Pinterrogea sur certaines matières fort difficiles
à comprendre. La Sainte de Dieu lui répondit à l'instant si
nettement y et donna une explication si évidentey que le savant
mattrey malgré que, selon ses principes, il entendît cela d'une
toute autre manière y dut reconnaître ouvertement y et sans
hésiter y que les choses étaient réellement comme elle le disait.
Et ce grand homme comprit et avoua que l'intelligence de la
Sainte s'élevait plus haut par la contemplation y qu'il ne le
faisait lui-memey avec toute la science qu'il possédait. Aussi
\
\
i54 LI VIDA DE LA BENAURADA
cia ques avia. La quai cauza compta va pueis als frai-
re[s] am mot de meravilla.
3. Atressi resplandia en ella esperit de profecia, per
Tauta contemplacion a ques era puiada, que vezia so
en que non era prezentz, e sabia so ques era esdevenir.
E entendia los corajes de las gens , e dava conseil
d aquellas cauzas, a profiech de las armas.
4. En aquell temps que le reis Karlle era comps de
Prohensa, le Papa, per azorde[na]ment de Dieu, lo re-
gesme de Cezilia li prepauzet de penre. Adoncs le
comps fon en gran pensament con penria aquell ne-
goci, lo quall li rei avian tut soannat. E per Tamor e la
gran reverencia qu'el avia a la Sancta, demandet Ten
conseil.
5. El sancta femena encorajet lo fort, dizent . « Que
seguramens prezessa lo negoci, lo quais per volontat
de Dieu li era presentatz. E non tempses ren ; quell
{fol. 61) Seinnhers volia d'ell far campion de sa gleiza.
E que per cert saupes ques ell auria Victoria, e levaria
lo camp, am Tajuda del Seinnhor, e de la Donna, e
dell gonfanonier de Crîst moseinnhor sant Frances.
Pero, ben convenria que si des sueinnh, après de so
que Dieus faria per ell, e en el, que non s'en esleves
per erguell, ni fezessa aissi con fes le premier rei dell
poboU d'Israël, qu'en fon desconnoissens. Que si ho
era, Dieus lo reproaria, aissi cant reprohet dell regesme
Sattll. »
6. Adoncs le comps près lo negoci per conseil de la
Sancta; recomandant si fort a sas oracions, espère t
fermamens d'aver la Victoria quell sancta maire li avia
prômes. Et esdevenc si qu ell gazainnhet lo regesme, e
ac Victoria dels enemics de la gleiza de Dieu, tôt en
SANCTA DOUCELINA. i55
se plaisait'il par la suite à raconter ce fait aux religieux ^
avec la plus grande admiration.
U esprit de prophétie resplendissait aussi en elle, à raison
de la haute contemplation à laquelle elle était parvenue. Elle
voyait les choses auxquelles elle n'était pas présente , et savait
d'avance ce qui devait arriver. Elle lisait dans le cœur des
autres y et les conseillait en conséquence y au profit de leurs âmes.
Du temps que le roi Charles était comte de Provence^ le
Pape lui proposa^ par l'ordre de Dieu, d'accepter le royaume
de Sicile. Sur quoi, le comte fut dans une grande hésitation,
ne sachant comment se déterminer en une affaire que les rois
avaient tous dédaignée. Et, pour l'amour et le grand respect
qu'il portait à la Sainte, il lui demanda conseil sur le parti à
prendre.
La sainte femme l'encouragea beaucoup, et lui dit : « Qu'il
n hésitât pas à entreprendre cette affaire, qui lui était offerte
par la volonté de Dieu. Qu'il ne craignît rien, parce que le
Seigneur voulait faire de lui le champion de son église. Qu'il
pouvait être assuré qu'il aurait la victoire, et l'emporterait,
avec Faide du Seigneur et de sa mère, et du porte-drapeau de
Jésus-Christ, monseigneur saint François. Mais qu'il prit
bien garde, après ce que Dieu ferait pour lui, et avec lui, de
ne pas s'abandonner à l'orgueil, et de ne pas imiter le premier
roi du peuple d'Israël, qui ne sut pas être reconnaissant. Que
si cela arrivait. Dieu le réprouverait, comme il réprouva
Saiil, et le priva de son royaume.
Sur le conseil donné par la Sainte, le comte accepta F affaire.
Use recommanda instamment à ses prières, et crut fermement
qu'il aurait la victoire que la sainte mère lui avait promise.
Il arriva, en effet, qu'il se rendit maître du royaume, et
vainquit les ennemis de l'église de Dieu, exactement comme
i56 LI VIDA DE LA BENAURADA
aissi con li sancta femena li avia davant dich. E cant
ell ac proat tan manifestamens Tesperit de la Sancta^ e
la vertat de la [s] sieuas paraulas^ ac en ella mot gran
devocion, e Tac per azenant e[n] major reverencia.
7. Atressi^ li mandava alcunas ves, e li fazia saber
per sas letras, que Dieu[s] si ténia per mal pagat d'elle
ni con era aparellatz alcunas ves de punir lo , dizent :
« Ques anquars avia d'autras vergas en lo sieu vergier»
am que lo puniria ; e que si dones sueinnh que per
peccat de desconnoissensa séria greumens punitz ; car
Dieus metria la sieua man poderoza sobr^ell. » E li
mandava motas cauzas sécrétas e rescostas, don le
Reis mot si meravillava con ho podia saber.
8 . Atressi li fazia saber motas ves las cauzas que li
devian esdevenir, enans que fos; e de tôt si trobava^
que en aissi con illi davant ho avia dich, esdevenia. E
neis de sa fin, s'estalvet qu'en aissi termenet con ill li
avia dich : que tant con ell huzet de la temor de Dieu,
tut siei negoci li esdevengron ben, e Dieus obrava mot
grans cauzas per ell. De la quall cauza, tant cant vis-
quet, li Sancta Ten ténia rennembrat, mandant soven
per letra : « Con illi mot si meravillava de las grans
cauzas que Dieus fazia en ell, e que mot dop-(/o/. 62)
-tava Ten fos desconnoissens ; e si ho era, de tôt li pen-
ria mal , e greumens ho perdria. Que per cert li ho
fazia saber. »
9. Apres un pauc de temps, cant li Sancta fon morta,
e eli non rennembrans de la temor de Dieu en aissi
cant dévia, non triguet gaire ques ell fon desfizatz per
lo rei d'Aragon e per son fraire, e mogron li gran
guerra. E fon en gran treball, que sos fils li fon près,
e pauzat en gran carcer ; dont le reis fon tan treballat.
SANCTA DOUCELINA. i Sy
la sainte femme le lui avait dit. Et quand il eut aussi mani-
festement reconnu V esprit de la Saintey et la vérité de ses
paroles, il eut pour elle la plus grande dévotion, et le respect
quil lui portait fut désormais beaucoup plus grand.
Dans la suite, la Sainte lui fit savoir, par lettres^ à di-
verses reprises, que Dieu n était pas satisfait de lui, et qu'il
se préparait même à le punir. Elle l'avertissait : « Que le
Seigneur avait encore des verges dans son jardin, pour le
châtier, et quil ne se dissimulât pas quil serait grièvement
puni du péché d* ingratitude ; parce que Dieu appesantirait
sur lui sa main puissante. » Elle lui écrivait aussi beaucoup
de choses secrètes et cachées ; et le Roi en était fort étonné, ne
pouvant comprendre comment elle avait pu le savoir.
Bien des fois encore, elle lui fit connaître d'avance ce qui
devait lui arriver ; et il se trouva toujours que les choses
se passaient comme elle les avait prédites. La fin même de
son règne fut telle quelle le lui avait annoncé; c'est-à-dire,
qu aussi longtemps qu'il eut la crainte de Dieu,, toutes ses
affaires marchèrent bien, et Dieu opéra pour lui de grandes
choses. La Sainte eut soin, tant qu'elle vécut, de lui en renou-
veler le souvenir ; elle lui écrivait souvent : « Qu'elle admi-
rait fort les merveilles que Dieu faisait à son occasion, mais
quelle craignait bien qu'il ne lui en eût pas de reconnaissance.
Que s'il en était ainsi, il lui en coûterait beaucoup, et il per-
drait douloureusement ce qu'il avait gagné. Quelle lui en
donnait f assurance. •
Peu de temps après, lorsque la Sainte fut morte, Charles
ayant oublié la crainte de Dieu, à qui il devait tant, se vit
bientôt attaqué par le roi d'Aragon et par son frère, qui lui
firent une guerre terrible. Elle lui occasionna de grands
ennuis, car son fils fut fait prisonnier, et détenu dans une
dure captivité. Et le Roi en éprouva tant de chagrin et de
i58 LI VIDA DE LA BENAURADA
e tant ac de dolor, quel cor li va partir. E mon de-
zeretatz e gitatz de son règne.
10. Una donna jove, ques era mot devota, venc ve-
zitar la Sancta, li quais la consolet per sas bonas pa-
raulas, e ammonestet la d'amar son creator , e con
degues mesprezar tota favor de segle. « E a tu sembla ,
car as tôt cant vols ara^ e iest ben envezada, non ti delà
fallir ; car tu« sa dis li Sancta^ as espos jove. E sapias
per cert que mestier t'es que f esforses d'aver gran pa-
ciencia^ car grans hobs ti sera. »
1 1 . E aquestas paraulas li donna mes el cor^ si que
pueis non li poc desnembrar. E non triguet lonc temps
qu'illi venc en trebals ; e tantost nembret li so que li
Sancta li avia davant dich. E proet certamens que las
sieuas paraulas eran veraias; car lonc temps pueis
après sostenc mot de trebals que li det son espos. Per
que^ illi dizia que en aquels trebals, gran ben li avia
fach car Pamiga de Dieu li ho avia davant anunciat.
12. Estant li sancta maire alcun temps en lo covent
del Robaut d'Ieras, per consolar las donnas d'aquell
covent^ una douzella era en lo castell^ en abiti seglar,
e en prepauzament d'esser el segle^ de volontat de paire
e de maire, e dels autres amies. E esdevenc si lo jom
de Pandecosta^ e ill fon en la gleiza dels fraires menors
d'Ieras^ on li benaurada maire estava adoncs raubida,
li qualls nul temps mais non Tavia vista. E tantost con
auzi parllar d'ella, deziret esser de sa compannhia, de la
quall cauza nul temps non avia a-(/o/. 63)-gut voluntat.
i3. E per la voluntat de Dieu ill intret a Robaut ; la
quall li Sancta vesti de sas proprias mans. E illi près la
en tan gran amor e devocion, que nul temps non vol-
gra partir d'ella. E dezirava continuamens aver certeza
SANCTA DOUCELINA. i59
douleur y que le cœur lui manqua ; il mourut dépouillé et privé
(de la moitié) de son royaume.
Une jeune dame, qui était très pieuse ^ étant venue visiter
la Sainte y celle-ci la consola par de ionnes paroles, et l'exhorta
à aimer son créateur ^ et à se détacher de tous les plaisirs du
siècle. « // vous semble y lui dit-elle, maintenant que vous
avez tout ce que vous désirez, et que tous envient votre sort,
que cela ne doive jamais vous manquer ; car vous avez un
jeune époux. Mais sachez que vous devez vous efforcer d^ avoir
une grande patience y parce que vous en aurez bien besoin. »
La dame grava ces paroles dans son cœur y et nen perdit
jamais le souvenir. Et elle n'attendit pas longtemps avant
de voir commencer ses afflictions y qui lui rappelèrent aussitôt
ce que la Sainte lui avait prophétisé. Et elle se convainquit
que ses paroles étaient conformes à la vérité y car elle eut par
la suite de longs et cruels chagrins que lui donna son mari.
Et au milieu de ses souffranceSy elle assurait qu'il lui avait
été très utile que l'amie de Dieu le lui eût annoncé à F avance.
Un jour que la sainte mère était au couvent de Roubaud
d'HyèreSy pour consoler ses filles qui y résidaient y il y avait
au château une jeune demoiselle y portant les habits séculiers y
et dont r intention était de s'établir dans le mondcy conformé-
ment au vœu de son père, de sa mère et de ses amis. Or y il
arriva que le jour de la PentecotCy elle alla à Féglise des
frères mineurs d'HyèreSy dans laquelle la bienheureuse mère
se trouvait y en ce moment mêmcy en extase. Elle ne Pavait
jamais vue; mais dès qu'elle eut entendu parler d'ellcy elle dé-
sira être de sa compagnicybien quelle n'eût jamais pensé à cela.
Elle entra donc à Roubaud, par la volonté de DieUy et la
Sainte la vêtit de ses propres mains. Et elle prit la sainte
mère en une si grande et si tendre affectiony qu'elle ne voulut
jamais se séparer d'elle. Et elle désirait sans cesse avoir
i6o LI VIDA DE LA BENAURADA
de la sieua amor ; que semblant U era^ si illi l'ames,
ren non li pogra nozer^ e que agra 1 amor de Dieu. E
en aqueil temps, illi fon en secret amb ella, e ammo-
nestant la, dis li so que tant dezirava : « Sapias^ filha,
que antre totas las autras ieu ti ami, e podes ho con-
noisser. » £ det li seinnhal d'alcuna gracia que li avia
fach^ e adoncs illi ac certeza que Dieus li avia révélât
son cor^ per alcunas autras cauzas que li dis.
14. Âutra ves , fon soleta amb ella , volent sa li-
cencia de cauza que li fora consolacion ; e de vergoin-
nha, non ho auzava dire. E ses dire^ la benaurada
maire, per esperit de Dieu, vi e connoc son dezirier, e
det li la licencia que volia. Autra ves, illi estan[t] li
davant, dezirava auzir paraulas de consolacion de la
sieua boqua ; e illi regardant la per la cara, dis li rizent
so que dezirava. E aquilli ac vergoinnha car tan clar
vezia sos deziriers e sas cogitacions ; per que connoc
certamens qu'illi avia esperit de profecia.
i5. Una douzella d'état de .xii. ans^ era intrada en
aqueil covent de Robaut, e fon temptada d'iisser s'en,
e dezamparar Testament de las donnas secretamens ,
que non fos conneguda. E un jorn^ illi venc a la porta^
prepauzant fermamens d^annar s'en, e de tomar el
segle. El sancta maire senti en esperit la temptacion^
e venc li encontra. E apellet la per son nom, e la si fes
venir, e dis, abrassant la mot familiarmens : « Estai,
filha, fermamens e segura. » E tenent la man sobre son
cap^ dis li : « Filha, non timias ; car sans Pauls dis,
qui non es temptatz non sera cononatz. » E de man-
tenent aquilli perdet la temptacion, e anc pueis aital
treball non senti ; e en {fol. 64 ) bona conversacion vi-
vent^ feni sos jorns en lo sant estament.
SANCTA DOUCELINA. i6i
r assurance qu* elle possédait son amour y parce quil lui semblait
que, si elle F aimait , rien ne pourrait lui nuire, et qu'elle serait
aimée de Dieu lui-même. Or, un jour, la Sainte vint F entrete-
nir en particulier, et lui dit ce qu'elle disirait tant de savoir:
« Sachez,ma fille, que parmi toutes les autres, je vous aime
bien, et vous pouvez le connaître. » Elle lui en donna pour
preuve une grâce qu'elle lui avaif faite; et celle-ci eut la certi-
tude, en r entendant par 1er, que Dieu lui avait révélé son cœur.
Une autre foi s, se trouvant seule avec elle, elle aurait voulu
obtenir une permission à laquelle elle tenait fort^ et par re-
tenue, elle n'osait le lui dire. Sans qu'elle eût dit un seul
mot, la bienheureuse mire connut son désir, par P inspiration
de Dieu, et lui donna la permission qu'elle souhaitait. Comme
aussi, étant en sa présence, elle aurait voulu entendre de sa
bouche quelques paroles de consolation ; et la Sainte, la regar-
dant en face, lui dit en riant ce qu'elle désirait. Elle rougit
beaucoup en voyant que celle-ci découvrait tous ses désirs et
ses pensées; et elle reconnut qu'elle avait F esprit de prophétie.
Une demoiselle âgée de douze ans était entrée dans ce cou-
vent de Roubaud; et elle fut tentée d'en sortir, et d^ abandonner
secrètement la maison, sans en rien dire à personne. Elle vint
donc un jour à la porte avec laferme résolution de s'en aller,
et de retourner au siècle. La sainte mère connut, par révé-
lation, la tentation à laquelle elle allait succomber, et la
déjoua. Elle appela cette personne par son nom, la fit venir à
elle, et, fembrassant familièrement, lui dit : « Soyez donc
ferme, ma fille, et tenez-vous tranquille. » Et mettant la
main sur sa tite, elle ajouta : « Ne craignez rien, ma fille ;
saint Paul a dit que celui qui n'est pas tenté, ne sera pas cou-
ronné. » Dès ce moment, la tentation disparut, et jamais plus
cette fille n'eut à en souffrir; elle vécut eeoec édification, et finit
ses jours dans rétablissement.
II
i62 LI VIDA DE LA BENAURADA
i6. Un'autra de Marsella a via portât lonc temps tre-
ball d'alcuna cauza de sa consiencia ; e un jorn qu'illi
era en secret am la Sancta^ 11 sancta maire 11 dis clara-
mens lo treball qu'UU porta va en s'arma. De que aqullll
si meravlllet fort con ho avla sauput ; e am gran ver-
golnnha 11 reconnoc sa colpa. El sancta maire repres
la fort car ho avla tant portât^ que non ho avla volgrit
revelar, e Ten donet meravlUos conseil a sa salut. E
am doussas paraulas consolet la fort del treball que
n'avia agut ; si que puels aquell treball mais non ac^
ni senti. E en alssl lo secret qu'Ull per paraula non avla
volgut revelar^ 11 sancta maire saup per esperlt de
Dieu.
17. Estalvet si d'una servelrls de Robaut^ ques era
annada per compalnnha d'un'autra en un castell onn
avla SOS pareils ; e cant tornet^ 11 sancta maire 11 dls^
reprennent duramens, que ben sabla en cal maniera
111 s'era captenguda^ e tôt cant avla fach la on avla estât.
E nels^ alcuna cauza de sa conclencia 11 revelet, la cal
cauza aqullll non avla volgut revelar a neguna per-
sona.
1 8. Esdevenc si un jorn quUU era en la glelza en sa
oracion^ e una de sas compalnhleras era 11 de près ; e
comenset pensar sobre alcun vet de sancta obediencla
quell sancta maire avla fach. E aqullll dezlrava fort de
far alcuna cauza; e cant 11 nembrava que vedat ho
avla 11 Sancta, non auzava recebre la cogitaclon. Mens
qu'lUi era en aquest pensament, 11 sancta maire si giret
vez ella, e respondet a la cogitaclon, e puels satisfes 11
a son dezlrler.
19. Un'autra ves, 111 era en sa cambra amb un'autra,
e parllant 11 bonas paraulas, e d'edlficaclon, aqullll ce-
SANCTA DOUCELINA. i63
Une autre personne de Marseille était tourmentée depuis
longtemps d^une peine de conscience; se trouvant un jour en
particulier avec la Sainte^ celle-ci lui parla clairement du
trouble qu'elle portait dans son âme. Vautre fut tout étonnée
qiiCelle eût pu le connaître ^ et lui avoua sa faute avec une
grande confusion . Mais la sainte mère la reprit fortement
d^ avoir tant tardé à révéler F état où elle se trouvait; et elle
lui donna des conseils tris utiles pour son salut. Puis y avec de
douces paroles, elle la consola tellement du mal qu*elle avait
eUy que jamais plus elle n'en ressentit les moindres atteintes.
Et ainsi y le secret qu'elle n'avait pas voulu révéler et ma-
nifester à d'autres par la parole , la sainte mère le sut par
r esprit de Dieu.
Il arriva une fois qu'une servante de Roubaud alla, en
compagnie d^une autre j dans un lieu où elle avait ses parents.
Quand elle fut de retour, la sainte mère lui dit, en la repre-
nant durement, qu'elle savait fort bien comment elle s'était
conduite, et ce qu'elle avait fait là où elle était allée. Elle lui
révéla même certaines choses concernant F état de sa conscience
dont celle-ci n'avait jamais voulu parler à aucune personne.
Elle se trouvait un jour à F église, en oraison, et une de ses
compagnes était auprès d'elle. Celle-ci pensait à une défense
que la sainte mère avait faite, en vertu de la sainte obéissance.
Elle aurait beaucoup souhaité de faire certaine chose ; mais
se souvenant que la Sainte F avait défendu, elle n'osait s'ar-
rêter à cette idée. Tandis qu'elle était dans cette préoccupation,
la sainte mère se tourna vers elle, répondit à sa pensée, et lui
accorda ce qu'elle désirait.
Dans une autre circonstance, elle était dans sa chambre,
avec une autre, à qui elle adressait des paroles de piété et
i64 LI VIDA DE LA BENAURADA
menset a pensar alcunas cauzas. Adoncs li sancta
maire la près a resgardar, e somrizent dis ii so que
pensava. Meraviliet si fort aquilii^ e tota esperduda au-
treiet que vers era.
XIL
Le doyens capitols es deli miracles que Dieus fapa per ella.
[fol. 65) I . En motas de manieras rendia Dieus ve-
raia la sieua paura e humil serveiris ma donna sancta
Doucelina, implent la de mot autas vertutz. Car ja era
venguda li Sancta a compliment de sa perfeccion ; don
li vertatz de sa gran sanctitat^ el gran certeza de sa
bona vida^ hubertamens si mostra per los miracles
ques après s'en seguian.
2. En lo castell d'Ieras avia un enfant malautd'en-
fermetat per la quall perdia us natural de totz sos nem-
bres, ni s'en podia ajudar de minga. E fon aportatz
Tenfant a la Sancta ; e per requista humil, e per pre-
guieras de las donnas e d'autras bonas gens ques eran
am Tenfanty vencuda, per compassion de Tenfant, to-
quet lo am sas mans, e de mantenent fon sanatz e ga-
ritZy e recobret la vertut de totz sos nembres.
SANCTA DOUCELINA. i65
iêdificatiofiy lorsque celle-ci se mit à penser à des choses par-
ticuliires. Aussitôt la sainte mère la regarda , et lui dit en
souriant ce quelle pensait. Vautre fut fort étonnée de cela ,
et avoua, toute stupéfaite, que la chose était vraie.
CHAPITRE DOUZIÈME
Le douzième chapitre traite des miracles que Dieu faisait par elle.
En beaucoup de manières. Dieu faisait connaître sa pauvre
et humble servante, madame sainte Douceline, la remplissant
des plus hautes vertus. La Sainte était parvenue au complé-
ment de sa perfection; et la réalité de son éminente sainteté,
et la certitude de sa vie admirable, sont démontrées avec
évidence par les miracles qu'elle opérait.
Il y avait dans la ville d^Hyires un enfant atteint d'une
maladie qui lui avait fait perdre r usage naturel de tous ses
membres, dont il ne pouvait en rien se servir. Cet enfant fut
apporté à la Sainte, qui, vaincue par les demandes suppliantes
des parents, les prières des sœurs et des autres personnes
venues avec lui, eut compassion du malheureux, et le toucha
de ses mains. Aussitôt il fut entièrement guéri, et recouvra
Fusage de ses membres.
i64 LI VIDA DE LA BENAURADA
menset a pensar alcunas cauzas. Adoncs li sancta
maire la près a resgardar, e somrizent dis li so que
pensava. Meravillet si fort aquilli, e tota esperduda au
treiet que vers era.
XII.
Le doyens capîtols es delt miracles que Dieus fa^ia per ei
{fol. 65) I . En motas de manieras rendia Die
raia la sieua paura e humil serveiris ma donna .,
Doucelina, implent la de mot autas vertutz. Ca. "^
venguda li Sancta a compliment de sa perfeccic^ *
li vertatz de sa gran sanctitat, el gran certezi_ ^ * ■
bona \ida, hubertamens si mostra per los < ^"'
quesapressen seguian. . '^^
3. En lo castell d'Ieras avia un enfant mal
fermetatper \a quall pcrdîa us naiural de lotz
bres, ni s'en podia ajudar de minga. E for ^*t ...
l'enfant a la Sancta; e per requista humil, r'*>
guieras de las donnas e d'autras bonas gens '•' <^^^ '
am l'enfant, vencuda, per compassion de 1' "M;
quetloam sas mans, e de mantenent fianî?- .-,,, • -
ritz, e recobrel la vertut de totz sos nenditfif''-, ^ ■■
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CHAPITO DOUZIÈME
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i68 LI VIDA DE LA BENAURADA
sieuas ; e anc pueis aquill monega non ac mal en la
man, e fon garida dell despoderament. E comtava a
diversas partz aquast miracle^ con per los meritis de la
Sancta era garida ; e s'ajudava plenîeramens d'aquella
man en aissi con de Tautra.
6. Gant estavan en lo premier luoc de Robaut^ estal-
vet si que una nobla donna ques era dell[s] seinnhors
del Pujet^ ques avia nom ma donna Ricssens del Pujet,
am sa filha^ si fon ajostada per servir Dieu en la com-
pannhia de la sancta maire; e motas d'autras d'aquell
linnhaje del [s] senhor[s] del Pujet tiret lains am si,
que feron totas bon fruc. E aquist donna encorrec
greu enfermetat dells huols. E am gran devocion^ re-
quis e preguet az aquella que servia e menistrava a la
Sancta^ que li retengues del vin que remanria, en la
copa, cant li sancta femena n'auria begut. E d'aquel
vin aquill donna^ am gran devocion, lavet sos huols;
e bannhat ques ac los huols d'aquell vin de que li
Sancta avia begut ^ fon entieramens garida e sanada
d'aquella enfermetat ques hi avia.
7. Per semblant maniera fon garida un'autra de greu
enfermetat, la quall sostengut e sufert avia près de dos
ans. E près del vin ques era remazutz en la copa de la
Sancta^ après cant ill n'ac begut. E d'aquella malautia,
de la quai non esperava nul temps sanitat, al bainnhar
d'aquell vin {fol. 67) fon garida e sanada.
8. El covent de Marsella, una beguina jove de Ro-
baut era greumens malauta de greu enfladura dels pes,
e de las cambas, e del ventre ; e era li semblant que li
pell si volgues fendre. E non si podia moure del liech,
vo pauCy ni mens annar. E le covens de las donnas de
Marsella, lo jorn de Jous santz, feron lo mandat del
SANCTA DOUCELINA. 169
et jamais pluSy depuis lors y cette religieuse rCeut de mal à la
maifiy et elle fut guérie de V impuissance dont elle souffrait.
Elle raconta ce miracle à diverses personnes^ attestant qu'elle
devait sa guéri son aux 'mérites de la Sainte. Et elle put y dès
lors y se servir parfaitement de cette main comme de F autre.
Lorsque les béguines d*Hyires étaient encore dans le premier
emplacement qu* occupa le couvent de Roubaudy une noble dame
de la famille des seigneurs du Pugety nommée madame Rixende
du Pugety était venue se mettre y avec sa fille y en la compagnie
de la sainte mère y pour servir DieUy sous sa conduite. Elle y
attira après elle y par son exemple y plusieurs autres personnes
appartenant à la mime famille y qui produisirent toutes de
très bons fruits. Or y ladite dame souffrit un jour d^une grave
maladie des yeux. Elle pria alors y avec une grande dévotioUy
celle qui servait la Sainte y de garder soigneusement pour elle
le vin qui resterait dans sa coupe j quand la sainte femme y
aurait bu. Dès qu*elle F eut y elle en lava dévotement ses yeux ;
et quand elle les eut ainsi baignés dans le vin que la Sainte
avait touché en.buvanty elle fut entièrement guérie et débar^
rassée de Finfirmité qtCelley avait.
La même chose arriva à une autre personne, qui fut guérie
d*une grande infirmité, dont elle avait souffert près de deux
ans. Elle prit aussi du vin qui était resté dans la coupe de la
Sainte y après que celle-ci y eut bu, et en lavant avec ce vin la
partie malade, elle fut délivrée d'un mal auquel elle n^ espé-
rait pas trouver jamais aucun remède.
Dans le couvent de MarseillCy une jeune béguine de Rou-
baud était gravement malade, par suite d^une forte enflure
des pieds, des jambes et du ventre ; et il lui semblait à tout
moment que sa peau allait se fendre. Elle ne pouvait pas
bouger de son lit, ou presque pas, et il lui était impossible de
marcher. Le Jeudi-Saint y on fit dans la maison la cérémonie
I70 LI VIDA DE LA BENAURADA
■
lavament dels pes; entre las quai [s] era prezens li be-
naurada maire, li quais per compassion vole lavar los
pes a la malauta. E cant los li ac lavatz^ e baizatz am
gran devocion, e am gran afeccion, illi fon sanada de
sa enfermetat e de sa malautia ; la quall li meje avian
per mort dezamparada^ aissi cant dezesperat de sa salut
e de son gariment.
9. Una veS; li sancta femena annava vezitar una
i^leiza de Sancta Catharina ques es en la ciutat. E tro-
beron en la via entorn .x. ho .xii. omes que tenian
espazas trachas^ que si volian nafrar, qu'eran en gran
discordia. E cant ho vi li Sancta , clamet très ves :
« Maire de Dieu ! i> E aquieus cesset rancor e mala vo-
lontat en los homes ; e partiron si de mantenent, ses
nafra e ses dan.
10. En la ciutat de Marsella era una donna vezoa,
ques avia nom Matieva, e avia un filh de .un. ans, le
quais de sa nativitat era e mutz e sortz. E negun temps
non avia annat, car ell era tan desfatz que per mera-
villa Tesgardava hom. Qu'ell era gibos per lo pietz e
per las espallas, e quais totz era amolonatz^ els pes
ténia totz jons, e las mans ténia clauzas ; e alcuns de
SOS osscs avia tant deissazegatz que fora issian de lur
luoc. Ab tôt aisso, avia malautia fera de festola^ que li
rozia la testa^ en aissi qu'ell avia tan grans nafras el
cap, d'aquella malautia^ que ben era degrueissa de .111.
detz so ques hom i metia.
1 1 . E era a tant vengut quell test de la testa li rozia ;
e Taurella li pendia sus las gautas, qu'era tota desfacha
e roza d'aquella [fol. 68 ) malautia ; que non si ténia
mais un pauc, e cascun jorn esperavan li fos cazucha.
E tota la gauta li prennia, el coU; e era tan grans e tan
SANCTA DOUCELINA. 171
du lavement des pieds y et la bienheureuse mère était présente
au milieu de ses filles. Par un sentiment de tendre compassion ^
elle voulut laver elle-même les pieds à la malade. Dès quelle
les lui eut lavéSy et quelle les eut pieusement et affectueuse-
ment baisés y celle-ci se trouva guérie de son infirmité ; il ne
lui resta aucune trace de son maly bien que les médecins l'eus-
sent abandonnée y comme perdue, désespérant de la sauver.
La sainte femme allait une fois visiter une église de Sainte
Catherine, qui est à Marseille. Et elle rencontra dans le
chemin dix ou douze hommes qui avaient Fépée à la main, et
qui, à la suite d'une grande querelle, cherchaient à se frapper
les uns les autres. Quand la Sainte vit cela, elle cria par
trois fois : « Mère de Dieu ! * Aussitôt la colère et remporte-
ment de ces hommes se dissipèrent entièrement, et ils partirent
incontinent, sans s'être fait aucune blessure.
Il y avait dans la ville de Marseille une pauvre veuve que
Ton appelait Mathiève, laquelle avait un fils âgé de quatre
ans, qui était sourd et muet depuis sa naissance. Jamais il
n'avait pu marcher, car il était si mal conformé que tous le
regardaient comme un sujet d'étonnement. Il était, en effet y
bossu de la poitrine et des épaules, tout ramassé sur lui-même,
et avait les doigts des pieds réunis ensemble, et ceux des
mains tout repliés. Plusieurs de ses os étaient si disloqués
qu'ils sortaient de leur place naturelle. Il avait de plus une
épouvantable maladie qui lui rongeait la tête, et qui y avait
produit des plaies si prof ondes, que ce que F on y mettait pour
le panser s'y enfonçait de trois doigts.
Il en était venu au point que ce chancre lui corrodait le
crâne même ; une de ses oreilles, presque toute consumée et
dévorée par le mal, lui pendait sur la joue ; elle tenait à peine
encore un peu à la tête, et F on s'attendait chaque jour à la
voir tomber. Toute la joue était atteinte, de même que le cou ;
172 LI VIDA DE LA BENAURADA
fera aquilli flairors que n'issia, que res non la podia
sufrir. Eli maires era mot treballada d^aquell enfant,
quel paires era mortz; pregava tôt jom Nostre Sein-
nhor que lo 11 aucizes, aissi con aquell ques era eretiers
de sa gran dolor^ e creissemens de lagremas e de plors.
12. E una nuech^ ill fon amonestada per revelacion
de Nostre Seinhor^ que li venc una vos^ e dis li très
ves : € Femena, prin FenËBUit^ e porta lo a Robaut, e
fai lo toquar a Doucelina^ e sera garitz per la vertut de
Dieu. » El jorn^ li maires lo portet a Robaut, e de-
mandet la Sancta, e mostret li son treball ; dis li d'a-
quell en£ant la malautia ques avia el cap, e mostret li
Taurella que li voUa cazer. E vi las nafras ques avia en
la testa ; e flairet tan fort e tan mal ques a penas ho
podian sufrir^ neis li maires mezesma.
i3. E cant li sancta femena lo vi^ ques era mot pia-
toza, dis, tota plena de lagremas : « Poderos es le Sein-
nhers de far tôt cànt li plas ; e ren non es a Dieu garir
aquest enfant, si plas a la sieua bontat. » E per com-
passion e per pietat que li avia, menava li la man, am
gran benignitat, per totz aquels luocs de la testa on
avia lo mai. E tantost con li sancta femena lo toque t
am sa sancta man^ aquellas nafras comenseron sanar^
e las calgas sauteron foras de las nafras, e tantost las
nafras paregron vermellas^ en aissi que semblava
agues très joms ho catre comenses a garir ; e li flairors
fon cessada tantost.
14. Li maires^ cant ho vi, estet meravillada> e non
auzet mostrar que ren en connogues. Mais mostret li
après con era totz contratz, e totz los nembres de Ten-
fant^ ques eran ennaibat, per gran pietat li fazia toquar.
E cant illi vezia aquell desfazement d'aquell enfant.
SANGTA DOUCELINA. lyS
et rôdeur qui en sortait était si affreuse^ que personne ne
pouvait la supporter. La pauvre mire de cet enfant y dont le
pire était mort y en était fort affligée ^ et elle priait Dieu sans
cesse de F appeler à lui, comme chargé d'une immense douleur,
et cause incessante pour elle de pleurs et de larmes.
Or y il advint qu'elle eut y pendant la nuit, une révélation
envoyée par Notre Seigneur , et elle entendit une voix qui lui
dit par trois fois : « Femme y prends ton enfant y et porte-le à
Roubaud; fais-le toucher à DoucelinCy et il sera guéri par
la vertu de Dieu. » Quand il fut jour y la mère le porta à
Roubaudy et demanda la Sainte. Elle lui exposa F objet de sa
douleur y lui dit la maladie que F enfant avait à la tête y et lui
montra son oreille y prête à tomber. Celle-ci put voir les plaies
qui couvraient cette tête, et qui sentaient si mauvaiSy que
r odeur en était insupportable y même pour sa mire.
Lorsque la sainte femme vit tout cela, elle qui était si
compatissantCy elle fondit en larmes y et dit ensuite : • Le
Seigneur est puissant y et peut faire tout ce qui lui plaît; rien
de plus facile à Dieu que de guérir cet enfant y si sa bonté le
veut. B Et poussée par la compassion et la pitié qu'elle éprou-
vait pour lui y elle promena sa maiUy avec bonté y par tous les
endroits de la tête où était le mal. Et dis le moment que la
sainte femme le toucha avec sa sainte main, ses plaies com-
mencirent à guérir; la charpie qui les remplissait sauta
dehors; et bientôt les plaies parurent vermeilleSy comme si
depuis trois ou quatre jours elles étaient en voie de guêrison.
Et la puanteur qu'elles répandaient cessa aussitôt.
La mire voyant celay en fut émerveillée y mais elle n'osa
pas donner à comprendre qu'elle s' en fût aperçue. Elle montra
à la Sainte comment tous les membres de son enfant étaient
contractésy et les lui fit miséricordieusement toucher Fun
apris Fautre. Celle-ci, en contemplant une pareille désorga-
174 LI VIDA DE LA BENAURADA
era {fol. 69) moguda a gran compassion, e avia n'en
meravillozamens gran sentiment. E bainnhada de la-
gremas, ténia ios pes e las mans de Tenfant, las quais
Tenfas ténia totas clauzas^ e negun temps non las avia
hubertas. E aquieus que li Sancta las près, de mante-
nent las man si van hubrir^ e estendet Ios detz^ els
artels atressi.
1 5 . Adoncs li mostret la boqua que ténia clauza, e
non podia parilar ; e dis ii maires a Tenfant : « Huebre
la boqua. » L'enfas non auzia ren; el sancta femena li
dis : <( Huebre la, el nom de Crist. » Aitan tost a la
sieua paraula, Tenfas hubri la boqua tan fort que li
maires li mena va lo det de la Sancta per la boca,
tocant li la lenga e tota la boqua, mostrant li con non
podia parilar.
i6. E.en aissi li maires^ am gran fe, li fes toquar
totas las aibas els desfaissonamens d'aquell enfant.
Mais li sancta femena era adoncs tan plena de senti-
ment de Dieu sobre aquell enfant, que a penas fort
ben si connoissia^ que tota n'era tirada sus a Nostre
Seinnhor. E dizia a la maire, am gran compassion :
« Veramens, leugiera cauza es a Dieu de far aissi sa
misericordia, e mostrar la sieua bontat en aquest; e
ren non es aisso de far al Seinnhor, si li platz. » E en
apres^ li maires parti si d'eila mot plorant, e reco-
mandet si az ella am gran devocion^ e portet en
Tenfant.
17. £ cant s'en fon annada, pauzet Tenfant aqui on
lo tenia^ liât e olopat, e anc de tôt lo jorn nol det autre
conseil. E domens que li maires parllava amb una
donna qu'era en son alberc venguda, Fenfas si va levar
per si mezeus, e annet s'en la bon era sa maires, totz
SANCTA DOUCELINA. 175
nisatiofiy dans un si petit corps ^ se sentait saisie d^une grande
compassion j et était merveilleusement portée à y remédier.
Baignée de larmes^ elle prit dans ses mains les pieds et les
mains de F enfant^ que celui-ci tenait fermées y et qui jamais
ne s^ étaient ouvertes. Et au même instant où la Sainte les
tint dans les siennes, ces mains s'ouvrirent, et il put en
étendre les doigts, et ceux des pieds aussi.
Alors la mère lui montra la bouche, qu'il tenait close,
n'ayant jamais pu parler, et elle dit à son enfant : « Ouvre
la bouche. » Mais celui-ci n entendait rien. Et la sainte
femme lui dit à son tour : « Ouvre-la, au nom de Jésus-
Christ. » Aussitôt qu'elle eut dit cette parole, le petit ouvrit
la bouche si fort, que la mire put y promener le doigt de la
Sainte, lui faisant toucher sa langue et toutes les parties du
palais, et lui faisant voir qu'il ne pouvait parler.
C'est ainsi que la pauvre mire, avec une foi bien grande,
lui fit toucher toutes les infirmités et les dijfbrmités de son fils.
Mais ia sainte femme était alors si pénétrée du sentiment de
la bonté de Dieu sur cet enfant, qu'à peine elle savait ce
qti elle faisait, car elle était toute tirée vers Notre Seigneur.
Et elle disait à la mère, avec une admirable compassion:
« En vérité, c'est une chose bien facile à Dieu de faire mi-
séricorde à ce pauvre infirme, et de montrer envers lui sa
bonté ; et il n'en coûtera rien au Seigneur de tout achever, si
cela lui plaît. » Alors la mère la quitta, en pleurant abon-
damment, et emporta son fils, après s'être recommandée à ses
prières avec les instances les plus vives.
Quand elle fut arrivée chez elle, elle replaça cet enfant à
r endroit où elle le tenait d'ordinaire, attaché et enveloppé, et
de tout le jour, elle ne sut faire autre chose. Or, tandis qu^elle
était à parler avec une femme qui était venue la voir, voilà
que l'enfant se leva de lui-même, et s'en vint trouver sa
176 LI VIDA DE LA BENAURADA
garitz e dreissatz per la vertut de Dieu. E cant li fon
de près, Tenfas sonet sa maire ^ e dis alegramens :
« Donna^ donna. » Li maires estet meraviilada^ e tota
espautada dizia que non era sos fils, car Tauzia pari-
lar. L'autri ques era amb ella, li [dejmandava si era
Pellegrin, qu'en aissi avia nom. EU respon-(/o/. 70)-dia
ques hoc ; ques aquilli que li avia menât lo det per la
boqua, Tavia garit.
18. El maires près Tenfant, e regardet li lo cap, e
trobet totas las nafras clauzas, garidas e soudadas me-
ravillozâmens. E semblava que bens agues .viii. jorns
ques ell fossa garitz, tan bella ac la testa tota, e tan no-
vella^ li quais davant era tota poirida. E Taurella que
si crezia li fos cazucha , car non si ténia mais al som
un petit, cant illi lo laisset, trobet adoncs que fon tor-
nada en son luoc^ e si tenc aitan fort con si degun mal
non i agues agut. E ac fach cordura desus, en aissi con
s'om Tagues aguUada ; li quais cordura hi remas pueis
tostemps, en seinnhal dell miracle, per volontat de
Dieu. Era atressi vermella, e parec que novellamens
era garida.
19. Li maires fon esperduda cant vi aquell miracle;
e per trop de gauch, plena de lagremas, correc mera-
villada a maizon de son paire, cridant aissi cant reissa-
bida ; e Tenfas segui la. Le paires e tut cill que la eran,
que Tavian vist enant^ viron aquell miracle; e a mais
de certeza a proar^ tractavan de lurs proprias mans e
manejavan la testa de Tenfant. E per gran meravilla
lo regardavan tôt, e atrobavan li sobre gran sanament^
que negun mal en ell non era remazut, e totas las tor-
tezas de son cors e las gibas troberon esdreissadas^ e
aplanadas meravillozamens.
SANCTA DOUCELINA. 177
mère à rendrait où elle était y guéri entièrement et redressé
par la vertu de Dieu. Et quand il fut tout près d'elle^ il se
mit à rappeler, et lui dit joyeusement : « Mère, mère ! »
Celle-ci, tout étonnée et vivement troublée, disait que ce n était
pas son fils y puisqu'elle l'entendait qui parlait. L'autre femme
qui était là, lui demanda à lui-même s'il était bien Pellegrin,
car ainsi le nommait-on. Il répondit que oui ; et que celle qui
lui avait mis le doigt dans la bouche, l'avait guéri.
La mère prit son fils, examina sa tête, et trouva toutes ses
plaies fermées, guéries, et recouvertes d'une peau nouvelle.
Il semblait qu'il y avait au moins huit jours que sa guérison
avait eu lieu, tant sa tête était belle, fraîche et nette, tandis
qu'auparavant ce n'était qu'une pourriture. L'oreille que l'on
croyait prête à tomber, car elle tenait à peine un petit peu,
quand elle le lais sa, fut retrouvée alors remise à sa place, et
elle était aussi forte et aussi solide que s'il n'y avait jamais
eu aucun mal. Il s'y trouva une couture que Von aurait dite
faite à l'aiguille; et elle en garda toujours la trace, par la
volonté de Dieu, qui y voulut laisser la marque du miracle.
Elle était d'ailleurs toute vermeille, et paraissait guérie de
frais.
Lorsqu'elle vit un si grand prodige, la mère en fut toute
éperdue; pleurant dejoieMde ravissement, elle courut à la
maison de son père, en poussant des cris comme une folle, et son
enfant la suivit. Le père, et tous ceux qui étaient là, et qui
savaient comment il était auparavant, reconnurent aisément le
miracle ; mais, pour s'en convaincre davantage, ils voulurent
toucher de leurs mains et manier sa tête. Et tous le regardè-
rent comme une merveille étonnante, le trouvant complètement
guéri, sans qu'il fût resté en lui la moindre trace de son mal.
Les tortuosités de son corps avaient été redressées, les bosses qui
le défiguraient avaient disparu, et il n'en était rien demeuré.
xa
178 LI VIDA DE LA BENAURADA
20. Tut vezian la novelleza dell miracle, e lauzavan
Dieu meraviliozamenSy am gran gauch. El paires de la
donna dizia davant totz, am gran devocion : « Vera-
mens^ aquist donna es sancta, que Dieus per elia a
fach aquest tan gran miracle. Digna cauza es, sa dizia,
que sia recomptât, e non es de celar ; qu'ieu non cre
que plus sancta d'ella si puesca atrobar. E qui ho pot
celar que non ho manifesti ? Vai t'en, filha, tost la, so
dis le paires, e mena li Tenfant, per so que li doni sa
benediccion. »
21. El maires am {fol. 71 ) l'enfant s'en annet a
Robaut, e mostret a las donnas lo tozet ques avian vist
enaibat, le quais fon totz sanatz. E totas s'alegreron
cant lo viron garit ; e encauteron la donna que per ren
non fezessa semblant qu'illi crezes que per la sancta
femena fos fatz aquel miracles ; car illi non volia
honors, ni las podia sufrir. Apres, meneron la, am Ten-
fant, la hon era li Sancta ; el donna plena de gauch
mostret li lo miracle , dizent : « Donna, veias de la
bontat de Dieu, cant grans es, e li sieua pietatz, que
m'a garit aquest enfant. »
22. Cant li Sancta lo vi garit, unapessa estet tota en
Dieu tirada meravillozamens ; e plena de lagremas
esgardava l'enfant, e dizia a la maire, que rendes gra-
cias a Dieu, e a sant Frances, e que li promezessa que
fora fraire meures, e al Sant lo vodessa am gran devo-
cion. Aquest miracles fon juratz per la maire de l'en-
fant, en las mans des fraires, lonc temps après, e bonas
garentias ques i ac dels fraires e de las donnas de Ro-
baut, e d'autras gens seglars, avant qu'illi moris, el
temps que sos âls era capellans e predicaires en Torde
de sant Frances; le quais i fon prezens, e receup en
SANCTA DOUCELINA. 179
Tous admirèrent un fait si extraordinairâyet louèrent Dieu
de toutes leurs forces^ avec une grande allégresse. Le père de
cette heureuse mère dit avec conviction devant tout le monde :
« Vraiment ^ cette femme est une sainte y puisque Dieu a fait
par elle un tel prodige. Il est juste que la chose soit publiée
et ne reste pas cachée ; car je ne crois pas qu'on puisse trouver
une personne plus sainte quelle. Et qui pourrait s'empêcher
de le dire ouvertement ? Va-t'en vite la trouver y ma fille y
ajout a-t'ily et porte-lui ton fils y pour quelle lui donne sa bé-
nédiction. »
La mère s'en alla à Roubaudy avec r enfant miraculeuse-
ment sauvéy et montra aux sœurs le petit quelles avaient vu
si estropiéy et qui était si bien guéri. Toutes se réjouirent
fort de sa guérison. Mais elles recommandèrent soigneusement
à la mère de ne pas faire semblant de croire que c'était la
sainte femme qui avait fait ce miracle y car elle ne voulait
pas être hotiorécy et ne pouvait soujfrir T estime des hommes.
Ils la menèrent donCy avec V enfant y là où était la SaintCy à
laquelle elle montra y toute joyeuse y le miracle qui s'était
opéré. « Mère y dit-elle y voyez combien sont grandes la bonté
et la miséricorde de DieUy qui m'a guéri mon enfant. »
Quand la Sainte vit cette guérison, elle demeura quelque
temps toute transportée en Dieu ; et versant des larmes, elle
regardait l'enfant, et disait à la mère de rendre grâces au
Seigneur et à saint François, et de le vouer à ce saint avec
grande dévotion, en lui promettant de le faire frère mineur.
Ce miracle fut attesté longtemps après, sous serment, par la
mère elle-même, avant sa mort, entre les mains des religieux
franciscains ; il fut confirmé par le témoignage des frères, des
dames de Roubaud, et d'autres personnes séculières. En ce
temps-là, l'enfant miraculeusement guéri était prêtre et pré-
dicateur dans r ordre de saint François ; il était présent à
i8o LI VIDA DE LA BENAURADA
sas mans lo sagrament que sa maire fes d'aquest mi-
racle.
23. Era una donna en la ciutat mezesma de Mar-
sella^ ques avia sufert lonc temps malautia en sas cam-
bas, de mal mort. E non podia garir per art de mede-
cina ; e ren que neguns mejes li conselles de far, non
li valia, ni li ténia profiech. E cant ili ac auzit lo miracle
d'aquest enfant^ ac fe que si li sancta femena las cam-
bas li toques, qu'illi fora garida. E requis am gran
instancia con la pogues vezer ; e cant li fon davant,
mostret li sa malanansa. El Sancta ac en pietat, e per
compassion toquava li las cambas^ regardant aquella
malautia. E aitan tost li malautia mori; si que den-
fra très joms ill fon del tôt garida^ ses autra mede-
cina.
(fol.lt) 24. Una paura femena avia un sol filh, le
quais avia malautia mot greu suferta, en Id coU, d'es-
croulas, que tôt lo desfazia ; e avia li lonc temps durât,
que non podia garir. E am gran sentiment aduis lo a la
Sancta, mostrant li son treball e sa gran pauretat. E li
Sancta ac en mot gran pietat ; e mot benignamens e illi
près a regardar la malautia en lo coU dell tozet. E con-
fortant la maire am sas dousas paraulas, toquet li lo
coU ; e aquieus, li malautia sequet, e fon dell tôt garit.
25. Na Micholava Arnauda era en la ciutat me-
zesma, que totz los enfantz ques avia perdia ses ( i )
baptisme; car tan greus torssions e dolors sostenia,
qu'entro a la mort n'era, per que los enfans non podia
portar. E era tan marrida d^aisso, que non si poiria
dire ; majormens, car a baptisme non podian venir. E
(I) Ml. Deus foii Su.
SANCTA DOUCELINA. i8i
cet actây et ce fut lui qui reçut le serment que fit sa mère y en
déposant de la vérité du prodige.
Dans la même ville de Marseille, il y avait une dame qui
soufrait depuis longtemps d'une paralysie des jambes. Vart
de la médecine était impuissant pour la guérir y et de tout ce
que les médecins lui avaient conseillé de faire , rien ne lui
avait servi y rien ne lui avait procuré du soulagement. Lors-
qu'elle eut appris le miracle arrivé en cet enfant y elle eut la
confiance que si la sainte femme lui touchait les jambes y elle
serait guérie. Elle fit donc de grandes instances pour être
admise à la voir y et quand elle fut devant elle y elle lui
montra son infirmité. La Sainte en eut pitié y et lui' toucha les
ïambes par compassion, regardant le mal quelle avait. Aus-
sitôt la maladie prit fin; et trois jours après y elle se trouvait
entièrement guérie y sans aucun autre remède.
Une pauvre femme avait un fils unique y qui- soufilrait
cruellement des écrouelles ; ce mal le consumait tout entier y et
durait depuis si longtemps quon n'en pouvait espérer la gué-
rison. Elle l'amena à la Sainte, avec un grand sentiment de
confiance y lui exposant le sujet de sa douleur et son extrême
pauvreté.^ La Sainte en eut pitié; et regardant avec bonté le
mal que le petit avait à son coUy et encourageant la mère par
de douces paroleSy elle toucha le cou de V enfant. A l'instant
même y les plaies se séchèrent y et il fut guéri radicalement.
A Marseille encore vivait madame Nicolette Arnaudy qui
voyait mourir sans baptême tous les enfants qu'elle mettait au
monde; car elle soufilrait de telles douleurs y durant, ses gros-
sesses y quelle en croyait mourir; et elle ne pouvait les mener
à terme. Il serait impossible de dire combien elle regrettait de
ne pouvoir faire baptiser ces pauvres créatures. Or y elle crut
i82 LI VIDA DE LA BENAURADA
ac pleniera fe que si li Sancta preguessa Dieu per ella,
qu'illi trobera gracia. E venc s'en az ella, e mostret li
son periil, e reques li , am gran devocion, que pregues
Dieu per ella. E prennent cumjat, li donna, am gran fe
pauzet la man de la sancta femena sobre si^ la quall
cauza illi refuidet fort. Ane pueis aquella dolor ni aquel
mal non senti ; e pueis totz sos enfantz portet leugie-
ramens, e tut vengron a ben, e foron batejats, e pueis
tut li visqueron,' d'aquePhora enant.
26. Esdevenc si una ves quel sancta maire regardava
Farcha de la farina ques era del covent, e atrobet la
quais vuega. E dis complannent : « E non si a plus de
farina. » Meravillet si con tan pauc n'i atrobet. E cant
venc lo [matin, cill ques avia la provezion dell covent,
volent far cuecha de pan azordenada, venc a Tarcha
am doas autras, las cals eran agudas am la Sancta, lo
jorn enans, al regardar de Tarcha. E troberon la plena
de farina, la quai, am la sancta maire, avian laissât
quais vuega. E foron plenas de gran gauch e de gcan
meravilla, e an-{ fol. 73)-neron ho manifestar a la
Sancta. E illi lur comandet que d'âisso a persona non
parlessan, mais que rendessan gracias a Dieu e a sant
Frances. E certamens crezian que Dieus, a requista
sieua, agues fach aquel miracle, car ganren après avia
estât en oracion.
SANCTA DOUCELINA. i83
que si la Sainte priait Dieu pour elle y elle trouverait grâce
devant lui. Elle vint donc à elle y lui fit connaître son afflic-
tiony et lui demanda instamment d'intercéder pour elle auprès
de Dieu. Au moment de prendre congé, elle posa sur elle, avec
une foi vive, la main de la sainte femme ^ malgré que celle-ci
s'en défendît beaucoup. Depuis lorSy elle ne ressentit plus
jamais les douleurs quelle avait éprouvées^ elle porta sans
peine tous ses enfants^ qui vinrent heureusement au monde,
furent baptisés, et lui furent tous conservés, sans exception.
Il arriva un jour que la sainte mère examinait la caisse à
farine du couvent, quelle trouva presque vide. Et elle dit,
comme en se plaignant : « Voilà quil n'y a plus de farine. »
Elle était surprise, en effet, d'en trouver si peu. Et quand
vint le matin, celle qui devait faire la provision de pain pour
la maison, voulant en faire cuire la quantité ordinaire, s'en
vint à la caisse, avec deux autres sœurs qui, la veille, avaient
été présentes, lorsque la Sainte l'avait visitée. Elles la trou-
vèrent toute remplie de farine, bien qu'elles l'eussent laissée,
si peu d'heures auparavant, presque vide. Pleines de joie,
mais fort étonnées, elles allèrent rendre compte de cela à la
sainte mère. Celle-ci leur commanda de ne parler de F événe-
ment à personne, mais d'en rendre grâces à Dieu et à saint
François. Et elles n'hésitèrent pas à croire que Dieu avait
fait ce miracle à la demande de la Sainte, car elle avait été
longtemps en oraison, après la visite de la farine.
i84 LI VIDA DE LA BENAURADA
XIII.
Le tre^ens capitols es de son traspassament.
1. E con per razon de longueza de temps que li
Sancta avia, e per la longa e aspra penetencia ques avia
fach, ill fos freols de cors, ab tôt aquo, ardia le sieu
cor per dezirier de far anquara mais ; car non li sem-
blava ren agues anquars fach»
2. Nonprennia espavent sos esperitz per nuUa freo-
leza que sentis de son cors^ ans adonquas prennia mais
de vigor ; car am la freoleza del cors li creissia Tardors
de Tesperit. E en aissicon(i) si comenses de novell,
ardia de volontat, e esforsava si con pogues a las au-
tras laissar major heissemple. E per aisso^ a son las
cors ni a sa freoleza non perdonava. Et en aissi, era
tais li benaurada maire^ que li sola vida sieua era heis-
semples de totas ; tro que plac al Seinnhor que Tapelles
d'aquest mont a la vida durabla, en lo temps qu'illi
avia entorn .lx. ans, en ques era venguda a compli-
ment de sa perfeccion.
3 . Adoncs f oron plus autz sos raubimens, e major e
soven, e plus fervens e plus continua [fon] en sa ora-
■
CO Ms. Con.
SANCTA DOUCELINA. i85
CHAPITRE TREIZIÈME
Le treizième chapitre traite de la mort de la Sainte.
duoiquCy à raison de rage avancé auquel la Sainte était
parvenue y et de la longue et rude pénitence qu*elle avait faite ^
son corps fût extrêmement affaibli y néanmoins son cœur brûlait
du désir défaire encore davantage^ car il ne lui semblait pas
quelle eût rien fait jusqu* alors.
Son esprit n* était aucunement effrayé de la faiblesse qu'elle
ressentait en son corpSy au contraire^ il en recevait une nou-
velle vigueur; car avec la fragilité corporelle y l'ardeur de
r esprit allait toujours chez elle en augmentant. Comme si elle
ne faisait que de commencer y son ardente volonté redoublait
d'efforts pour pouvoir laisser aux autres de plus grands
exemples de vertu. Aussi ne donnait-elle aucun relâche à
son corps fatigué y ni à ses forces épuisées. De sorte que la
bienheureuse mère était y par sa vie seulCy un modèle pour
toutes ; lorsque enfin il plut au Seigneur de Rappeler de ce
monde à la vie éternelle y tandis qu'elle avait environ soixante
anSy et quelle était arrivée au sommet de la perfection.
AlorSy ses extases furent plus profondeSy plus extraordi-
naires et plus fréquent es y et son oraison plus fervente et plus
i86 LI VIDA DE LA BENAURADA
cion. Car aitant cant mais s'aprobenquava ves la fin de
SOS jorns, avia major fervor, e plus sos esperitz s'enfla-
mava en Dieu. A tan aut estament era venguda, que
tota ren que vis, e auzis, e sentis, tôt la tirava sus per
contemplacion a Dieu, dell quall la departia sola li
paretz de la cam.
4. Tan gran e tan fort sentiment avia de Nostre Sein-
nhor, que non semblava agues negun sentiment d'a-
quest mont; car on miels manjera a taula, s'om li
aportes una flor, ho un aucel, ho un pom, ho autra
cauza que li dones plazer, de mantenent ill estava rau-
{foL 74)-bida, que tantost era tirada sus a cell ques ho
avia créât. E ren non era ques aquell sentiment li po-
gues destorbar ; car tota Tavia implida li gracia del
Sant Esperit, tota Tavia enfuguezida e enblanquezida
Tamors de Dieu, En tal maniera que ren non era en
ella que taques ramor[s] del mont, mais ardors con-
tinua e ennebriamens d'alagarda amor.
5 . Esdevenc si, la festa de Nostra Donna de miech
aost, enans qu'illi rendes Tesperit a Dieu, quel sancta
maire ac cumenegat la vegilia, e remas raubida davant
Tautar, aissi cant costuma va. En lo quall raubiment,
illi fon tan tirada, que tôt lo jorn i estet , deus prima
entro passadas e dichas vespras.
6. E con ill fos adoncs, plus aondozamens que non
solia, absorbida tota en Dieu, en aquell raubiment,
cant venc Thora ( i ) que li fraire comenseron vespras
de la benaurada maire de Dieu, eii capellans entonet la
premiera antifena, que dis, Assumpta est Maria in ce-
luniy gaudent angelij soptamens illi s eslevet adoncs
0) Ms. La hora.
SANCTA DOUCELINA. 187
continuelle. Car^ à mesure qu'elle approchait de la fin de ses
jours ^ elle avait une ferveur plus grande^ et son âme s'embra-
sait toujours plus pour Dieu. Elle en était venue à un si haut
degré d'union anjec lui y que quoi qu'elle vit y entendit y ou sentît y
tout l'attirait par la contemplation vers DieUy duquel la sé-
parait seulement la paroi de la chair.
Elle avait un si grand et si fort sentiment d'amour pour
Notre Seigneur, qu'elle paraissait n'avoir plus une seule
pensée pour ce monde. Si elle était à table, occupée à manger,
et qu'on lui apportât une fleur y un oiseaUy un fruit y ou toute
autre chose qui lui fit plaisir y elle entrait immédiatement en
extasey et s'élevait vers Celui qui avait créé ces êtres. Rien
ne pouvait la troubler dans ce sentiment qui la pénétrait;
car la grâce de P Esprit-Saint remplissait et inondait son âme y
et r amour de Dieu l'embrasait tout entière et la purifiait. De
sorte qu'il ne restait rien en elle qui fût entaché de l'amour
du monde; c'était une ardeur pour Dieu incessante y et un
enivrement d'amour sans limites.
Sur ce^ entrefaites, et avant que la Sainte rendît son âme
à DieUy arriva la fête de Notre-Dame de la mi-août. La
sainte mire avait communié la veille y et y selon sa coutume,
elle demeura en extase devant l'autel. Et elle y fut plongée
si profondément y qu'elle resta dans cet état tout le jour y depuis
Prime y jusqu'à ce qu'on eût achevé de dire les Vêpres.
Et comme elle se trouvay plus complètement que d'ordinaire y
toute absorbée en Dieu dans ce ravissement, quand vint
r heure où les religieux commencèrent les vêpres de la bien-
heureuse mère de Dieu, et que l'officiant entonna la première
antienne Assumpta est Maria in cœlum, gaudent angeli,
elle s'éleva soudain dans l'air, si haut qu'elle semblait vouloir
i88 LI VIDA DE LA BENAURADA
SUS en l'aer, tan aut que quais semblet s'en volgues
puiar sus, tan autamens fon raubida en Dieu. La quai
cauza sentiron fort las fîlhas que li eran entorn^ que
cant la viron ena[i]ssi montar sus tan vertuozamens,
dopteron fort que le sieus esperitz s'en annessa a Dieu,
e lur pauzes lo cors.
7. Adoncs, totas ensemps s'abriveron ves ella, cri-
dant per retenir la ; car tenramens Farnavan, e temian
la mot perdre. Non era meravilla si aital maire lur era
cara; car illi estant en terra, era quais fâcha ciutadana
de la Igloria de Dieu ; vivent en carn, era celestials. E
per lorsa de meravillos tirament ques ac sos esperitz,
li sieva cara fon adoncs resplandens, e aflamada me-
ravillozamens per ardor d'esperit, e li sieu huell foron
clar e luzent, que per meravilla la esgardavan.
8. E cant tornet d'aquell (i) gran raubiment, qu'era
près de compléta, connoc li hom sobre gran mu-
{fol. 75)-dament ; car grans cambis adoncs ac près en
totas cauzas, e neis en sa faisson ; e en sa cara laisset
singular meravilla, que semblava uns angels. E remas
tan tirada en Nostre Seinnhor, que semblava tôt aquest
mont aguessa desnembrat. E pueis , d'aqueU'hora
enant, li connogron continuamens sobre gran tirament,
que a penas sentia ni connoissia ren ques hom li fezes.
Tant era le sieus esperitz sus absorbitz totz en aquella
amor, que tota era sospenduda en Dieu. Don certa-
mens crezeron que tan grans cauzas li foron demostra-
das e reveladas en aquell raubiment meravillos, que
non es hom dignes de saber.
9. E segon ques hom cres, illi adoncs saup lo terme
(i) Mt. DequelL
SANCTA DOUCELINA. 189
5 en aller au ciel y tellement elle était emportée vers Dieu.
Ses filles y qui étaient réunies autour d'elle y s'aperçurent fort
bien de cette merveille; cary quand elles la virent ainsi monter
en haut avec tant d'élany elles crurent fort que son âme
prenait son essor vers son DieUy et allait ne leur laisser plus
que son corps.
Elles se précipitèrent donc toutes ensemble vers ellcypoussant
des cris pour la retenir; car elles F aimaient tendrement et
craignaient beaucoup de la perdre. Et il n'est point étonnant
qu'une telle mère leur fût chère y car étant sur la terre y elle
participait à la gloire de Dieu, et vivant dans la chair y elle
était toute céleste. Par la force de la merveilleuse attraction
qui agissait sur son âme y sa figure fut alors resplendissante
et enflammée d'une manière prodigiêusCy ses yeux devinrent
brillants et luisantSy et on la contemplait avec admiration.
Lorsqu'elle retourna de cette extase extraordinaire y vers
r heure des ComplieSy on reconnut en sa personne un très grand
changement y car tout parut complètement renouvelé en elle,
même dans son extérieur ; et une merveilleuse beauté demeura
sur sa figure y qui semblait celle d'un ange. Elle restay d'ailleurs y
dans une telle union avec Notre Seigneur y qu'elle paraissait
avoir oublié entièrement les choses du monde. Et, à partir de
ce moment y on vit en elle un attrait puissant qui la poussait
sans relâche vers DieUy et à peine s'apercevait-elle de ce
qu'on lui faisait. Son esprit était si entièrement absorbé par
famour diviny qu'elle était comme suspendue en Dieu. Et
Fon demeura convaincu que dans ce merveilleux ravissement
Dieu lui montra d'ineffables mystères, et qu'il lui révéla de
grandes choses, que P homme n'est pas digne de savoir.
On crut aussi qu'elle connut alors le terme de sa vie, et le
I90 LI VIDA DE LA BENAURADA
de sa vida^ e son traspassament ; car alcunas paraulas
Ten auzian dire alcunas en cubert, per que connogron
pueis que révélât li era. Mais per la tenra amor qu'illi
lur avia, claramens non ho vole manifestar, per lo gran
sentiment qu'ellasn'avian, que semblava morissan cant
l'en auzian parlar. Per aisso^ aitant cant podia lun-
nhava, que non la enpachessan [d'annar] a son Sein-
nhor, del quall ill ardia tota, per dezirier d'annar dell
tôt en tôt ajostar si amb ell, ses départir jamais. E per
aisso, tôt autr'amor avia desnembrat, que ren non la
tira va.
10. Cant venc a cap d'uech joms, la près febre con-
tinua mot afortidamens , e dis az una donna de lains
que la venc vezitar : « Sabes, sa dis, que fa le Sein-
nhers aissi con li maires pais lo petit enfant ? Lo mor-
sell que li vol dar, illi ten en la man, e adoncs cant
Tenfas non s'en garda^ mes lo li en la boqua. En aissi,
sa dis, fara le Seinnhers. » Pueis, cascun jorn comen-
set a greujar ; e disseron ( i ) li meje qu'en lo sieu cors
non podian ren obrar. Car tan grans çra le tiramens
qu'illi avia a Dieu, que totz sos cors cremava d'aquella
gran ardor de l'esperit ; tant era aflamatz e abrazatz en
Dieu, que totz sos cors n'era en de-(/o/. 76)-fallir.
1 1 . E cant las donnas auziron aisso , agron mot gran
dolor ; e am gran aondansa de lagremas, ploravan a
Dieu per lo restaurament de la sancla maire. E feron
motas cauzas per la sieua salut; e près totz le covens,
lo Venres, deceplinas, quel Mercres l'avia preza le mais,
e cridavan a Dieu que la lur restaures. E lendeman, lo
Sapta, manjeron totas pan e aiga, el sol, az onor de la
Verge ; pregavan li humilmens qu'illi la lur salves.
(i) Ml. Duiseron»
SANCTA DOUCELINA. 191
jour de sa mort ; car on r entendit prononcer certaines paroles
qui y faisaient une allusion cachée^ et qui firent comprendre
quelle en avait eu la révélation. Mais le tendre amour
qu^elle avait pour ses filles V empêcha de leur en parler ouver-
tement^ parce que^ à cause de l'attachement quelles lui por-
taient^ elles semblaient mourir au moindre mot quelle leur en
disait, C est pourquoi j elle fit tout ce quelle put, afin quelles
ne l'empêchassent pas de s'en aller à son Seigneur, dont l'amour
la consumait, par le désir de s'unir complètement avec lui,
pour ne s'en séparer jamais. Aussi avait-elle oublié toute autre
affection terrestre, et il n'y avait plus rien qui la retînt.
Lorsque huit jours se furent ainsi passés, une fièvre con-
tinue la prit, avec une très grande violence. Elle dit alors à
une des sœurs qui vint la visiter : « Savez-vous, dit-elle,
que le Seigneur agit comme une mère qui veut faire manger
son petit enfant ? Elle tient dans sa main le morceau quelle
veut lui donner, et quand f enfant n'y prend pas garde, elle le
lui met dans la bouche. Ainsi fera le Seigneur. » A partir de
ce moment, son mal s'aggrava de jour en jour, et les médecins
dirent qu'ils ne pouvaient rien entreprendre sur elle. Telle
était la force qui remportait vers Dieu, que tout son corps
était consumé par V ardeur de son âme, et F esprit était si
enflammé et si embrasé que tout le corps était en défaillance.
Quand ses filles virent cela, elles furent saisies d'une im-
mense douleur, et prièrent Dieu, avec une grande abondance
de larmes, pour le rétablissement de leur sainte mère. Elles
firent toute sorte de bonnes œuvres pour sa guéri son. Elle s'était
trouvée mal le mercredi : le vendredi, tout le couvent prit la
discipline, en criant vers Dieu de la leur rendre. Le samedi,
elles jeûnèrent au pain et à F eau, à genoux, en P honneur de
la Sainte Vierge, la suppliant humblement de la guérir.
192 LI VIDA DE LA BENAURADA
12. Mais tan forta s'era joncha li sîeu arma e ajos-
tada am Dieu per amor, que non podia tornar. Ni era
de partir; car très jorns e très nuetz enti[e]ramens (i)
estet continuamens raubida, enans que traspasses. El
mejes lur ac dich qu'en aissi la perdrian. E li fraire
que la venian vezer, la estavan lo jorn continuamens.
E con tut fossan dezesperat de la sieua salut corporal-
mens^ disseron li : « Donna Doucelina^ e a qui laissares
aquestas ? » Respondet : ^ Ques a Dieu e a Torde, h
E ill dizian li : « Mais a qui las giques? » Totas ves
respondia : « Ques a Nostre Seinnhor e a sant Fran-
ces. » Âpres e ill li disseron : ^ Donna^ qui laissares
en vostre luoc ?» E illi respondet : « Que le Santz
Esperitz la hi metria. »
i3. Las filhas ploravan amaramens, que eran fe*
ridas de doloiros glazi de sentiment ; e am gran dolor
totas li estavan entorn, e vezian la morir. E li fraire
vezent la lur dolor, requeron li am gran pietat que lur
dones sa benediccion. Adoncs^ totas ensemps, am gran
tristor, s'abriveron el sol ; ell sancta maire estendet sos
brasses en cros^ e bezeni sas filhas, presens e non pre-
sens, en lo sant nom de Crist. E li Sancta reques de
penre tôt son orde. E non fazia mais dire a si mezesma :
« In te, Domine, speravi, non confundar in eternum;
e, In manus tuas. Domine, comendo spiritum meum.i^
Ë complit tôt so que li era mestier^ aquill sancta arma,
al seten jorn, am mot gran gauch, si repauzet en Dieu,
e feni en aquell raubiment ques avia es-(/o/. 77)-tat
très jorns e très nu[e]tz.
14. Aquella nuech que li Sancta passet d^aquesta
(0 On pourrait également lire : En tiramens.
SANCTA DOUCELINA. 193
Mais son âme s* était si fortement conjointe et unie à Dieu
par r amour y qtCelle ne pouvait en revenir. Elle ne devait
pourtant pas s* en aller encore ; car, avant de mourir, elle fut
trois jours et trois nuits entières dans une extase non inter-
rompue ; et les médecins annoncèrent qu*on la perdrait ainsi.
Les religieux qui venaient la voir, passaient le jour auprès
d'elle, sans la^quitter. Et lorsque tout espoir de guéri son cor-
porelle fut perdu, ils lui dirent : • Dame DoucelinCy à qui
laissez-^ous vos enfants? » Elle répondit: t A Dieu et à notre
ordre. » Alors ils lui demandèrent : « Aîais à qui les confiez-
vous ? » Et elle répondait toujours : • A Notre Seigneur et
à saint François. » Ils lui dirent encore : a Mère, qui laissez-
vous à votre place ? » Elle répondit : • Le Saint-Esprit y
pourvoira. »
Toutes ses files pleuraient amèrement, frappées d'un glaive
de douleur qui transperçait leur âme; et elles se tenaient
autour d'elle, désolées, inconsolables, et la voyaient mourir.
Les frères, témoins de leur douleur, supplièrent la Sainte de
leur donner sa bénédiction. Elles se jetèrent donc à terre
toutes ensemble, dans une grande tristesse ; et la sainte mère
étendit ses bras en croix, et bénit ses filles présentes et ab-
sentes, au nom de Jésus-Christ. Elle pria aussi le Seigneur de
protéger tout son ordre. Et elle ne faisait que répéter ces
mots : « Seigneur, f ai espéré en vous, je ne serai pas confondue
éternellement; » et encore : « Seigneur, je remets mon âme
entre vos mains. » Et ayant accompli tout ce qu'elle devait
faire, sa sainte âme, le septième jour de sa maladie, alla, pleine
de joie, se reposer dans la paix de Dieu, et sa vie se termina
dans V extase qui durait depuis trois jours et trois nuits.
La nuit que la Sainte s'en alla de ce monde, la grande porte
i3
194 I-I VIDA DE LA BENAURADA
vida, li porta principals de Robaut non fon serrada a
resy car tan grans pobols s'acampet cant tost que sau-
pron lo sieu traspassament, que tôt cant l'a s'impli de
gens qu'est [r]einnher la volian. En tant, ques a gran
perill n'eran las donnas, am lo treball qu'estavan de
gran dolor^ aissi cant mortas ; car le glazis de la sieua
mort avia traucadas trastotas las lurs armas.
i5. Li fraire la velleron tota aquella nuech, li quall
eran agut al sieu traspassament ; e anc non s'en par-
tiron tro que tôt fon complit, mais ill capdelleron e re-
giron Tostal. Foron la atressi las donnas de Sion^ que
la velleron tota aquella nuech ; e motas autras gens
relegiozas e devotas^ que plainnhian am las filhas, e
ploravan amb ellas amaramens lo sostrazement que
Dieus tazia a lurs huols de la prezensa de la sancta
maire^ la quai crezian e tenian per Sancta davant Dieu.
i6. E cant venc lo matin^ fon divulgada li sieua
mortz. E cant tost ques hom saup lo sieu traspassa-
ment^ e fon espandida li fama per la vila^ e venia totz
le pobols am gran abrivament, per vezer e per toquar
lo sant cors, per gran devocion quel pobols hi avia. E
qui que pogues penre ren que d'ella fos, prennian per
far relequias ; e gitavan lurs paternosters e lur[s] anels^
e li autri lur[s] capions^ sobr^ella.
17. E venian am cou tels, per trenquar entr'els la
rauba; e tôt cant podian d'ella prennian, am gran de-
vocion ; e agron gran paor lo cors santz destruissessan,
e que entier de la maizon de Robaut non lo poguessan
traire. Car tôt son vestir tallavan^ que per ren que fe-
zessan li fraire non ho podian défendre ; si que^ am
pauc^ uns fraires non hi perdet lo bras^ car la lur de-
fendia.
SANCTA DOUCELINA. igS
de Roubaud ne fut fermée à personne^ et une si grande foule
s'y amassa, dès que F on eut appris sa mort, que toute la maison
fut remplie de gens qui voulaient la toucher. Aussi les sœurs
furent-elles dans un grand embarras, étant plongées dans la
plus cruelle douleur, et plutôt mortes que vives ; car la mort
de leur mire avait percé comme un glaive le cœur de toutes
ses filles.
Les religieux franciscains, qui avaient assisté à son trépas,
la veillèrent durant toute cette nuit, et ne se retirèrent que
quand on eut accompli toutes les cérémonies; ce furent eux
qui dirigèrent tout dans la maison. Les dames de F abbaye de
Sion furent là aussi, et veillèrent toute la nuit. Il y eut encore
beaucoup d'autres personnes pieuses, qui pleuraient avec ses
filles, et déploraient amèrement avec elles que Dieu les eût
privées de la présence de cette sainte mire, que toutes
croyaient et proclamaient Sainte devant Dieu.
Quand le jour fut venu, le bruit de sa mort se répandit. Et
aussitôt que F on sut qu'elle avait trépassé, et que la nouvelle
en eut été divulguée par la ville, tout le peuple accourut avec
empressement, pour voir et toucher le saint corps, pour la
grande dévotion que le peuple avait envers elle. Tous ceux qui
pouvaient trouver quelque chose qui lui eût appartenu, Vem^
portaient pour en faire des reliques; et tous lui faisaient tou-
cher leurs chapelets ou leurs anneaux, et même leurs chaperons.
On vint même avec des couteaux, pour mettre sa robe en
morceaux et se la partager ; et F on prenait avec une grande
dévotion tout ce qui était à elle. On craignit beaucoup qtCon
ne mît en pièces le saint corps lui-mime, et qtCon ne pût pas le
sortir entier de la maison de Roubaud. Car on découpa tous
ses vêtements, et les religieux, malgré tous leurs efforts, ne
purent parvenir à F empêcher; il s* en fallut de peu qu'un des
frères y perdît le bras, en voulant la défendre.
196 LI VIDA DE LA BENAURADA
18. E en aîssi, non la podian sebelir^ per la prieissa
dell pobol. E adoncs^ preron conseil li fraire entr'els,
que tramezessan al Viguier qu'ell fezes gardar lo sant
cors as aquels de (/o/. 78) la cort. E tantost le Vi-
guiers, am los autres rectors, e am totz los majors de
la ciutat^ s'en anneron al luoc, per far tota honor e tota
reverencia, e tramezeron per garda los armatz de la
cort.
19. E acamperon si tut, e li laïc e li clergue, am totas
las processions ; e prezeron ganren de ciris e de bran-
dons^ e am dignas lauzors alumeneron^ e honreron lo
santz cors. E porteron Ten, am gran honor, en la gleiza
dels fraires de Massella. E fon tan grans li reverencia
e li devocions de tôt lo pobol^ e de totas las gens^ que
non si poiria dire.
20. E corria totz le pobols, e am meravilloza devo-
cion s'abrivavan sobrell sant cors, que per ren li armât
non ho p[od]ian défendre. Que enans que fossan entro
la gleiza, .ni. gonellas li agron mes desus^ que totas
foron de mantenent talladas ; neis que uns fraires son
mantell li estendet desus^ tantost fon totz per lo pobol
tallatz. E en aissi^ fon hobs^ mens que la enportavan,
cubertura .ni. ves li fos mudada ; que ren non li lais-
savan c'om li mezes desus^ que tôt non ho tallessan.
2 1 . A penas pogron li armât gardar^ que defendian
amb espazas e am massas^ aitant cant plus podian^
quel sant cors non ta[l]lessan, per gran devocion. E
en aissi^ a grans penas pogron onradamens portar lo
sant cors a la gleiza ; e per gran reverencia li mellor
home la porteron de tota la ciutat.
22. E mot devotamens pauzeron la en aquel luoc on
le santz paires fraire Hugo premieramens era agutz
SANCTA DOUCELINA. 197
// devenait donc impossible de F ensevelir y à cause de la
presse du peuple. Alors les religieux se consultèrent ^ et firent
prévenir le viguier de la ville ^ pour quilfit garder le saint
corps par les serviteurs de la cour. Le viguier vint aussitôt
avec les autres autorités y et, avec les premiers citoyens de la
cité y pour rendre à la sainte mère tout F honneur et le respect
qui lui étaient duSy et ils amenèrent pour sa garde les gens
d'armes qu'ils commandaient.
Et tout le monde se réunit y clercs et IdiqueSy avec toutes les
processions des églises; on porta un nombre infini de cierges et
de brandons, qui brûlèrent pour honorer le saint corps, et
tous chantaient ses louanges. Et on la transportay avec une
grande pompey à r église des frères mineurs de Marseille. Et
le respect et la dévotion de tout le peuplcy et de tous ceux qui
s'y trouvèrent y furent tels qu*on n'en saurait donner une idée.
Le peuple entier accourut ; on se précipitait avec une ar-
deur incroyable sur le saint corps y et les gardes ne pouvaient
r empêcher par aucun moyen. Avant qu'on fût arrivé à F église,
on lui mit successivement trois tuniques y qui furent aussitôt
taillées en pièces ; et un des frères ayant étendu son manteau
par dessus, il fut sur le champ coupé en fragments par le
peuple. Trois foisy dans le trajet y il fallut renouveler le drap
qui la recouvrait ; on ne lui laissait rien de ce que F on plaçait
sur elle y mais tout était mis en mille morceaux.
Les soldats qui la défendaient de toutes leurs forces, avec
leurs épées et leurs masses, purent à peine empêcher qu'on ne
dépeçât le corps lui-même, par un excès de dévotion. Von eut
ainsi toutes les peines du monde pour amener iTune manière
convenable le corps saint jusqu'à F église; et ce furent les
principaux de la ville qui y par respect y voulurent le porter.
On le déposa dévotement à F endroit même où le saint père
Hugues avait d'abord été placé. Durant trois jours, les moines
igS LI VIDA DE LA BENAURADA
pauzatz. E tengron li fraire .m. joms honradamens^ am
grans lauzors, cascun joms^ sobrel sant cors venir am
gran procession, cantant alegramens de Nostra Donna
e respons e antiphenas, per mais de reverencia. E en
totas manieras fon honrada ii.Sancta per los relegios,
majormens per los fraires, aissi cant iur seror, ii quais
era en Crist veraia filha de mon seinnhor sant Frances.
23. Enaquel temps que li Sancta pas-(/o/. 79)-set
d^aquesta vida^ iU aparec az una de sas filhas, am cara
mot benigna, dizent alegramens : « Non mi plores, que
non sui morta, mais traspassada sui d'aquest mont ai
paire ; e aquell que langui en la cros per mi, m'a tota
languida en si. » Âb tant dezaparec.
XIV.
Le catorjens capitols es de la sieua traslacion.
I . E Tonrada maire ma donna sancta Doucelina pas-
set dell naufrach d'aquesta prezent vida, Tann de Ten-
caraacion de Ihesu Crist. m. e cc.Lxxnn., lo premier jom
de Setembre, un dimercres, al vespre, entorn com-
pléta; ell matin dell dijous, le sieu santz cors fon de-
pauzatz en terra. E fon honrada li Sancta e per laïcs e
per clergues; car mot li rie home e totz le pobols li fe-
SANCTA DOUCELINA. 199
vinrent journellement en procession aupris du saint corps,
pur r honorer et le glorifier; et pour témoigner un plus grand
respect, ils chantaient avec solennité les répons et les an-
tiennes de r office de Notre-Dame. Et la Sainte fut honorée
de toutes les manières par les religieux, mais surtout par les
frires mineurs qui la regardaient comme leur sœur, étant, en
effets la vraie fille de monseigneur saint François.
Au temps mime où la Sainte quitta ce monde, elle apparut
à une de ses filles, avec un visage souriant, et lui dit joyeu-
sement : « Ne me pleurez pas, je ne suis point marte, mais
je m* en suis allée de ce monde à mon père ; et celui qui a
souffert sur la croix pour moi, m'a unie intimement à lui. »
Ayant dit ces mots, elle disparut.
CHAPITRE QUATORZIÈME
Le quatorzième chapitre traite de la translation de la Sainte.
Uhonorée mère madame sainte Douceline s'échappa du
naufrage de la présente vie^ en Fannée de Fincarnation de
Notre Seigneur Jésus-Christ mil deux cent soixante-quatorze,
le premier jour de septembre, qui était un mercredi, sur le
soir, vers F heure de Complies; et son saint corps fut dépose
en terre le jeudi, dans la matinée. Elle fut révérée comme
sainte par les Idiques et par les clercs ; car les riches et
aoo LI VIDA DE LA BENAURADA
ron gran honor^ mostrant meravilloza devocion ques
aviaii tut en ella.
2. E comenset li Sancta resplandir per miracles; car
venian am gran fe motz malautes sobre son monîment^
am mot gran reverencia, e recobravan aqui, per los
sieus meritis^ la salut ques avian dezirada. Car motz de
diversas malautias garian^ cant si tomavan az ella. E
motz en vengron al sieu moniment hufrent images, e
sirisy e suzaris, e autras perhufertas motas^ per diver-
ses votz que li avian fach, ques avian acabat am Dieu,
per los sieus meritisy la gracia ques avian demandada.
3. En Tan de Tencarnacion de Ihesu Crist .m. e
cc.LXXv., s'ajusteron li fraire e tut li orde de Marsella
per translatar lo cors de la benaurada maire ma donna
sancta Doucelina^ am mot gran reverencia^ e am di-
gnas lauzors. E las fîlhas fîzels velleron la tota aquella
nuech, e garderon lo cors de lur amada maire, am
grans lagremas, e am gran sentiment d'aquella ren-
nembransa, que fon al cap de Tann.
4. E adoncs, uns ries homs de la villa, ques avia nom
en Guilhem de la Font^ am gran devocion reques de far
la festa^ la quall ell {fol. 80) fes mot honradamens.
E fon allumenada per brandons^ e per siris, e per
diverses lums ; e en totas manieras parec soUempna^
ab imnes, e am cantz esperitalz alegramens cantant.
5. E fon portatz le cors per reverencia en un rie
drap daurat, e fon pauzatz am gran procession el sé-
pulcre de ( I ) marme lo quai le ries homs avia fach far
per ella, en la gleiza antigua dels fraires menors de
Marsella, en que adoncs solian celebrar. E mot devo-
(1) Ms. Del
SANCTA DOUCELINA. 201
les pauvres lui firent grand honneur y et montrèrent admira-
blement la dévotion que tous avaient pour elle.
Et la Sainte commença à resplendir par ses miracles ; car
beaucoup de malades venaient avec confiance à son sépulcre y
Finvoquaient respectueusement y et y recevaient y par ses mé-
riteSy la guérison quils avaient désirée. Un grand nombre de
personnes furent guéries de diverses maladies y en recourant
à elle. Et elles vinrent à son tombeauy apportant de nom-
breuses imageSy des ciergeSy des suaireSy et diverses autres
offrandeSy pour accomplir leurs vœuXy ayant obtenu de DieUy
par son in ter cession y les grâces qu elles avaient demandées.
En Fan de Fincarnation de Jésus-Christ mil deux cent
soixante-quinze y tous les religieux et tous les ordres de la ville
de Marseille se réunirent pour faire la translation du corps
de la bienheureuse mère madame sainte DoucelinCy avec le
respect et l'honneur qui lui étaient dus. Ses filles fidèles veil-
lèrent auprès d'elle toute la nuit qui précéda la fête y et gar-
dèrent le corps de leur mère bien-aimécy versant d'abondantes
larmes au souvenir de sa mort y car c'était le bout de fan.
Un riche citoyen de MarseillCy nommé Guillaume de la
Font y avait demandé y par dévotiony de se charger de la fête y
et il la célébra de la manière la plus convenable. On y con-
suma un grand nombre de torchesy de cierges et d'autres
lumières; et rien ne manqua à la solennité y où furent chant es y
avec la joie la plus vive y des hymnes et des cantiques spirituels^
Le corps fut porté honorablement sous un riche drap d'or y
et placéy après une grande processiony dans le tombeau de
marbre que le généreux Marseillais avait fait faire pour
elUy dans l'église antique des frères mineurs de Marseille y
où se faisaient alors les offices. Toute la fête s'accomplit reli-
202 LI VIDA DE LA BENAURADA
tamens compli tota la festa, am gran soUempnitat^ e am
gran reverencia.
6. Esdevenc si alcun temps, que per alcuna lauzor
de la Sancta, si mogron alcunas torbacions^ e alcuns
contra [s] tz ell covent de Marsella, sobre la sieua vida,
cant fon premieramens escricha, per alcun dupte que
lur era manifestatz. Eran en gran contrast de la sieua
lauzor, si n'uzarian ho non. Per aisso agron torbacion
entr'ellas, que las unas ho volian^ las autras, per
aquella temensa, hi contradizian. E Tenemics de tôt
ben comenset a sagitar lo cor de Tuna d'aquellas ,
que per sobre gran treball, e tristor ques avia del con-
trast en ques eran^ comenset a pensar un mot fais
pensament.
7. Soptamens li venc en sa cogitacion si li Sancta
non fora Sancta, que non fos digna de lauzor. E per
ren que fezessa, aquesta cogitacion del cor non podia
partir, cant tôt i contrastava^ aitant cant plus podia.
Pueis acorderon si, per volontat de Dieu, d'onrar la
Sancta en aissi cant devian. E denfra aquel temps de
la sieua lauzor, s^estalvet en aissi.
8. Una novicia que li era devota, avia mot sentit lo
contrast de la sieua lauzor, e illi am Tautra avian ho
mot greu près. Ez una nuech , aquill novicia si senti
mot gran mal, en tant ques en lo liech non si podia
girar ; e per sa malannansa, ill remas de matinas.
Totas las autras eran ben encautas, que neguna non
Tauzava (i) sonar, per lo mal ques avia.
9. Mens que sonavan la rediera sonada de matinas,
ques [fol. %\) aquilli dormia, li venc una persona [que]
(f) Ms. Aujçavan,
SANCTA DOUCELINA. 2o3
gieusement avec une solennité peu ordinaire , et tout F éclat
possible.
Quelque temps après, à Foccasion d'une formule de louange
en r honneur de la Sainte y il s^éleva, dans le couvent de Mar^
seillcy quelques troubles et quelques contestations, par rapport
à sa vie, lorsque Von commença à récrire, vu certain doute
qui se manifesta. Les sœurs ne furent pas d'accord pour
savoir si Fon se servirait de cette formule de louange, ou non.
Et à ce propos, il y eut de F aigreur parmi elles, parce que les
unes le voulaient, les autres, au contraire, par un sentiment
de crainte, s^y apposaient. L! ennemi de tout bien profita de
r occasion pour agiter le cœur de F une d'elles, qui très affligée
et attristée de la division oà Fon se trouvait, commença à se
laisser aller à une bien folle pensée.
H lui vint tout d'un coup dans Fesprit de douter que la
Sainte fût sainte, et qu'elle méritât cette louange. Et quoi
qu'elle fît, il lui fut impossible de chasser cette pensée de son
cœur, malgré qu'elle y résistât de toutes ses forces. Cependant
les sœurs, par la volonté de Dieu, se mirent d'accord pour
honorer la Sainte comme elles le devaient. Or, voici ce qui
arriva dans le temps oà elles étaient encore divisées.
Une novice, fort dévote à la Sainte, avait été très sensible
au différend concernant sa louange, et, comme F autre, en avait
éprouvé beaucoup de peine. Une nuit, elle se sentit fort malade,
au point de ne pouvoir pas se remuer dans son lit; et pour ce
motif, elle ne se leva pas pour les Matines. Toutes les autres
s'en étaient aperçues, et aucune n'osait F appeler, sachant le
mal qu'elle avait.
Lorsque F on sonna le dernier coup des Matines, tandis que
la novice dormait, il lui vint quelqu'un qui commença à tirer
204 LI VIDA DE LA BENAURADA
comenset li tirar la flassada desus^ [e] tant la tiret tro
que la desperec. Cant fon despereguda, tiret la autra
ves. E non auzava mot sonar ^ ni demandar qui era;
car aicuna temor d'esperit sentia josta si^ mais mera-
viliava si qui era. E continuamens avia memoria de la
sancta maire^ que cant si desperec , ilii Tac en son cor,
am sobeirana consolacion qu'en sentia (i) de la sieua
memoria, que li toUia tota Tautra temor. Mais per ren
que fezessa, non si podia girar, per lo mal ques
avia.
10. E adoncs, parti si d'ella, que li era davant, e
venc li daus los pes, e menava li benignamens desus
los pes la man^ desobre la flassada. E per aitant, illi
non si movia ; mais tan grans era le plazers qu'illi
prennia en lo bénigne toquar que li fazia des pes^ que
tôt son mal desnembrava^ que nol sentia^ de gran
plazer que recebia en s'arma. E cant vi que per tôt
aisso non si movia, va li levar la flassada de sus^ que
quais li descubri los pes.
1 1 . Âdoncs li venc en sa pensa una antiphena de
lauzor de la Sancta^ e fon li en son cor soptamens,
aissi cant si persona li disses : « Ad te de luce vigi-
lans. » E soptamens, ill si levet leugieramens^ e trobet
si sanada e garida de tôt so ques avia. E fon tan grans
aquell gauch esperital que laisset en son cor^ e aquell
creissement de devocion qu'illi senti en s'arma az
aquella paraula^ ad te de luce pigilans, ques anc aital
consolacion d'esperit mais non ac ni senti. E amb aquel
gauch, annet dire matinas. Mais al girar que fes^ illi
vi una persona que s'en annava, e que si partia d'ella.
(i) Mb. Qii'ensentia, répété deux fois.
SANCTA DOUCELINA. 2o5
la couverture qu^elle avait sur elle, et qui la tira tellement y
qu'elle dut s'éveiller. Qjuand elle fut éveillée ^ on continua à
la lui tirer encore. Elle n'osait pas parler y ni demander qui
était lày car elle était effrayée de sentir un esprit aussi près
d'elle ; mais elle ne savait pas qui c'était. Elle pensait néan-
moins continuellement à la sainte mère ; elle l'eut dans son
cœur y quand elle s'éveillay et son souvenir lui fit sentir une sou-
veraine' consolation, qui faisait disparaître Vautre crainte.
Quoi qu'elle fît pourtant y elle ne pouvait se remuer dans son
lity pour le mal qu'elle avait.
Alors y la personne qui était devant elle y alla se placer au
pied du lity et se mit à passer doucement la main sur ses
pieds y par dessus la couverture. Malgré tout cehy elle ne bou-
geait point ; mais le plaisir qu'elle ressentait pendant qu'on
lui touchait si doucement les piedsy était si grandy qu'elle
oubliait tout son mal; et elle n'y pensait pluSy à cause de la
satisfaction qu'elle éprouvait dans son âme. Quand F autre
vit que tout ceci ne la faisait pas remuer y elle enleva la cou-
verturcy jusqu'à lui découvrir les pieds.
Au mime instanty il lui vint en mémoire une antienne
consacrée à F honneur de la SaintCy et elle Peut tout d'un coup
dans le cœur y comme si quelqu'un lui disait : « Ad te de luce
vigilans. » Et incontinenty elle se leva sans aucune peine, et
se trouva guérie entièrement de tout son mal. Et F allé-
gresse spirituelle qui remplit son cœur y et F accroissement de
dévotion qu'elle sentit dans son âme en entendant cette parole y
Ad te de luce vigilans, furent si extraordinaires y qu'en au-
cune circonstance elle n'eut une pareille consolation d^ esprit.
Et elle s'en alla, toute joyeuse y à Matines. Mais en se tour-
nant y elle vit une personne qui partait d^ auprès d'elle.
2o6 M VIDA DE LA BENAURADA
12. E adoncs, aquilli ques avia agut aquel foll pen-
sament de la Sancta, era en dormidor, ques annava a
matinas; e vi de sos huols una donna beguina que
partia e movia de la luoga^ vo d'aqui on li douzella era
ques es dicha desus. E crezet si fos autra, e penset
la repenre, car Tavia sonada ; e vi Tannar azordena-
damens, e esgardet qui era, e anc {fol. 88) non la
connoc.
i3. E fon drecha e auta^ e de cumenal talh; e fon li
semblant que sos brasses portes plegatz davant si^
quais en cros ; mais las mans eran cubertas dell man-
tell que portava. E li vel que portava eran clar, blanc
e pur ; ell mantels era bruns de singular color. E era
tota de meravilloza beutat ; que per meravilla esgar-
dava son tall, tant era ben formada. E annava per
dormidor, am sobre gran azordenament^ ten[d]ent ves
Toratori.
14. E con aquisti la esgardes, e li vengues davant,
per ren que fezes, la cara non li podia vezer^ jassiaisso
que fort mens la esgardes per cara. E meravillava si
mot qui era^ car ben sabia lains non avia aital femena.
E ab aitant^ illi passet per ella ; e cant li fon de près,
aquisti li demandet qui era, que non la connoissia. E
tantost fon respost en son cor : « Dulcelina hec de
Digna , Sede polorum est digna , Inter sacras vir-
gines. )> E passet s'en.
i5. E adoncs^ aquilli vi tota la forma de las sieuas
espallas, e tôt son tall vi adoncs claramens. Mais tan
grans fon le gauchz ell plazer esperital que laisset en
son cor az aquella resposta^ am creissement de gran
devocion, de la quai negun temps non avia sentit. E
aitan tost aquilli s'abrivet per seguir la, e sos huols pre-
I
SANCTA DOUCELINA. 207
Or y en ce moment y la sœur qui avait eu au sujet de la Sainte
une si folle pensée y était encore dans le dortoir y se rendant à
Matines ; et elle vit de ses propres yeux une béguine qui se
mettait en marchcy en partant de F endroit même où était la
jeune novice dont nous venons de parler. Elle la prit pour une
autre y et voulut lui faire des reproches y car elle Pavait ap-
pelée ; et voyant sa démarche pleine de gravité y elle regarda
pour voir qui c^ était y mais ne put la reconnaître.
Elle était droite et élevée y et iTune taille ordinaire y et elle
paraissait tenir les bras croisés sur sa poitrine ; mais ses
mains étaient recouvertes du manteau qu*elle portait. Son
voile était clair y blanc et net ; son manteau était brun y mais
d'une couleur singulière. Sa figure était d^une merveilleuse
beauté y et l'on était ravi en regardant sa taille y tant elle
était parfaitement bien conformée. Elle marchait y en traver-
sant le dortoir y avec une tris grande modestiey se dirigeant
vers Foratoire.
Vautre la considéraity et bien qu'elle lui vint en facey
elle ne put y malgré tous ses efforts y apercevoir safigurey quoi-
qu'elle la regardât obstinément au visage. Elle s'en étonnait
fort y sachant bien que dans la maison il n'y avait pas une telle
femme. Et quand elle passa auprès d'elUy et qu'elle fut à
portée y elle lui demanda qui elle était y parce qu'elle ne la re-
connaissait pas. Aussitôt il lui fut répondu dans son cœur :
« Cest Douceline de Digne, qui^ mérite d'avoir au ciel une
place entre les vierges sacrées. » Et elle continua sa marche.
En ce moment y F autre vit toute la forme de ses épaulesy et
reconnut distinctement toute sa taille. Mais rien n'est com-
parable à la joie et au plaisir spirituel qu'elle éprouva dans
son cœury en entendant la réponse qui lui était faite; elle en
eut un accroissement de dévotion qu'elle n'avait jamais res-
senti. Aussitôt y elle se précipita pour la suivre, mais tandis
2o8 LI VIDA DE LA BENAURADA
sens^ mens que la esgardava, illi dezaparec. Mais ben
la vi issir per la porta dell dormidor, e crezet fos in-
trada per la porta que li esta davant^ que va a l'ora-
tori, per onn las donnas van lo matin a matinas.
i6. E cant tost ilh li issi de vista, ques anc pueis
non la vi, correc tantost après mot abrivadamens, e
demandava a totas per on era tenguda , ni onn era
annada aquilli que davant li annava. Las autras res-
pondian que negun'autra non avian vist mais ella ; e
non semblava que fos en si mezesma, d'aquell gauch
ques avia. E intreron ensemps en Toratori. Mais cant
intreron en aquella maizon^ tan grans fon aquella gloria
que lains atroberon, e una angelical conso-( /b/. 83)
-lacion agron totas ensemps^ amb una frescor esperital,
que per paraula manifestar non si poiria, ni dire.
17. E sentiron una odor celestial que negun temps
non avian sentida ; que semblant lur era aquill mai-
zons fos tota plena d'angels. E ab aitant, venc Tautra
qu'era la nuech malauta, que fon de tôt garida ; e venc
alegramens^ am meraviilos gauch^ e demandava a las
autras qui Tavia sonada. E totas s'esdizian que non
Tavian sonada ; e comtet lur con si li era près.
18. E per tôt aisso, aquell gauch non mermava^ ans
ades lur creissia a totas ensemps. E era un gauch de
Dieu^ e un alegrier esperital que sentian en lurs armas,
amb un gran creissiment de devocion en Dieu e en la
Sancta ; que negun temps mais aital gauch, ni aitan
alegrier non avian sentit. Si qu'en las caras de totas pa-
reissia, e laissava seinnhal d'aquella gloria que sentian
en lurs armas. E am gran plazer Tuna esgardava l'au-
tra, que semblant lur era que so que sentian en lur cor
vis Tuna en la cara de Tautra.
SANCTA DOUCELINA. 209
qu'elle cherchait à la rejoindre^ elle disparut à ses yeux. Elle
la vit sortir par la porte du dortoir ^ et s'imagina qu'elle était
entrée par celle qui est enface^ laquelle mène à Foratoire^ et
par où les sœurs vont la nuit aux Matines.
Aussitôt qu'elle Peut perdue de vue^ elle courut après elle
an)ec un grand empressement ^ et ne la retrouvant plus y elle
demandait à tout le monde y par où avait passé celle qui mar-
chait devant elle y et où elle avait pu aller. Les autres lui
répondirent qu'elles n'avaient point vu d'autre personne
qu'elle-même ; et elle ne semblait pas trop savoir ce qu'elle
faisait y par suite de sa grande joie. Et elles entrèrent toutes
ensemble dans r oratoire. En pénétrant dans la maison de DieUy
telle fut la splendeur qu'elles y trouvèrent, tel fut le bonheur
digne des anges qui remplit leurs cœurs d'une admirable fraî-
cheur spirituelle, que Von ne saurait l' exprimer par la parole.
Elles sentirent une odeur céleste qu'elles n' avaient jamais
connue à aucune époque; et il leur semblait que F oratoire était
rempli d'une multitude iT anges. Bientôt arriva la novice qui
avait été malade, la nuit y et qui venait d'être guérie ; elle vint
toute joyeuse ypleine d'un merveilleux contentement, et elle de-
mandait aux autres quelle était celle qui l'avait appelée. Toutes
nièrent ravoir appelée ; et elle raconta ce qui s'était passé.
La joie qui les remplissait toutes, loin de diminuer y allait
toujours en augmentant. C était une joie divine y et une allé-
gresse spirituelle qu'elles sentaient dans leurs âmes y avec un
grand accroissement de dévotion pour Dieu et pour la Sainte ;
jamais elles n'avaient éprouvé une joie pareillCy ni une sem-
blable félicité. Elle se manifestait sur toutes les figures y où
l'on voyait aisément les marques du bonheur qui était dans
leurs âmes. Et chacune d'elles regardait les autres avec un
grand plaisir y car il leur semblait voir sur le visage de leurs
compagnes ce qu'elles éprouvaient dans leur cœur.
ï4
2IO LI VIDA DE LA BENAURADA
19. E adoncsy fon nusa e aperta li conciencia de
Tuna a Tautra, e acorderon si az un accordi en lur bon
pensament, car ho vezian l'una el cor de l'autra^ aissi
con en lo sieu, que li sancta maire era aqui presens ;
per que sentian alcuna part de la sieua gran gloria, e
la sancta compainnhia que sentian dels santz angels,
dels cals li Sancta era acompainnhada, segon qu'ellas
crezian ni sentian. E amb aquel gauch disseron ma-
tinas mot devotamens, los lûmes abrazatz, per honrar
miels la Sancta.
20. E tant cant disseron de nou le [s] sons de Nostra
Donna, la sentiron estar en la maizon, e de matinas
del jorn, tro al segon nocturn. Non vezian la persona^
mais Tannar el tornar auzian que fazia près d'ellas, e
Taprobenquament de la persona el luinnhament sentian
que fazia, e Tauzian en aissi con annava. E continua-
mens en lur cor aquel gauch lur creissia, e lur duret
tant cant aqui estet; entro ques alcu-(/b/. 84)-na
bruda si moc d'autras personas ques avian fazennas ;
e de mantenenty a la bruda que venc, sentiron que si
parti d'aqui.
21. E de mantenent, aquel creissement de gauch
ques avian, si parti de lur cor, que pueis non lo sen-
tiron, ni aquella gran gloria que sentian enans. E enten-
deron tantost a un acordi, totas ensemps^ que partida
s'en era, E compliron devotamens lo sieu servizi e la
sieua lauzor. E remazeron mot consoladas en Nostre
Seinhor longamens, que sol li memoria ell rennem-
bransa d'aquell jorn las rendia consoladas.
22. E aquilli ques avia agut aquel fais pensament de
la Sancta, si reconnoc tantost ; entendent la paraula,
connoc que respost era a la falsa cogitacion ques ill
SANCTA DOUCELINA. 211
Alors aussi^ elles purent lire dans la conscience Fune de
Vautre^ et elles furent unanimes à s'accorder en une seule et
même pensée^ que chacune voyait dans le cœur des autres^
comme dans le sien propre : c*est que la sainte mère était là
présente au milieu d'elles. Elles apercevaient une partie de
sa grande gloire^ et sentaient la présence des saints anges
dont la Sainte était accompagnée^ comme elles le croyaient et
le comprenaient. Ce fut au milieu de ce débordement de joie
qu'elles récitèrent dévotement les Matines^ tous les cierges
allumés y afin d' honorer plus complètement la Sainte.
Aussi longtemps qu'elles dirent Foffice à neuf leçons de
Notre-Dame^ elles sentirent que la sainte mère demeurait là,
et aussi durant les Matines du jour, jusqu'au second nocturne.
Elles ne la voyaient pas ostensiblement, mais elles P enten-
daient aller et venir près déciles, et distinguaient fort bien
quand elle s'éloignait, et quand elle se rapprochait ; elles sai-
sissaient tous ses mouvements. La joie de leur cœur s'accrois-
sait sans cesse, et elle dura tout le temps qu'elle fut là; jusqu'à
ce que quelques personnes firent un peu de bruit, et au même
moment que ce bruit se fit entendre, elles comprirent que la
Sainte s'en allait de ce lieu.
Aussitôt, la grande allégresse qu'elles avaient dans leur
cœur disparut ; à partir de ce moment, elles ne la ressentirent
plus, et n'aperçurent plus cette grande gloire qu'elles voyaient
auparavant. D'un commun accord, elles comprirent aussitôt
que la sainte mère était partie. Elles achevèrent dévotement
son service, et la récitation de ses louanges. Et elles eurent
tant de consolation de ce qui était arrivé, que le seul souvenir
de ce quelles avaient vu en ce jour les remplissait de bonheur.
La sœur qui avait eu une si fausse idée au sujet de la
Sainte, rentra en elle-même ; elle comprit que ce quelle avait
entendu répondait à la mauvaise pensée qu'elle avait eue, en
212 LI VIDA DE LA BENAURADA
avia agut, cant penset si non fora sancta, ni digna de
lauzor. Car li paraula de la resposta dis : « Dulcelina
hec de Digna, Sede polorum est digna, Inter sacras
virgines; Aquisti Dulcelina de Dinnha de la serilla ce-
lestials es digna, entre las sanctas verges. » E adoncs,
aquilli si penti, e ac mot gran dolor de la foUia ques
avia pensada, e mot gran desplazer ; e crezet certamens
qu'en aissi era li vertatz cant li paraula dis.
23. Aquisti cauza fon recomtada certamens per
aquellas que aisso viron ni sentiron, davant la major
prioressa e las donnas plus antigas de lains ; e a major
fermeza, en las mans de ma donna Felipa Porcelleta,
ques era majers prioressa de testament, o juret so-
brel{s] santz evangelis, aquilli ques avia agut la cogita-
cion, ni de ses huols o avia vist, en aissi cant dich es.
E las autras que hî eran agudas, garentiron e confer-
meron qu'en aissi ho avian sentit cant illi dich avia.
24. Semblant cauza s'estalvet en Pautre covent d'Ie-
ras, l'an après ques aisso fon agut. Esdevenc si aquell
jorn que las donnas d'aquel covent fazian rennem-
bransa de la sancta maire, segon ques avian costumât
de far entr'ellas ; e feron aquella rennembransa al plus
sollempnamens (/b/. 85) que pogron, dizent la sîeu
lauzor am mot gran alegrier. E fon aquil maizons de
l'oratori esclarzida e alumenada meravillozamens per
diverses lums.
25. E disseron la sieu lauzor am tan gran reverencia
e devocion, que negun temps aital consolacion non
avian aguda, ni anc mais aital soUempnitat non Tavian
fâcha; en aissi que fora la carriera dels fraires, las
auzia hom legir. E sentian de fora las gens aquella gran
consolacion qu'ellas avian lains, meravillant d'aquella
SANCTA DOUCELINA. 2x3
doutant qu* elle fût sainte et digne de louanges. En effets la
parole ouie par elle disait: « Dulcelina hcc de Digna, Sede
polorum est digna, Inter sacras virgines ; cette Douceline de
Digne est digne de la demeure céleste^ au milieu des saintes
vierges. » Elle se repentit donc de safaute^ et eut une vive
douleur et un très grand déplaisir de la folie à laquelle
elle s^était laissé entraîner. Et elle crut fermement que la
vérité était telle que ces paroles le disent.
Tout ceci fut raconté y d'une manière très exacte y par celles
qui r avaient vu et entendu elles-mémeSypar devant la prieure
majeure et les anciennes de la maison. Et pour plus de garanti e^
celle qui avait douté de la sainteté de la sainte mircy et qui
avait vu de ses yeux ce que nous avons dity vint le jurer sur
les saints Evangiles, entre les mains de madame Philippine
de Porcellety qui était prieure majeure de Hnstitut. Et les
autres sœurs qui s'y étaient trouvées, attestèrent et confir-
mèrent quelles avaient vu tout ce que celle^i raconta.
Un fait pareil à celui-là arriva dans le couvent des bé-
guines d'HyèreSy Van d'après que ceci se fut passé. C était le
jour que les dames de cette maison honoraient la mémoire de
la sainte mère, selon qu'elles avaient la coutume de le faire
parmi elles ; et elles célébrèrent cette commémoraison avec la
plus grande solennité qu'elles purent, disant ses louanges avec
une allégresse sans égale. Leur oratoire fut à cette occasion
éclairé et illuminé merveilleusement par une infinité de lu-
mières.
Et elles dirent ses louanges avec tant de respect et de dé-
votion, que jamais, en aucun temps, elles n'avaient eu une
consolation pareille, et jamais elles n'avaient fait une telle
solennité. On entendait leurs voix bien loin de la rue des
religieux. On comprenait aisément quelles étaient dans une
grande allégresse, mais l'on s'étonnait qu'elles célébrassent une
a 14 LI VIDA DE LA BENAURADA
soUempnitat con era tan grans ; car non sabian per que
la si fezessan. E non sembla va que fos gauch d'aquest
mont aquel que las donnas avian^ fazent aquel novell
mestier ; car singulars cauzas hi foron vistas e auzidas.
26. Que alcunas de las plus complidas viron clara-
mens la sancta maire a matinas, intrar per lo coronell ;
e mes si en miei d'aquellas quatre qu'esta van al letril,
am tan gran lutz que totas aquellas n'eran alumenadas.
E ganren lan n'ac que Tauziron aqui cantar per Tespazi
d'un vers, am sobre gran sentiment de devocion que
totz le covens sentia d'ella, del quai mais non avian
sentit. E cant las donnas anneron dire lo verset, e illi
las segui, e pueis dezaparec. Mais tan grans fon aquell
gauch de Dieu, e aquella consolacion e devocion que
laisset en lurs armas, que non si poiria dire.
27. Non quai duptar a res de neguna que fîzelmens
perseveri en aquest estament, que sia dezamparada
per Nostre Seinnhor, ni que la desconnosca en la fin de
SOS jorns ; segon que az una donna de Testament Dieus
vole mostrar per consolacion de totas.
28. El covent dleras, s'esdevenc que una donna de
Robaut mori; e un'autra estant a si mezesma en sa
oracion, va si repauzar. E fon li semblant qu'illi fos en
un luoc on aquill arma era ; e vi la estar mot humil-
mens az una part ; e era li semblant degues esser pa-
radis terrenal. E vezia totz (/0/.86) los Santz per orde,
e venian tut az aquest'arma, e demandavan li qui era,
ni de quai estament, ni de qui era Tabiti que porta va,
que non lo conoissian.
29. E illi respondet : « Que sotz la man de sant
Frances s'era regida. » E aisso dizia mot humilmens.
E li Sant li dizian, retornant sa resposta : « Sotz la man
SANCTA DOUCELINA. ai5
fête si solennelle^ ne sachant pas pourquoi elles la faisaient.
Et la joie que les sœurs montraient en faisant cette nouvelle
cérémonie y ne ressemblait pas à une joie mondaine y et F on y
vit et entendit diverses choses singulières.
Quelques-unes des religieuses les plus parfaites virent
clairement la sainte mère venir à Matines y et entrer par le
sanctuaire. Elle se mit au milieu des quatre sœurs qui étaient
au lutrin^ et elle répandit une telle clarté que toutes en étaient
illuminées. Il y en eut beaucoup qui r entendirent chanter
pendant quelque temps; et tout le couvent éprouva le plus vif
sentiment de dévotion envers elle y comme jamais on ne V avait
ressenti. Quand les choristes allèrent réciter le verset y elle
se mit à les suivre y et puis elle disparut. Mais la joie surna-
turellcy et la consolationy et la dévotion quelle laissa dans
les âmes furent si fortes que je ne saurais les exprimer.
Il ny a pas lieu de craindre que Notre Seigneur abandonne
aucune des personnes qui auront persévéré avec fidélité dans
ce saint établissement y ni qu'il en méconnaisse une seule à la
fin de ses jours. Pour la consolation de toutes y Dieu voulut en
donner la preuve certaine à Pune des religieuses de la maison.
Il arriva qu'une des béguines de Roubaudy du couvent
d'HyèreSy vint à mourir ; et une autre y qui était en prières
dans un lieu retiréy s'endormit durant son oraison. Or il lui
sembla quelle se trouvait là où était l'âme de la morte ; et
elle la vit se tenir très humblement dans un endroit qui lui
paraissait être le paradis terrestre. Et elle vit tous les
Saints venir successivement auprès de cette âmCy et lui de-
mander qui elle était y à quel ordre elle appartenait y et quel
était r habit quelle portait y habit qu'ils ne connaissaient pas.
Elle répondit quelle avait vécu sous la direction de saint
François y disant cela avec beaucoup d'humilité. Et les
Saints lui dirent y en tournant contre elle sa réponse : « Vous
2i6 LI VIDA DE LA BENAURADA
de sant Frances ti est regida ! E tu con non portas lo
sieu abiti, ni Tahiti de sancta Clara, ni de las autras
relegions? Qui ies[t] tu que sotz la man de sant Fran-
ces ti sies regida, e non portes son abiti ? Qui iest tu,
ni de quai estament ? »
3o. Ab aitant venc Ihesu Crist, le seinnhers drechu-
riers e piatos, e termenet las questions, dizent : « Que
demandas vos autri? » E li Sant disseron : « Senher,
aissi a un'arma la quall non connoissem, ni sabem de
quai estament sia, ni connoissem son abiti. E dis que
sotz la man de sant Frances s' es regida, e non porta
son abiti, ni de sancta Clara, ni dels autres religios ; ni
monega non es, ni non sabem qui sia. »
3i. El Seinnhers dousamens respondet, am benigna
cara : « Hieu la connosc ; illh es, so dis, d'un estament
qu'ieu ami, lo quai ai en ma garda, e le quais si regihis
desotz la man de sant Frances. E hen dis ver que sotz
la sieua man s'es regida; mais non porta son abiti; e
ieu sai qui es. ^ Sa dis Nostre Seinnhers, e salvet la, e
la près a sa part, en aissi cant sa feda ques avia car
comprada. Per que non quall duptar d'aquest sant
estament, que sotz la man nil régiment de sant Fran-
ces perisca, le quais continuamens sia en la garda de
Nostre Seinnhor.
32. D'aisso avem ferm testimoni e certa garentia en
tota la vida de la sancta maire ; car en diverses luocs
de sa vida, e en sos raubimens, on plus autz eran, nos
prometia e nos fermava que totas siam en la garda de
Dieu, e en la proteccion de la Sancta Trenetat era totz
Testamens ; e que sotz las alas de sant Frances, totas
nos salvariam. Aisso eran las sieus {fol. 87) promes-
sions mot souvenieras ; las cals Dieus en aquesta vole
SANCTA DOUCELINA. 2x7
avez vécu sous la direction de saint François ? D'où vient
donc que vous ne portez pas son habit y ni F habit de sainte
Claire y ni celui des autres ordres ? Qui êtes-vous donc y vous
qui vous dites appartenir à saint FrançoiSy sans porter son
habit ? Qui êtes-vouSy et de quel ordre ?
En ce moment vint Jêsus-Christy le Seigneur juste et mise-
ricordieuXy qui mit fin à toutes ces questions y en disant :
« Que demandez-vous y vous autres ? » Les Saints lui dirent :
« Seigneur y il y a là une âme que nous ne connaissons pas ;
nous ignorons de quel ordre elle est y et son habit nous est in-
connu. Elle dit avoir vécu sous la direction de saint François;
mais elle ne porte ni son habit y ni celui de sainte ClairCy ni
celui des autres religieux. Nous ne savons pas qui elle est. »
Le Seigneur répondit avec douceur y et avec un visage plein
de bonté : « Je la connais^ moi. Elle est y dit-ily d'un ordre que
f ai me y et que f ai sous ma garde y lequel vit sous la direction
de saint François. Elle dit vraiy quand elle affirme quelle a
été sous sa conduite ; mais elle ne porte pas son habit. Et moi
je sais bien qui elle est. » Ainsi parla Notre Seigneur y et il
la sauvay et il la prit avec lui y comme une brebis qu'il avait
achetée bien cher. Il ny a donc aucun sujet de craindre que
ce saint établissement périsse sous la main et sous le gouver-
nement de saint François y puisqu'il est continuellement en la
garde spéciale de Notre Seigneur.
De ceci nous avons un témoignage irrécusable y et une ga-
rantie certaine y dans toute la vie de la sainte mère ; car en
diverses circonstances de sa vie y et dans ses extases les plus
sublimes y elle nous promettait et nous assurait que nous
sommes toutes sous la garde de DieUy que tout l'établissement
est sous la protection de la Sainte Trinitéy et que sous les ailes
de saint François nous serions toutes sauvées. Cétaient là
des promesses quelle nous répétait fréquemment ; et Dieu en
2i8 LI VIDA DE LA BENAURADA
claramens mostrar, per donar a las autras ferma espe-
ransa de tôt cant ill dizia. E que miels ho crezessan^
vole mostrar que vers era so que li sancta maire lur
prometia.
33. E cantz que butz ques aia, ni cals qu'evens lo
fieran, aquest sant estamens non es paors perisca; car
continuamens es en la garda de Dieu. Ni a neguna
d'aquest sant estament non cal aver paor, si puramens
lo garda; que Dieus si parara per nos, e respondra a
totas questions que nos sian fâchas. Car ell sap Testa-
ment, e lo connois, e Tama; per los meritis de la sancta
maire, e dell sant paire fraire Hugo, que donet la doc-
trina e la nos confermet. E non es duptes que Dieus
laisse périr neguna que sotz la man de sant Frances si
sia ben regida,
34. En Tan de Tencarnacion de Ihesu Crist .m. e
.cc.Lxxvni., al .xvii. jorns denfral mes d'Uchovre, a un
dimenegue, foron translatatz li cors santz del benaurat
paire e sant fraire Hugo de Dinnha, e de la benaurada
maire soror sieua ma donna sancta Doucelina, en la
gleiza nova dels fraires menors de Marsella. E adoncs,
a reverencia de Dieu e de Nostra Donna, ganren dels
prozomes de Torde s'acamperon el covent de Marsella ;
e tôt lo plus de las donnas dell covent d'Ieras ven-
gron ; e fon acampament de bonas gens, am meravillos
gauch d'aquella festa, per honrar los cors santz.
35. E tut li orde de Marsella s'ajusteron adoncs, e
las processions ; e adoncs prezeron los sans cors, cas-
cun pauzat en un rie drap daurat. Los quais porteron,
per mais de reverencia, li prozome major de Torde,
menistres, custodis, e lectors, e d'autres de mot gran
dignitat, am gran devocion. E am gran soUempnitat
SANCTA DOUCELINA. 219
voulut montrer la réalisation dans celle-lày pour donner aux
autres une ferme confiance en tout ce que la Sainte disait. Et
pour qu* elles y crussent encore mieux y il se plut à faire voir
que ce que la sainte mère leur promettait était certain.
Aussiy quelles que soient les contrariétés et les épreuves
quil ait à supporter y il ny a pas à redouter que ce saint
institut vienne à périry car il est sans discontinuer en la
garde de^Dieu. Aucune de celles qui en font partie y na rien
à craindre y si elle observe sa règle ; car Dieu se mettra en
avant pour nous y et répondra à toutes les difficultés qui nous
seront faites. Il sait ce quest notre ordrey il le connaîty il
Faimey à cause des mérites de notre sainte mère, et du saint
père Hugues y qui en a donné la ^doctrine y et nous y a formées.
Et il est hors de doute que Dieu ne laissera périr aucune de
celles qui s'y sanctifieront ôous la main de saint François.
En r année de l'incarnation de Jésus-Christ mil deux cent
soixante-dix'huity le dix-sept du mois d'octobre y jour de di-
manchcy on fit la translation des corps saints du bienheureux
père et saint frère Hugues de Digne y et de notre bienheureuse
mèrCy sa sœur y madame sainte DoucelinCy dans l* église neuve
des frères mineurs de Marseille. A cette occasiony pour l'hon-
neur de Dieu et de Notre-Dame y beaucoup des principaux de
r ordre se réunirent dans le couvent de Marseille ; la plupart
des béguines d'Hyères y vinrent ; et il y eut une très nom-
breuse affluence de pieuses personnes y qui venaient pour ho-
norer les saints corps y et prendre part à la joie de la fête.
Tous les ordres de Marseille et toutes les processions y
furent. Les corps des saints furent levés et placés chacun dans
un riche drap d'or ; et ils furent portés respectueusement par
les personnes les plus considérables de l'ordre y ministres y cus-
todes et lecteurSy et par les plus élevés en dignitéy qui s'en
faisaient un honneur. On les porta processionnellementy avec
220 LI VIDA DE LA BENAURADA
per los barris de Marsella los porteron, am gran pro-
cession, cantant alegramens las lauzor[s] de Dieu e de
Nostra Donna, e de mon seinnhor {fol. 88) sant Fran-
ces. E adoncs totz le pobols de Marsella hi fon, e major
e menut; e abri va [va] n si am gran fe sobrels cors
santz, en tal maniera que las processions non podian
en la gleiza intrar, per la prieissa dell pobol. E mos-
travan tut, petitz e grans, meravilloza devociop en los
sans cors.
36. E porteron los en la gleiza dels fraires nova, mot
honradamens alumenatz de diverses brandons. E
après, diis si li messa mot soUempna; e pueis, ale-
gramens e dignamens hohratz, pauzeron los amgran
reverencia el[s] sépulcres del marme, el cor de Nostra
Donna; el quai luoc son ancara^ a la honor de Dieu tôt
poderos. Qui €$[{] benedictus in secula.
XV.
Le quinjens capitols es dels miracles que Dieus fes per la Sancta^
après lo sieu traspassament.
I . Ar s'alegri Robaut dleras e de Marsella, car tan
digne cap ha agut en son comensament, con servi lo
seinnhers en tota sanctitat, con tostemps i sia amatz e
servi tz puramens, per los gracios meritis de la maire
SANCTA DOUCELINA. 221
la plus grande solennité, tout autour des remparts de Mar-
seilley en chantant avec une vive allégresse les louanges de
Dieu, de la très sainte Vierge, et de monseigneur saint
François. Tout le peuple de Marseille se trouva là, les riches
aussi bien que les pauvres ; et F on se précipitait, avec une
grande confiance, sur les saints corps, de telle sorte, que la
presse du peuple empêchait la procession d'entrer dans
r église. Et tous, petits et grands, montrèrent une admirable
dévotion pour honorer les saintes reliques.
On les conduisit dans la nouvelle église des religieux fran-
ciscains, entourées d'une infinité de cierges allumés en leur
honneur. Une messe très solennelle y fut célébrée, après la-
quelle, au milieu de la joie et du respect de tous, on les déposa
dans des tombeaux de marbre placés dans le chœur de Notre-
Dame. Cest dans ce lieu qu'ils reposent encore, à l'honneur
du Dieu tout puissant, qui est béni dans tous les siècles.
CHAPITRE QUINZIÈME
Le quinzième chapitre traite des miracles que Dieu opéra
par Tintercession de la Sainte, après sa mort.
Réjouissez-vous, enfants de Roubaud, d'Hyères et de
Marseille, qui avez eu pour fondatrice une si digne mère,
qui a servi le Seigneur dans la sainteté la plus consommée,
due Dieu soit toujours aimé et servi par vous fidèlement,
222 LI VIDA DE LA BENAURADA
que Ta edificat ; per los cals meritis Dieus a accorregut
a mot de gens, segon ques auzires.
2. En Prohensa era un noble baron ques a via nom
Rainaut, seinnhers d'un castell ques a nom Cabrier ; e
ell e li donna, ques avia nom Constansa, deziravan
fill meravillozamens, e nol podian aver. E am gran fe,
voderon a la Sancta lo pes de l'enfant en siéra, si lur
volgues dar fill. Non triguet gaire ques agron un beil
filh, que lur fes mot gran gauch ; car el si fes tan savis,
que per meravilla auzia hom sas paraulas, que non
semblava enfant. E ben paria que fils era de gracia, tan
sotils era en son entendement.
3. Estalvet si d'un autre filh ques agron, cazec en
malautia, per la quai fon menatz sus lo ponch de la
mort; en tant que certamens li viron far los tratz, e
neis crezian que l'arma fos partida dell cors. Ab tant
li maires de mot gran dolor plena, amb amars critz
[foL 89) si tornet a la Sancta, e vodet de bon cor que
son sépulcre illi vezitaria, e que li portaria Tenfant, am
son suzari. E aissi fach son vot, Tenfas fon restauratz
a pleniera salut.
4. E en aissi, con per los meritis de la benaurada
Sancta, lo premier filh Dieus lur avia donat, aissi per
los sieus meritis, aquest que crezian que fos mortz,
piatozamens lo lur va restaurar. Don li maires am
gauch li atendet son vot, e comtava e dizia que per cert
li Sancta Ta via ressuscitât.
5. A Marsella era una femena que totz los enfantz
ques avia perdia tant tost ques eran natz ; e era en tan
marrida que non semblava remazes en son sentz, de
dolor que menava a cascun dels enfantz. E una ves
qu'ill era près de son enfantament, era mot consiroza,
SANCTA DOUCEUNA. 223
par les mérites de votre mère, par l'intercession de laquelle le
Seigneur a accordé tant de grâces ^comme vous allez F entendre.
Il y avait, en Provence, un noble baron que Von appelait
Raynaudy et qui était seigneur du château de Cabriès. Sa
femme se nommait Constance ; et tous les deux désiraient ar-
demment avoir un fils, sans pouvoir l'obtenir. Ils s'adressèrent
avec confiance à la Sainte, et promirent, si elle voulait leur
donner un fils, de lui offrir le poids de son corps, en cire. Peu
après, ils eurent un bel enfant, qui les combla de joie, car il
devint si sage, que l'on était en admiration devant ses paroles.
Il ne ressemblait pas à un enfant, et il parut bien que c'était
un don de la grâce, car il avait un esprit des plus subtils.
Ils eurent encore un autre fils, qui tomba un jour dans une
maladie, par laquelle il fut conduit jusqu'à l'article de la
mort ; on le vit faire les dernières contorsions des mourants,
et l'on croyait que son âme avait quitté le corps. La mère,
livrée à la plus vive douleur, poussa des cris amers, et in-
voqua la Sainte, en lui faisant de bon cœur la promesse de
venir visiter son sépulcre, et d'y porter l'enfant avec son
suaire. Quand elle eut fait ce vœu, F enfant revint à la vie,
et il fut rendu à la santé.
Ainsi, de même que Dieu leur avait donné le premier de
leurs fils par les mérites de la bienheureuse Sainte, de même
il leur rendit miséricordieusement par son intercession celui
qu'ils croyaient déjà mort. L'heureuse mère accomplit son vœu
avec allégresse, et elle disait à tous qu'il était évident que la
Sainte l'avait ressuscité.
Une femme de la ville de Marseille perdait tous ses enfants
presque aussitôt après leur naissance ; et elle était si affectée
de son malheur, quelle semblait avoir perdu la raison, de la
douleur que lui causait chacun de ses enfants. Se trouvant un
jour près de son terme, elle était dans une grande inquiétude.
224 Ll VIDA DE LA BENAURADA
car doptava de la mort de l'enfant, e plorava lo enans
que fossa nat.
6. E una nuech, en sompni, lo li aparec li benaurada
maire, si trezena de donnas de Robaut, que Tacom-
painhavan mot honradamens, traspassadas totas d'a-
quest mont; e eran totas de meravilloza beutat. E dis li
li Sancta mot benignamens : « Sapias, femena, que tu
portas .1. filh del cal seras alegra. E per cert sapias que
grans bens f en venra ; car ieu ti fas saber ques aquest
ti viura, qu ieu ai pregat a Dieu que lo ti salvi. ^
Adoncs li femena li demandet qui era. « Ieu, sa dis li
Sancta, sui Doucelina de Dinnha, beguina de Robaut,
e sorre de fraire Hugo de Dinnha, qu'en aquest an sui
transpassada d'aquest mont a Dieu, e la quai tu avias
réclamât. »
7. Adoncs li femena si gitet a sos pes, e reques li, am
gran devocion, que bezenis son ventre. E li Sancta
adoncs pauzet sa man sobr'ella, e bezeni la, e pueis parti
si d'ella. E li femena remas mot consolada, e ac ple-
niera fe en las paraula* quel Sancta li ac dich , e speret
que per los sieus meritis trobera gracia am Dieu.
Azimpli si le sompnis quel femena ac vist ; e enfantet
un filh de ques ac mot gran gauch. Car aquell li vis-
quet, e li fes mot dé bens ; qu'ell fon bons mercadiers,
e lonc temps la noiri.
8. Una nobla douzella, ques a via nom Cezilia, era
en la ciutat de [fol. 90) Marsella, li quais per un an
avia sostengut enfermetat greu en sos huols. Que ne-
guna clardat a penas podia sostenir ; quel blanc dins
dels huols avia tan vermels, que semblava continua-
mens que li huel li sacnessan ; c mejes non la 'n podian
garir per coUiri, ni per ren que fezessan.
SANCTA DOUCELINA. 2a5
redoutant la mort de F enfant quelle portait y et elle le pleu-
rait déjà avant qu^ilfût ne.
Une nuit y durant son sommeil^ la bienheureuse mère lui
apparut avec douze autres dames de Roubaud. Citaient
douze de ses filles y qui déjà avaient quitté ce monde; et elles
faisaient à leur mère un honorable cortège. Toutes étaient
d'une merveilleuse beauté. Et la Sainte dit avec bonté à la
femme affligée : « Je viens Rapprendre que tu portes un fils
dont tu n auras que de la joie; et tu peux être sûre quUl fen
viendra beaucoup de biens. Car jeté fais savoir que cet enfant
vivra y parce que j'ai prié Dieu de te le conserver. » Celle-ci
lui demanda alors qui elle était. « Je suiSy dit la Sainte,
Douceline de DignCy béguine de Roubaud, la sœur du frère
Hugues de Digne ; j'ai quitté ce mondCy en cette présente
année y pour m'en aller à Dieu y et c'est moi que tu as invoquée. »
En entendant ces parole s y cette femme se jeta à ses pieds,
et la supplia dévotement de bénir son sein. La Sainte mit
alors la main sur elle y la bénit y puis elle disparut. L'autre de-
meura toute consolée de la vision quelle avait eue; elle eut une
pleine confiance dans les paroles de la Sainte y et espéra que
par ses mérites elle trouverait grâce devant Dieu. En effet y
le songe qu'elle avait eu s'accomplit de point en point. Elle
mit au monde un enfant y qui la rendit heureuse ; car ce fils
vécut y se livra au négoce y combla sa mère de bienSy et fut tou-
jours son soutien.
Une noble demoiselle de la ville de Marseille y qui portait
le nom de CéciUy avaity durant une année entièrey souffert
d'une cruelle maladie des yeux. Elle ne pouvait qu'avec
peine supporter la plus faible clarté. Le blanc de ses yeux
était devenu si rouge que Von aurait dit qu'il en sortait du
sang continuellement ; et les médecins ne pouvaient la guérir,
ni par leurs pommade s y ni par leurs autres remèdes.
i5
226 LI VIDA DE LA BENAURADA
9* E con s'aprobenques l'anniversari de la benau-
rada Sancta, el quall jorn fan memoria las donnas e
renembransa d'ella, una sieua seror ques era receu-
puda d'aquell sant estament^ per esser filha de la sancta
maire, per nom Carpenella, dévia intrar a Robaut, en
aquell temps mezeus. E aquisti diis li que si vodes
az ella; que per cert non crezia que d'autramens
garis.
10. E li douzella tornet si dévot amens a la Sancta^
e vodet de bon cor que si al jorn de la sieu rennem-
bransa Favia garida, illi portera aquell jorn sa perhu-
ferta d'una libra de siéra, en huols ; e que tota sa vida
li servira az aquel jorn un siri especial. E aitan test
cant ill ac fach son vot, de mantenent si senti melliu-
rar; si que az aquell jorn que li avia requist de la sieua
memoria, ill fon del tôt garida, e anc pueis aquell tre-
ball non senti. Li quais âzelmens e devota^ tant cant
visquet, li atendet son vot.
1 1 • En lo castell de Sant Maissimin, era una femena
ques era quais cega^ car una greus malautia li era ven-
guda en los huols^ que semblava fos sancs^ tan vermels
los avia ; e tollia li que non podia vezer. E avia estât
en aissi per motz jorns, am gran dolor que sostenia dels
huols.
1 2 . E una nuech qu'illi era d'aquella dolor trop afli-
gida^ e sezia en son liech, que non podia pauzar en
neguna maniera^ e era del tôt dezesperada, que mais
dels huols non crezia vezer, ni conseil non trobava de
neguna persona que ren li proâches. Mens qu^illi era
en aquest pensament^ nembret li de la Sancta^ e comen-
set la am lagremas mot fort a reclamar. E soptamens
senti (/o/. 91) ques una man li passet per los huols;
SANCTA DOUCELINA. 227
Lorsque Von s^ approcha de V anniversaire de la bienheureuse
Sainte^ jour auquel les dames de Roubaud honorent sa mémoire y
une de ses sœursy nommée Carpenelle^ avait ête reçue pour
faire partie de V ordre et devenir fille de la sainte mire ; et
elle devait entrer dans rétablissement précisément en ce
temps-là. Celle-ci suggéra à sa sœur de se vouer à sainte
DoucelinCy parce quelle ne croyait pas qu^elle pût être guérie
par un autre moyen.
V infirme s^ adressa donc dévotement à la SaintCy et fit vœu
que si elle était guérie au jour de sa fête y elle lui porterait
cejour-lày pour ofrandcy des yeux de cire du poids d*une livre ^
et que toute sa vie, à la même époque, elle lui offrirait un
ciergCy par reconnaissance. Aussitôt qtCelle eut fait ce vœUy
elle sentit immédiatement une amélioration dans son état; le
jour de la fête de la Sainte, jour par elle fixé, elle se trouva
guérie totalement, et ne ressentit plus jamais cette douleur.
Elle fut fidèle à sa promesse, et tant qu'elle vécut, elle accom-
plit exactement son vœu.
Dans la ville de Saint-Maximin, il y avait une femme qui
était devenue presque aveugle par suite d'un terrible mal
d'yeux ; ses yeux semblaient toujours pleins de sang, tant ils
étaient vermeils ; et elle en était arrivée à ne plus y voir.
Elle passa de longs jours dans une pareille position, éprouvant
souvent de grandes douleurs.
Une nuit que ses souffrances étaient plus fortes que d^ ordi-
naire, elle était assise dans son lit, ne pouvant y trouver de
repos en aucune manière, et elle s'abandonnait au désespoir.
Il lui semblait impossible qu'elle recouvrât la vue, et personne
ne savait lui indiquer un remède qui lui fît du bien. Pendant
qu'elle était livrée à ces tristes pensées, elle se souvint de la
Sainte, et commença à l'invoquer ardemment, en versant des
larmes. Et voilà qu'elle sentit soudain une main qui lui passa
228 LI VIDA DE LA BENAURADA
e de mantenent illi vi claramens, e aitan tost li dolors
fon cessada.
1 3 . Adoncs li femena esperduda de gauch demandet
qui era, ni [qui] Tavia garida. E fon li respondut :
M, Doucelina de Dinnha ; e vai a son sépulcre. » E vi la
davant si, am très donnas beguinas ques annavan amb
ella. E pueis tostemps li femena li era mot devota ; e
tenc lonc temps, cant venia a Marsella, premieramens
a son sépulcre era sos romavajes. E pueis d aqui enant
aquell mal non senti.
14. Esdevenc si ques una donna de Robaut, el co-
vent de Marsella, fonn fort greumens malauta entro
la mort ; en tant ques hom las huliet, e neis ques avia
perdut la paraula, e totz seinnhals avia de mort, e a
vista de totas planamens s'en annava. E adoncs, una
de lains, am grans lagremas, det dels ginols en terra, e
avoquet la Sancta, e li fes alcun vot per la salut d'a-
quella. Aqui mezejs comenset a parlar, e aquella nuech
illi atermenet, ell febres la laisset, e fon del tôt garida.
i5. Donna Laura d'ieras, el Robaut d'Ieras, fon mot
greumens malauta per enâament del coll e de la cara ;
e li meje si desesperavan de sa vida. Adoncs, li filh^
malauta, denfra son cor, reclamet Tajuda de la benau-
rada maire, e am gran devocion reques de las reliquias
sieuas. E aporteron li un det de la sancta verge, lo cal
illi près am gran reverentia. E am gran fe e devocion,
li malauta lo pauzet denfra sa boqua, el luoc on prin-
cipalmens sentia la dolor ; car gran confizansa avia de
garir per lo sieu aitueri. E en a[i]ssi li filha devota re-
ceup sanitat dezirada, per los meritis de la sancta mai-
re, en la quai avia gran fe e gran esperansa. E Tenfla-
dura del cap, e del col, e de la cara, per aviament de
SANCTA DOUCELINA. 229
sur les y eux y et tout d'un coup elle y vit clairement ^ et la dou-
leur qu'elle endurait cessa, aussitôt.
Alors cette femmCy transportée dejoie^ demanda qui était
celle qui V avait guérie. Et il lui fut répondu : • Cest Douce-
Une de Digne ; va-t'en à son tombeau. » Et elle la vit devant
elle y suivie de trois dames béguines qui f escortaient. Depuis
lors y elle eut toujours beaucoup de dévotion pour elle ; et pen-
dant longtempSy quand elle venait à Marseillcy elle allait y
avant toutes choseSy en pèlerinage à son sépulcre. Du restey
elle ne souffrit plus jamais de son mal.
Il arriva encore quune béguine de Roubaudy du couvent
de Marseille y fut très gravement malade y et près de mourir.
On lui donna P extrême-onction ; elle avait mime perdu la pa-
role y et présentait tous les symptômes dune mort prochaine y
s y acheminant à grands paSy à la vue de tous. Alors y une de
ses compagnes se mit à genouXy en versant beaucoup de larmes y
invoqua la Sainte y et lui fit un vœu pour le salut de la malade.
A V instant mime y celle-ci commença à parler; avant la fin de
la nuit y son mal disparut y la fièvre la laissayCt elle fut guérie.
Madame LaurCy dHyèreSyfut aussi beaucoup malade dans
le couvent de Roubaud dHyèreSy dune enflure au cou et à la
figure : les médecins désespéraient de sa vie. En cet état y la
malade réclama dans son cœur l'aide de la bienheureuse mire y
et demanda avec dévotion qu'on lui donnât de ses reliques. On
lui apporta donc un doigt de la pieuse viergey qu'elle reçut
avec un grand respect. Et guidée par sa foi et sa piété y elle se
le mit dans la bouchcy à l'endroit où elle sentait principale-
ment son mal : car elle avait une vive confiance d'être guérie
par le secours de la Sainte. Et y en effet y la dévote fille reçut
sa guéri son par les mérites de la sainte mère y en qui elle avait
mis toutes ses espérances. L'enflure qui avait envahi sa titCy
son cou et s a figure, se dissipa par le détournement des humeurs
23o LI VIDA DE LA BENAURADA
Tumor corrompuda, s'en parti, e pueis semblant greuge
non senti.
i6. Una fiiha d'un rie home de Marsella ques avia
nom en Bertolmieu {fol. 92 ) Martin, fon mot greu-
mens malauta de febre continua mot afortida ; e era li
petita d'un an. E ac .v. postemas l'enfas sobre son
cors, las quais non si podian esclatar, e partian li lo
cor. Ni negun conseil non hi podian hom penre ; car
mejes en Tenfant non podian obrar, ni neguna persona,
per razon de la gran tenreza ques avia en si. E tut li
meje jujavan la per morta, dizent qu'en neguna manie-
ra, per forsa de natura, non podia escapar. E en aissi .
Tenfas fon fort greujats, en tant qu'a la mort fon ; e a
vista de totz illi fazia los tratz ; e certamens breumens
la crezian sebelir.
17. Le paires e li maires torneron si am gran devo-
cion, reclamant l'aitueri de la Sancta ; e voderon la li,
que si la restaurava, ni illi vivia tant, passât los pre-
miers ans, la metrian a Robaut. Meravilloza cauza de
la bontat de Dieu! Âqui mezeis ques agron fach lur
vot, l'enfas près mellurier, totas las postemas sopta-
mens s'esclateron , el febres s'en annet, e fon del tôt
garida.
18. Autras ves, aquell mezeus enfant, ques apellavan
Alaieta Martina, ho Raolina, cant fon d'etltorn .11. ans,
fon mot greujada per greu enfermetat, si que tota en-
flet, e ac tan gros lo ventre, que del tôt semblava li de-
gues esclatar. E era quais tota blava; e avia mais de .v.
jorns que non avia tetat, ni neguna ren près ; e plana-
mens moria, e a vista de totz que la gachavan, fort
greumens la mort illi penava.
19. E las donnas de Robaut tramezeron li d'un'aiga
SANCTA DOUCELINA. 23 1
corrompues, et depuis lors, elle ne se ressentit plus de cette
grave maladie.
La fille d'un riche habitant de Marseille , nommé Barthé-
lémy Martin^fut très grièvement malade d'une fièvre continue
des plus violentes : c'était une petite enfant d'un an. Elle
avait sur son corps cinq abcès qui ne pouvaient arriver à ma -
turitéy et qui la mettaient aux abois. On ne savait plus quel
parti prendre à son égard, car à raison de la grande faiblesse
de l'enfant y ni les médecins, ni personne autre, n'osaient faire
sur elle aucune opération. Tous les médecins jugeaient la ma-
ladie mortelle, disant que, par les efforts de la nature, elle
ne pouvait en aucune manière en échapper. L'enfant fut donc
accablée par le mal, et réduite à F extrémité. On voyait déjà
en elle les spasmes de la mort, et Pon croyait qu'il faudrait
bientôt l'ensevelir.
Alors, son père et sa mère s'adressèrent dévotement à la
Sainte, et réclamèrent sa protection ; lui promettant que, si
elle la sauvait et lui conservait la vie, ils la mettraient, quand
elle serait en âge, dans sa maison de Roubaud. Que la bonté
de Dieu est admirable ! A l'instant même où ils eurent fait
leur vœu, r enfant se trouva mieux, tous ses abcès s'ouvrirent
subitement, la fièvre disparut, et elle se trouva parfaitement
guérie.
Une autre fois, cette même enfant, que F on nommait
Alaiette Martin, ou Raoline, étant à Fâge d'environ deux
ans, tomba dans une grave maladie. Elle se trouva toute
enflée, et son ventre était devenu si gros, qu'il semblait devoir
éclater. Elle était presque toute livide ; depuis plus de cinq
jours elle n'avait pas pris le sein de sa mère, ni reçu de nour-
riture; elle se mourait, et au jugement de tous ceux qui la
veillaient, la mort ne pouvait tarder.
Cependant les dames de Roubaud lui envoyèrent de l'eau
232 LI VIDA DE LA BENAURADA
en la quai avian lavât un dét ques era de la Sancta,
qu'ellas avian encastrât en argent. E mantenent quel
maires li ac abeurat Taiga, Tenfas comenset a garir, si
que denfra .m. jorns fon tota dezenflada, e pueis gari
del toty cella que cascun jorn la crezian sebelir.
20. D'aqueiraiga mezesma bec una serveiris de Ro-
baut^ ques avia nom Douceta^ li quais près de dos ans
avia sufert mot greu malautia {fol. 93) de ventrell, si
que ren que manjes non podia dejestir. E era a tal ven-
guda, que a penas podia manjar ren, ni recebre ; que
semblant li era fos tota enfla, en tant qu'illi non si po-
dia dinar, ni si podia caussar. E sequava tota de gran
malanansa que sufria, e en aissi e illi morinava.
2 1 . E negun conseil non podia atrobar que ren li
profichessa; e tôt cant ill fazia de medecina, ni per con-
seil de mejes, ades pus fort greujava, e adoncs n'avia
pietz. E pueis qu'ill ac begut am gran devocion d'a-
queiraigua en la quai le detz de la sancta maire era
agutz muUatz, aquella nuech mezesma, ill fon dell tôt
garida, e recobret manjar tantost, e que si descausset.
E avia en .i. an e plus malavejat ; e pueis d'aqui enant
non sufri negun greu je d'aquella malanansa.
22. Maragda Porcelleta, beguina de Robaut, ques
era nessa de ma donna Felipa, li quais donna lonc
temps fon majors prioressa e regeiris d'aquell sant esta-
ment, e aquilli dousella avia greu malautia, en tant que
sovenieramens li toUia lo parllar. E entre motz d'au-
tres mais divers qu'illi avia, avia sanglotz tan grans
que de mot lueinh Tauzia hom sanglotir. E neguns
mejes non la 'n podia garir. E bec de Taiga que las au-
tras bevian, en quel detz de la Sancta era agutz lavatz.
E de mantenent que n'ac begut, per vertut de la sancta
SANCTA DOUCELINA. 233
dans laquelle elles avaient trempé un doigt de la Sainte^
gardé chez elles dans un reliquaire d'argent. Et dès que sa
mère lui eut fait boire de cette eau^ P enfant commença à aller
mieux ; en trois jours elle fut toute désenflée^ et celle que Pon
croyait ensevelir bientôt^ reçut une complète guérison.
On donna à boire de la même eau à une servante de Rou-
baudy nommée Doucette ^ qui souffrait cruellement^ depuis deux
anSy d'une maladie d'estomac^ ne pouvant rien digérer de ce
qu'elle mangeait. Elle en était venue au point de ne pouvoir
prendre^ ni retenir aucun aliment. Il lui semblait être toute
enflée y et elle ne pouvait ni s' incliner y ni se chausser. Elle se
desséchait donc par suite de ses souJffranceSy et elle se voyait
ainsi mourir.
Elle ne recevait d'aucune part un conseil salutaire ; toutes
les médecines qu'elle prenait y tout ce que les médecins ordon-
naient y la rendaient plus maladey et elle n'avait plus de force.
Mais dès quelle eut bu avec dévotion de cette eau dans la-
quelle avait été trempé le doigt de la sainte mère, dans la nuit
même y elle se trouva tout-à-fait guérie ; elle recouvra immé-
diatement r appétit y et elle put se déchausser sans Vaide de
personne. Elle avait été malade pendant plus d'un an ; mais
depuis ce moment y elle n'eut plus à souffrir de ce mal.
Maragde de Porcellety béguine de Roubaud, était la nièce
de madame Philippine de Porcellety qui fut longtemps prieure
majeure et directrice de ce saint institut. Cette demoiselle
avait une grave maladie qui lui enlevait fréquemment l'usage
de la parole; et parmi beaucoup d'autres maux divers dont elle
souffrait y elle était sujette à des hoquets si forts que de très
loin on en entendait le bruit. Aucun médecin ne pouvait F en
guérir; mais elle but y comme les autres y de l'eau dans laquelle
avait été plongé le doigt de la Sainte ; et dès Pins tant qu'elle
l'eut bue y par la vertu de la sainte mère y la fille y trouva le
234 LI VIDA DE LA BENAURADA
maire, li filha ac remedi d'aquell sanglot que li avia
ganren durât, que tantost la laisset.
23. Autra ves, aquill douzella ac perdut la paraula,
car aquill malautia tirava a[i]ssi la lenga que tota s'en
intrava lains el gargasson, si que am penas la podia
hom ni vezer ni toquar ; e avia .nu. joms que non avia
parlât. E con s'aprobenques le jorns de la rennem-
bransa que las donnas fan cascun an a la sieua honor,
totas las donnas eran desconsoladas, de gran compas-
sion [fol. 94) ques avian az aquella. E requerian hu-
milmens, am devotas preguieras, la sancta maire,
qu'illi per sa pietat fezes gracia a la fîlha^ con az aquell
jorn sieu la poguessa honrar, ez acabes am Dieu que li
rendes la lengua, e cobres la paraula.
24. Cant venc lo sapta al vespre, aquilli am celenci,
que non podia parlar, fazia alcunas obras az onor de la
Sancta^ e dizian li las autras agues gran fe en ella ; que
per sert si crezian ques illi la garria. lUi sennava lur e
mostrava per signe, que ferma fe avia ques al sieu jorn
cobrera sa paraula. Ab tant, e una dis, quais tota en-
paciens : m Veramens, gloriosa maire, non en serai pa-
gada, si davant la lesson de la taula, deman, illi non a
parlât, per tal que plus alegramens puscam, so dis,
auzir legir la vostra vida ; » ques aquel jorn si dévia
legir de novell en covent.
25. Cant venc la nuech après ques aisso fon agut,
aquil Maragda, que non podia parlar, mens que dor-
mia, en sompni ill auzi una voutz que li parlava mot
benignamens e am gran compassion, e dizia li : « Sa-
pias, Maragda, que per las grans oracions que son
fâchas per tu, Dieus ti rent ta paraula; e cant ti despe-
reisseras, trobaras ti que tu poiras parlar. E parlaras,
SANCTA DOUCELINA. 235
remède à rinfirmitê qui Pavait si longtemps tourmentée^ et
dont elle fut sur le champ délivrée^
Une autre foiSy cette demoiselle avait perdu la parole^ car
la maladie lui tirait la langue en arrière, la faisant entrer
tout entière dans le gosier, de sorte qu^on pouvait à peine la
voir ou la toucher. Il y avait quatre jours qu'elle n'avait pas
parle. Et comme Pon s'approchait du jour de la commémoraison
que les béguines célèbrent chaque année en F honneur de la
Sainte, toutes ces dames étaient désolées, à cause de la com-
passion qu'elles avaient pour elle. Et elles supplièrent hum-
blement et dévotement la sainte mire, d'avoir pitié de sa fille,
et de lui faire la grâce qu'en ce jour elle pût l'honorer, en ob-
tenant de Dieu qu'il lui rendît la langue, et qu'elle recouvrât
la parole.
Quand arriva le samedi soir, la malade, qui ne pouvait pas
parler, faisait en silence quelques oeuvres de piété en P honneur
de la Sainte, et les autres lui disaient d'avoir confiance en
elle, parce qu'elles croyaient qu'elle la guérirait. Elle, de son
côté, leur témoignait par des signes qu'elle espérait recouvrer
la parole, le jour de la fête. Cependant une de ces dames, ne
pouvant se contenir, se mit à dire : « En vérité, glorieuse
mère, je ne vous en tiendrai pas quitte, si demain, avant qu'on
se mette à table, elle n'a parlé, afin que nous puissions, avec
plus de joie, entendre lire votre vie. » Cest ce jour-là, en
effet, qu'on devait la lire pour la première fois au couvent.
Dans la nuit qui suivit ceci, ladite Maragde, privée encore
de la parole, entendit pendant son sommeil une voix qui lui
dit, avec beaucoup de douceur et une profonde compassion :
Sache, ma fille, que par suite des grandes prières qui ont
été faites pour toi. Dieu va te rendre la parole. Lorsque tu
t'éveilleras, tu t'apercevras que rien ne t'empêche plus de
parler. Et tu conserveras P usage de la parole jusque lapro-
236 LI VIDA DE LA BENAURADA
sa dis, entro la festa que deu esser ara de Nostra Don-
na. » So era a Tuchen jorn.
26. a Mais ieu ti fas saber^ sa dis après am gran
compassion, que non trigara .v. jorns après la festa de
la maire de Dieu, que tu Tauras perduda ; en tal ma-
niera que lassa seras, cant la recobra ras. E tornara
s'en hom a ganren de santz^ e motz n avocaran ; e sa-
pias que per negun ta paraula tu non recobraras, tro
que Dieus per sa volontat la ti renda. E estaras en tant
ques hom sera totz dezesperatz que jamais non parles ;
mais finalmens tu la recobraras. »
27. Aquil non vezia la persona que li parlava, mais
auzia la pa-( fol. 95)-raula. E tantost en son cor en-
tendet quel sancta maire era cella que li parlava, la
quai illi, la nuech, denfra son cor avia réclamât, e las
donnas que la pregavan devotamens per ella, ques
aquell jorn li rendes la paraula. Ab tant, si desperec, e
trobet si quel lengua li era tant creguda que leugiera-
mens podia parlar. E fach premieramens lo seinnhal
de la cros, illi sonet sa donna ma donna Felipa, ques
era maire sieua e de totas las autras. E adoncs e illi si
levet, e venc s'en a las autras, e mot alegramens e
illi lur dizia con sa paraula li sancta maire li avia
rendu t.
28. E en aissi con li fon dich el sompni, parlet tôt
aquell temps que H Sancta li ac determenat. E pueis
estai vet li, que en aissi cant illi li ac dich, al sinquen
jorn de Nostra Donna, ac perdut la paraula ; la quai
non recobret de mais de .vi. semanas, per negim[s]
santz a qui ellas si tornessan, entro que plac a Dieu
quel rendet lo parlar.
29. Motas autras personas gariron per la semblant
SANCTA DOUCELINA. lij
chaîne fête de Notre-Dame. » Or cette fête arrivait huit
jours aprh.
« Mais je te fais savoir aussi ^ dit-elle d^une voix compa-
tissante^ que cinq jours ne se passeront pas après la fête de la
mère de Dieu^ que tu l'auras déjà perdue. Et tu seras bien
découragée quand tu la recouvreras de nouveau. On s^ adres-
sera à beaucoup de saints ^ on les invoquera pour toi ; mais
sache bien qu^ aucun ne te fera recouvrer la voiXyjusqu'à ce
que Dieu, dans sa bonté, te la rende. Et tu F attendras si
longtemps, que tout le monde désespérera de te voir jamais
parler; mais finalement tu recouvreras la parole. »
Maragde ne voyait pas la personne qui lui parlait, mais
elle entendait seulement sa voix. Et elle comprit sur le champ
que celle qui lui annonçait ces choses était la sainte mère, à
laquelle elle s* était adressée cette nuit même, du fond du cœur,
et que ses sœurs priaient dévotement pour elle, afin que la
parole lui fût rendue ce jour-là. Sur ce, elle s'éveilla, et elle
trouva que sa langue s'était assez allongée dans sa bouche
pour qu'elle pût parler un peu. Elle fit d'abord le signe de la
croix sur elle ; ensuite elle appela madame Philippine de Por-
cellet, qui était sa mère, et la mère de toutes les autres. Et
elle se leva, et s'en vint trouver ses compagnes, et leur raconta,
avec une vive joie, comment la sainte mère lui avait rendu la
parole.
Ainsi qu'il lui avait été dit en songe, elle parla durant
tout le temps que la Sainte avait précisé ; et puis, c'est-à-dire,
le cinquième jour après Notre-Dame, comme la Sainte le lui
avait dit, elle perdit de nouveau la parole. Et elle ne la re-
couvra pas de plus de six semaines, quelques prières que l'on
adressât aux saints pour elle ; mais à la fin, il plut à Dieu de
lui rendre la faculté de parler.
Beaucoup d'autres personnes reçurent leur guérison de la
238 LI VIDA DE LA BENAURADA
maniera^ que cant bevian de l'aigua en que le detz de
la sancta maire era agutz muUatz, eran de mantenent
garidas de quallqu'enfermetat que fossan treballatz.
3o. Uns homs de Marsella era de mot mala vida, en
tant que quais sembiava, per aquell greu peccat, que
fos fora del sentz. El paires e li maires eran mot tre-
ballat, e neis tut li amie ; car a Dieu e a totz era mot
dezobediens. Ni non si connoissia, ni sabia que si fezes,
ni volia res entendre ; car totz era erratz ; e avia ganren
persévérât en aquell mal. Mens que li amie eran en
aissi tut treballat d'aquest, fon lur donat, per gran de-
vocion, de las relliquias de la Sancta. E li parent plen
de dolor prezeron las relliquias, e am pleniera fe pau-
zeron las el vestir que portava, fermât en tal maniera
qu'ell non ho connogues.
3i. E de mantenent qu'ell las ac sobre si^ per la
vertut de Dieu e ell si reconnoc {fol. 96) ses plus
d'alongui, e tornet si a Dieu^ am gran dolor de cor
dels mais que fach avia, e esmendet sos tortz. E tot'a-
queiraul vida de mantenent e ell gitet de si^ e pueis
d^aqui enant visquet mot justamens^ ni tornet en los
mais ; ans fon obediens a paire e a maire ^ e fes ben
sas fazennas, e mori lialmens.
32. A ganren de personas a Dieus fach gracia de
melliurar lur vida^ e gitatz de peccat, per los meritis
de la Sancta, cant de bon cor s'en tomavan az ella. E
diversas vegadas es aguda proada qu'especials reme-
dis es li Sancta d'arma desconsolada, cant en sa des-
consolacion la vol hom reclamar; e que hubertamens
cpnsola e ajuda en trebals esperitals, cant hom s'en
torna az ella.
33. Uns homs era devotz a la Sancta, e sovenniera-
SANCTA DOUCELINA. lig
mime manière ; car juand elles buvaient de Veau dans laquelle
on avait mis le doigt de la sainte mère, elles étaient aussitôt
guéries des infirmités dont elles avaient à souffrir.
Il y avait à Marseille un homme qui menait une fort mau-
vaise vie, et par suite de ses actes coupables ^ il semblait avoir
perdu la raison. Son père et sa mère en étaient fort affligés,
ainsi que ses amis ; car il désobéissait à Dieu, et il désolait
tout le monde. Il ne se connaissait plus, ne savait pas ce quil
faisait, et ne voulait écouter personne, étant complètement dé-
voyé ; et il y avait longtemps qu*il vivait de la sorte. Tandis
quil était ainsi pour les siens un sujet de grande affliction, on
donna à ceux-ci des reliques de la Sainte. Les malheureux
parents les reçurent avec une ferme confiance, et les placèrent
dans les vêtements de leur fils, cachées de manière quil ne pût
pas s'en apercevoir.
Aussitôt que cet enfant prodigue eut sur lui ces reliques, il
se reconnut, par un effet de la puissance divine ; son cceur
revint à Dieu, il conçut le plus vif repentir de ses fautes, et
fit pénitence du mal quil avait fait. Il abandonna la vie cri-
minelle quUl avait menée, vécut depuis lors d* une façon irré-
prochable, et ne retourna plus au péché. Il mourut enfin
chrétiennement, après avoir réjoui ses parents^ et tenu une
conduite exemplaire.
Dieu, par les mérites de la Sainte, a fait à beaucoup de per-
sonnes la grâce de changer de vie, et de quitter le péché, lors-
qu'elles s* adressaient à elle de bon cœur. En diverses circons-
tances, il a été reconnu que la Sainte est le refuge spécial des
âmes désolées, lorsque dans leur désolation elles veulent l'ap-
peler à leur aide ; et qu'elle console et secourt manifestement
dans les afflictions spirituelles, quand on a recours à sa pro-
tection.
Un homme était fort dévot à la Sainte, et venait fréquem-
240 LI VIDA DE LA BENAURADA
mens venia a la glieza^ vesitar son sépulcre. E cant
venc una nuech, soptamens lo près greu malautia, en
tant que tota nuech lo gacheron per mort las gens de
son hostal. E semblava que fos fora del sentz, en aissi
si viutava per tôt Talberc, que nol poçlîan tenir, e volia
si gitar de Tescalier avall. E non parlava, mais fazia
tan greu brams, que semblava que le cor li partis.
Aquest treball duret breumens tota la nuech ; e non
podian entendre quain mal el s'agues, mais crezian si
que fossa enrabiatz, segon que pareissia.
34. Cant ac aisso durât gran temps, en tant que li
moUers e tut n'eran mot afligit, e neis totz espautatz, e
ell fes un gran bram, e cridet autamens : « Sancta Dou-
celina, ajuda mi. » E neis denfra son cor dis que la re-
clamava, cant non ho podia dire. E de mantenent que
ell Tac mentauguda, e ell trobet remedi e verai gari-
ment ; que gitet per la boqua tôt lo vérin, ho la pos-
tema que li dava treball, e fon de! tôt desliures, e ga-
ritz, e sanatz. E non vole esser le prozoms desconnois-
sens del benifici ques avia receuput ; mais aquieus que
fon garitz del mail, lo matin s'enn annet a la Sancta
por-(/o/. 97)-tar son estadall.
35. Fraire Pellegrin Repellin, lo quai li Sancta avia
garit del despoderament de totz sos nembres, qu'era
contratz de sa nativitat, cant per la vertut de Dieu el
fon garitz e eforeissatz, en aquell temps li sancta fe-
mena fes vodar a la maire qu el fora fraire menres, e
filh de sant Frances. E can tost fon d'état, fon receu-
putz a Torde ; le quais perseveret, que fon pueis pre-
dicaires, e lonc temps confessor, e fon chantres alcun
temps de Marsella.
36. E estant en aquell covent, recomptava motz mi-
SANCTA DOUCELINA. 241
ment à P église y visiter son tombeau. Or il arriva qu'une nuit,
il fut pris tout à coup et une si grave maladie y que les gens de
sa maison le regardèrent toute la nuit comme mort. Il parais^
sait devenu fou ; il se roulait par terre dans toute la maison ;
on ne pouvait plus le tenir y et il cherchait à se précipiter du
haut de P escalier en bas. Il ne parlait plus y mais il faisait
de tels hurlements qu'on aurait dit quil allait mourir. Toute
la nuit se passa dans ces transes y et personne ne pouvait com-
prendre quel mal il avait ; mais on croyait qu'il était enragé^
et les apparences étaient telles.
Lorsque cela eut ainsi duré longtemps, au point que sa
femme et tous les siens étaient dans la douleur et r épouvante,
il poussa un grand cri y et dit à haute voix : « Sainte Douce-
Une y venez à mon secours! » Et il certifia depuis y quil Pavait
invoquée de cœur y tandis quil ne pouvait parler. Mais dès
qu'il eut prononcé son nom, il trouva le remède et la guérison
de son mal; il rejeta par la bouche tout le venin, ou Phumeur
qui le faisait souffrir y et il fut délivré de toute douleur y et
entièrement guéri. Il ne voulut pas se montrer ingrat pour le
bienfait qu'il avait reçu ; mais dès que le mal eut cesséy dans
la même matinée y il s'en alla porter son offrande au tombeau
de la Sainte.
Frère Pellegrin Repellin était cet enfant que la Sainte
avait guéri de l'impuissance de tous ses membres, car il était
né tout estropié. Au moment où il fut guéri et redressé par la
puissance de Dieu, la sainte femme fit promettre à sa mère
qu'il serait frère mineur, et fils de saint François. Il fut en
effet reçu dans P ordre, lorsqu'il eut Page requis. Ily persévéray
devint prédicateur y exerça pendant de longues années le mi-
nistère de la confession , et fut quelque temps chantre au
couvent de Marseille.
Pendant qu'il y résidait^ il racontait beaucoup de miracles
16
242 M VIDA DE LA BENAURADA
racles e motas gracias que Dieus li avia fach per los
meritis de la sancta maire, après lo sieu traspassament.
E dis que cant ell fon de temps d'întrar en Torde, ell
avia un fraire seglar, le quais non volia per ren que fos
fraire menor, ans volia que fos monegue. E esdevenc
11 en aissi.
37. Un jorn, ell Tenmenava al monestier de Sant Ve-
tor, per far lo recebre lains ; e ell annava la forssatz,
pertemensa dell fraire. Soptamens senti tan gran dolor
en Faurella, la quall per vertut de la Sancta era agutz
sanatz ; e on mais annava enant, ni mais s'aproben-
quava del monestier, plus li creissia aquilli doiors.
Can tost intret en la gleiza dels monegues, quell pense-
ron vestir, l'aureila, e le cois, el gargasson, li enflet tan
fort, ques a penas poc parllar, e tomet s'en.
38. E cant fon a maison, e ell non poc parlar, tro
que si fon reconnegutz del vot quel Sancta li fes far.
E tornet si az ella denfra son cor, prepauzant (i) e vo-
dant, que s'illi lo garia, nil reridia lo parllar, de tôt son
poder ell compliria lo vot d'intrar en Torde de sant
Frances, ques illi avia fach far. E de mantenent ques
ell ac en son cor conceuput aquesta volontat, le cois
e Taurella comenset desenflar, el gargasson si deslieu-
ret tantost, e ell près a parlar.
39. Si que manifesta cauza fon e uberta a totz, ques
en totas manieras li Sancta volia qu'ell atendes lo votz
ques {fol. 98) ill avia fach far. Car do[a]s ves, per la
semblant maniera, lo tomeron del nionestier, que totas
ves li enflava le cols, en aissi cant dich es. E li fraire
non lo volian recebre ; mais cant viron doas ves aquell
(0 Ml. Prepaurant.
SANCTA DOUCELINA. 248
et de grâces que Dieu lui avait faites par les mérites de la
sainte mère, depuis sa mort. Et il disait que lorsqu'il fut au
temps où il devait entrer dans F ordre ^ il avait un frère sécu-^
lier qui ne voulait aucunement qu il fût frère mineur y exi-
geant au contraire quil se fit moine. Et voici ce qui lui
arriva alors.
Un jour y son frère V emmena au monastère de Saint-Victor^
pour Vy faire recevoir; et lui ny allait que par force , et parce
quil avait peur de son frère. Or il ressentit subitement une
très grande douleur à roreille qui avait été guérie par la
vertu de la Sainte ; et plus il allait en avant, plus il appro-
chait du monastère, plus sa douleur augmentait. Quand il
fut entré dans r église, et quon voulut le revêtir de f habit
religieux, roreille, le cou et le gosier lui enflèrent tellement,
qu'il pouvait àj>eine parler; et il dut s'en retourner.
Quand il fut dans sa maison, il ne put dire un mot, jusqu'à
ce qu'il se fût souvenu du vœu que la Sainte lui avait fait
faire. Il tourna alors son cœur vers elle, et lui promit que si
elle le guérissait et lui rendait la parole, il accomplirait le
vœu d'entrer dans l'ordre de saint François, qu'elle avait
elle-même inspiré. Et dès le moment qu'il eut formé en son
cœur cette résolution, son cou et son oreille commencèrent à
désenfler, son gosier fut aussi bientôt débarrassé, et il se remit
à parler.
Il fut manifeste et évident pour tout le monde, que la Sainte
voulait à tout prix qu'il fût fidèle au vœu qu'elle-même avait
fait faire. Car, par deux fois, et de la même manière, on dut
le ramener de P Abbaye, vu qu'à chaque fois son cou s'enflait,
ainsi que nous l'avons dit. De leur côté, les franciscains ne
voulaient pas le recevoir; mais quand ils virent ce miracle
244 LI VIDA DE LA BENAURADA
miracle , non pogron contrastar, mais per reverencia
de la Sancta e de sa promession, van lo recebre a
Torde, e fon fatz fraire menres.
40. Ganren d'autres miracles a fach li Sancta, ii
quall per negligencia non son agutz enquist. Car a mo-
tas personas a Dieu [s] acorregut, e acorre ancaras, per
los sieus meritis, en lurs necessitatz, cant de bon cor
las gens si retornan az ella.
41- Bezenetz sia Dieus per tostemps, car aquisti
vida es venguda a compliment. En la quai s'es mot
mostrada li vertutz de la Sancta, e del[s] sieus meritis,
e li bontatz de Dieu ; car so que ben i es fach, non pot
hom dar a savieza de persona, ni az entendement. Car
motas cauzas i a escrichas e pauzadas, que per sa ru-
deza non entendia : car persona grossiera e ruda, ses
deguna sciencia, s'enn es enpachada. Mais le maistres
de vertatz, que sap totas las cauzas, e miels sap dels
meritis de la Sancta, quais son, ni can grans, que ne-
guna persona, aquell sennher n'es agutz principals fa-
zeires e maistres.
42. Per que, solamens a Dieu pot hom dar so que
ben i es pauzat ; els grans defallimens que hi serian so-
lamens son per la grosseza el non saber de la persona.
Li quais protesta per vertat autamens que neguna
causa non hi a pauzat per son sens, ni del sieu; mais
totas las cauzas hi son pauzadas am vertat, en aissi en-
tieramens con las personas ques ho sabian^ dignas de
fe, en veritat li avian recomtadas.
43. Ni li miracle que hi son pauzat, non son doptos
en ren ; car non n'i a minga escrich que ben non sia
proat, e sauput per las proprias personas a qui eran
agutz fatz, ho am fermas garentias ques ho manifesta-
SANCTA DOUCELINA. 245
deux fois répété y ils ne purent résister y et par respect pour la
Sainte et pour sa promesse y ils F admirent dans leur ordre^ et
il fut fait frère mineur.
La Sainte a fait beaucoup d* autres miracles dont on a né-
gligé de recueillir les preuves. Cary par ses mérites y Dieu a
secouruy dans leurs nécessitésy un grand nombre de personnes,
et les secourt encore y lorsqu'elles se tournent de bon cœur vers
elky pour r invoquer.
Béni soit Dieu à jamaiSy de ce quil nous a permis de ter-
miner cette vie y dans laquelle s'est montrée toute la vertu de la
SaintCy la grandeur de ses mériteSy et la bonté de Dieu. Tout
ce qui s y trouve de bien ne doit point être attribué à la sa-
gesse ni à r intelligence de la personne qui l'a écrite ; car elle
y a mis beaucoup de choses que, par son incapacitéy elle ne
comprenait pas. En effet y la personne qui s'en est chargée est
rude et grossièrey et sans aucune science. Mais le maître de
toute véritéy qui connaît toute chose y et qui sait mieux que tous
les hommes combien grands sont les mérites de notre Sainte y
ce bon Seigneur en a été en réalité le principal auteur et
Finspirateur.
On doit donc rapporter à Dieu seul tout le bien qui s'y peut
rencontrer ; et les grands défauts qu'on y trouveray viennent
de la grossièreté et de F inhabileté de celle qui a tenu la plume.
Laquelle proteste hautement et sincèrement n'y avoir rien
mis qui ait été imaginé par elle. Mais tout y est conforme à
la véritéy tout a été exposé fidèlement y et de la même manière
que le lui ont raconté les personnes dignes de foi qui le savaient
par elles-mêmes.
Les miracles qui y sont relatés ne peuvent donner lieu au
moindre doute ; car on n'en a écrit aucun qui ne soit bien
prouvéy et qu'on n'ait appris des personnes qui les avaient ob-
tenus^ ou de témoins irrécusables qui attestaient ce qu'ils
246 LI VIDA DE LA BENAURADA
van, que de lurs huols [fol. 99 ) avian vist e auzit. E a
tolre tota duptansa, aguem per sagrament, per que ren
non hi dupti, que so que n'es escrich, es dich per ve-
ntât. Car ganren d'autres miracles n'avem laissatz estar
quels aviam per las proprias personas ; car non aviam
pron fermeza de garentias , ho sagrament , non los
avem escritz.
AlSSI FENISSON LI MIRACLE DE LA SaNCTA, DELS CALS
SI A DiEUS GRAZITZ, E ARA E TOSTEMPS. AmEN.
XVI,
1 . Ar aian gauch las filhas de tan honrada maire,
sobre digna de tôt ressemblament. E alegron si fort en
Nostre Seinhor, car las ha apelladas al sieu sant esta-
ment, seguir las sieus pezadas, e sa perfeccion. Ar s'es-
forson las filhas de ressemblar lur maire.
2 . Rennembri lur quain cap an agut ; que certamens
de nostres temps non fon anc miellers femena, ni plus
complida en totas vertutz. Car en ella fon tota perfec-
cion complida, ques anc non comenset en neguna ver-
tut, que non la consomes.
3. Car ill era plena de savieza esperital, e paura d'es-
perit ; e en gracia de Dieu fon sobeirana, en humiiitat,
soteirana.
4. En aversitatz e en despietz era paciens, e mot
SANCTA DOUCELINA. 247
avaient vu de leurs yeux. Pour enlever tout soupçon y et pour
que personne n^ hésite à les croire^ nous faisons serment que
tout ce que nous en avons dit est véritable. Nous avons laissé
de côté bien d^ autres miracles que nous tenions de ceux qui en
avaient été F objet ; mais comme ils n'étaient pas assez ga-
rantis par de bons témoins y ou par le serment y nous n avons
pas voulu les écrire.
Ici finissent les miracles de la Sainte, desquels
Dieu soit loué, maintenant et en tout temps. Amen.
EPILOGUE
Que les enfants d'une mère si admirable y et si digne d^être
imitée y se livrent maintenant à la joie ! du* elles se réjouissent
en Notre Seigneur y qui les a appelées dans son saint ordrCy
pour suivre ses traces et aspirer à sa perfection ! Que les filles
s'efforcent de ressembler à leur mère !
Qju* elles n'oublient jamais quelle mère elles ont eue ; car
certainement y on na pas vu de nos jours une femme meilleure y
et plus accomplie dans toutes les vertus. Il y eut en elle la
perfection la plus sublime y et elle ne s'exerça en aucune vertUy
sans la posséder souverainement.
Elle était pleine de sagesse spirituelUy et pauvre d'esprit;
supérieure à tous par l'abondance des grâces divines, au-
dessous de tous par l'humilité.
Elle était patiente dans les adversités et les mépriSy et
248 LI VIDA DE LA BENAURADA
suaumens ho portava. En sas tribulacions e en sas
afliccions s'alegrava, e trop agradans si rendia.
5. Non metia s'esperansa en las falsas riquezas, mais
en la sancta paupertat ; per que tota ren li aondava.
Non metia son cor ells fais delietz del mont^ mais el
sobeiran règne.
6. Fugia totz plazers temporals, e aorria totas ho-
nors, e tôt Terguell del mont.
7. Razon seguia, e amava vertat. Contra totas pesti-
lencias de peccatz era afortida.
8. En repenre e en castiar era terribla; en correccion,
drechuriera, e en punir, aspra e autoroza,
g. A far misericordia mot aparellada, en humil re-
pentiment era mot piatoza.
10. En amenestrar e en consolar era mot benigna,
{fol. 100) suaus e pasibla si rendia. A totas era de gran
benignitat, e meravillozamens cumenals.
1 1 . Honrava las personas antigas e majors. Amava
son pruesme, en caritat de Dieu, aissi cant si mezesma.
12. Am los treballs era treballada, e non era pare-
zosa d'ajudar lur. Am los quaitius e am los afligitz era
afligida.
i3. Dels paures avia cura, los malautes servia,
aquels avia acostumatz de vezitar am meravilloza
compassion.
14. A tota res ajudava per Dieu, e en aisso era mot
engoissoza, cant, az aquo, a far segon son gran désir
non si trobava poderoza.
i5. En oracion era mot devota; en devocion, plus
affectuosa.
16. En amor de Dieu era sobre ardens; en contem-
placion, fervens.
SANCTA DOUCELINA. 249
supportait tout avec douceur. Elle se rejouissait dans ses tri-
bulations et dans ses afflictions^ et s^y complaisait.
Elle ne mettait pas ses espérances dans les richesses trom-
peuses^ mais dans la sainte pauvreté; aussi tout lui abondait.
Son cœur ne s* attachait pas aux fausses délices du monde^ mais
au royaume céleste.
Elle fuyait tous les plaisirs temporels ; elle abhorrait les
honneurs et tout F orgueil du siècle.
Elle suivait la raison^ et aimait la vérité. Elle était ferme
et forte contre la peste du péché.
Elle était terrible pour reprendre et châtier y juste dans
ses corrections y pleine de sévérité et d^ autorité en punissant.
Toujours prête à faire miséricorde ^ elle était remplie de
pitié pour r humble repentir.
Son administration et sa manière de consoler étaient douces ^
suaves et paisibles. Elle avait une grande bonté pour toutes^
et une égalité d'humeur admirable.
Elle honorait les personnes âgées ^ et les supérieurs. Elle ai-
mait son prochainypour F amour de Dieu, autant qu elle-même.
Elle soufrait avec ceux qui étaient dans la souffrance, et
ne s'épargnait pas pour les aider». Elle compatissait aux maux
des captifs et des affligés.
Elle prenait grand soin des pauvres, elle servait les ma-
lades, et avait l'habitude de les visiter avec une merveilleuse
compassion.
Elle secourait tous les malheureux pour Dieu, et était dans
une grande angoisse, quand elle n'avait pas le pouvoir de faire
ce quelle aurait désiré.
Elle aimait beaucoup l'oraison, et était tris affectueuse
dans sa dévotion.
Dans r amour de Dieu elle était très ardente, et très fer-
vente dans la contemplation.
25o LI VIDA DE LA BENAURADA
17. De penre martiri plus aparellada, e mot deziroza
s'en mostrava.
18. Entenduda era en so que fazia, e studioza en
legir e en orar ; en dire sas oras era mot atenduda.
19. En caritat plus gracioza, en neteza plus pura, en
totas cauzas plus honesta.
20. A tota ren piatoza, en totas vertutz plus per-
fîecha.
2 1 . Car ill era plena de gran constancia e de gran
fermeza, e non era movens ni de leu cor. Car anc pus,
mes sa man a Taraire de Dieu, non retornet a tras de
sa perfeccion, en sa entencion, ni en sa obra, ni cant
a son dezirier. Per que, li grans beutatz de pura cas-
titat, el grans nobleza de sa vergenitat, foron en ella,
que giteron flors blancas, que son a Dieu de mot suau
odor.
22 . Veraiamens pot dire quel mont a mesprezat am
totz SOS ornamens, per la amor de Crist, lo quai ves
ara, en lo quai a crezut, lo quai tostemps ses terme ha
amat, e quist ab tota sa vertut. Per que en paradis,
ses terme, ab Dieu ques a amat e dezirat, s'alegrara
tostemps, ses fin.
23. O quan meravilloza fon aquist femena, qu'en
miei de las neblas del mont resplandi, aissi con Testela
matinals qu'es apellada Lucifer! Car decasset totas
tenebras d'errors, e luzi per novellas (fol. iOi) manie-
ras d'onestat, las quais ill atrobet. E li sieu rai d'onestat
si son estendut per las partidas de Prohensa, e* neis
fora Prohensa, e an alumenat diversas gens ; e per la
sieua caritat, las ha tiradas al sieu sant estament, per
son heissemple.
24. Veraiamens pot dire, en lo comensament de sa
SANCTA DOUCELINA. iSi
Elle était toute prête à souffrir le martyre^ et en témoignait
souvent le plus vif désir.
Elle s'appliquait à tout ce qu'elle faisait ^ surtout à la lec-
ture et à la prière y et était très attentive en disant ses heures.
Elle était pleine de grâce dans sa charité y d^ innocence dans
sa puretéy d^ honnêteté en toutes choses.
Bonne pour tout le monde ^ elle était d'une perfection accom-
plie dans toutes les vertus.
Elle était douée de beaucoup de constance et de fermeté^ et
n'avait point un cœur mobile et léger. Depuis qu'elle eut mis
la main à la charrue y pour servir Dieu, elle ne regarda ja-
mais en arrière y et voulut être parfaite dans ses pensées ^ dans
ses œuvres et dans ses désirs. Et F on vit en elle la grande
beauté de la chasteté la plus pure y et la grande noblesse de la
virginité, qui produisirent des fleurs d'une blancheur écla-
tante, et d'une odeur suave devant Dieu.
Elle peut bien dire en vérité qu'elle a méprisé le monde
avec toutes ses pompes, pour F amour de Jésus-Christ^ qu'elle
voit maintenant, en qui elle a cru, qu'elle a toujours aimé sans
bornes, et cherché de toutes ses forces. Aussi jouir a-t-elle en
paradis, avec le Dieu quelle a aimé et désiré^ d'un bonheur
sans limites et sans fin.
Oh ! qu'elle a été admirable cette femme, qui, au milieu
des brouillards de ce monde, a resplendi comme l'étoile du
matin qui se nomme Lucifer ! Car elle a chassé toutes les té-
nèbres de l'erreur, et a brillé par de nouvelles manières de
pratiquer la vertu, qu'elle-même a trouvées. Et les rayons de
sa vertu se sont étendus sur toutes les parties de la Provence,
et même hors de la Provence, et ont éclairé beaucoup de gens,
qu'elle a attirés à son saint institut par sa charité et par ses
exemples.
En vérité, au commencement de sa conversion, elle peut bien
252 Ll VIDA DE LA BENAURADA
conversion : « Ego sicut oliva fructifera in dotno Dei.
leu fructificarai en aissi con oliva en la maizon de
Dieu. »
25. E en lo bell creissement de sa conversacion, hi
pot mais ajostar e dir[e] alegramens : « Ego mater
pulcre dilectioniSy mater supra modum mirabilis, et
bonorum memoria digna. leu sui maire de bella amor,
maire sobre meravilloza per obras de perfeccion, e di-
gna de benaurada memoria. »
26. Veraiamens, e en sa consomacion hi pot mais
mètre : « Ego sicut vitis fructificavi suavitatem odo-
riSy et flores mei fructus honoris et honestatis. En
aissi con vitz fructificans, ieu ai rendut suau odor, e an
portât las mieuas flors e rendut fruch d'onor e d'o-
nestat. »
27. Gauch a la terra d'Ieras, car en ella tan sancta-
mens comenset, e tan perfiechamens.
28. Gauch a la vila d'Aics, car aqui mot benigna-
mens profichet, e mot devotamens.
29. Gauch a la ciutat nobla de Marsella^ car en tu
benauradamens consomet, e tan gloriosamens.
30. Gauch, e salut, e p?is, al comptât de Prohensa,
car per la sieua honestat es huei alumenada.
3 1 . Gauch a totas cellas ques an près lo sant nom
de beguina, car per ella, via de salut de sancta pene-
densa lur es mostrada.
32. Gauch, pas de Dieu, e benediccion, a totas las
veraias, humils, amadas filhas de la sancta maire, car
per ella, via d'umilitat, de caritat, de tota puritat, e de
perfeccion, lur es ensennhada.
33. Pas, fermeza, e segurtat, a la maison de Robaut
d'Ieras e de Mar-f foL \ 02)-sella, car per aquesta maire
SANCTA DOUCELINA, 253
dirCy avec F Ecriture : « Ego sicut oliva fructifera in domo
Dei. Comme rolivierje produirai des fruits abondants dans
la maison de "Dieu. »
Et dans le bel accroissement de sa merveilleuse vie y elle
peut ajouter encore ^ et dire joyeusement : « Ego mater pul-
chre dilectionis, mater supra modum mirabilis, et bonorum
memoria digna. Je suis la mère du bel amour, mère très ad-
mirable par des œuvres de perfection, et digne d'une heureuse
mémoire. »
Enfin, dans la consommation de sa vertu, elle peut s'écrier
en toute vérité : « Ego sicut vitis fructificavi suavitatem
odoris, et flores mei fructus honoris et honestatis. Comme
une vigne chargée de fruits, j'ai rendu une odeur suave, et les
fleurs que j'ai portées ont produit des fruits d'honneur et de
vertu. »
Joie à la terre d'Hyères, où elle a commencé si saintement
son œuvre, et si parfaitement !
Joie à la ville d'jiix,où elle a développé ses sublimes vertus,
avec tant de bénignité et de dévotion !
Joie à la noble cité de Marseille, car c'est dans son sein
qu'elle a heureusement consommé sa vie, et si glorieusement !
Que la joie, le salut et la paix soient donnés au comté de
Provence, illustré aujourd'hui par sa sainteté !
Joie à toutes celles qui ont pris le saint nom de béguine,
car par elle leur a été montrée la voie du salut dans la sainte
pénitence !
Joie, paix de Dieu et bénédiction à toutes les vraies et
humbles filles bien-^imées de la sainte mère, auxquelles elle a
enseigné la voie de l'humilité, de la charité, de la pureté et de
la perfection !
Paix, assurance et prospérité à la maison de Roubaud
d'Hyères, et à celle de Marseille, car par leur sainte mère
254 LI VIDA DE LA BENAURADA
lur sancta, benediccion, contermamens^ e gracia lur es
donada^ e gloria de Dieu^ am benauransa eternal a
totas cellas que perseveraran fizelmens am gran amor,
lur es autreiada. Prestante domino nostro Ihesu Cristo,
qui cum Deo Pâtre et Spiritu Sancto pipis et régnas,
Deus benedictus, in secula seculorum. Amen.
Obsecro pos qui hoc legeritis, ut Jacobi peccatoris
in orationibus pestris memineritis. Amen.
SANCTA DOUCELINA. 255
elles ont obtenu la bénédiction^ la protection et la grâce de
Dieu ; et de plus y la gloire céleste y avec le bonheur éternel^ est
assurée à toutes celles qui persévéreront fidèlement et amou-
reusement dans leur saint état. Par la bonté de Notre Seigneur
Jésus-Christ y qui vit et règne avec Dieu le Père et le Saint-
Esprit y Dieu béni dans les siècles des siècles. Amen.
Je vous priey vous tous qui lirez ceciy de vous souvenir
dans vos prières de Jacques le pauvre pécheur. Amen.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
«M«HMW«MMMM««MM«WM»
I
FORMVLB DE PROFESSION DES BécUINBS DE MARSEILLE.
leu^ ai tais per nom^ vodi , e promet! , e doni, de tôt mon cor^
a Dieu, e a ma donna Santa Maria Verge, e a nostre sant paire, e
a nostra santa maire (i), e a tota la cort celestial, ma vergenitat
de conservar e de gardar, de tôt mon poder, e de tota ma forsa,
totz los temps de ma vida, e non jamais venir encontra. E prec
a vos, donna^ e a totas quantas est, que m*en sias garentia davant
la cara de Dieu, al jorn del jusii.
Per aqui mesesme, vodi e promiti a Nostre Seinhor, e a Nostra
Donna, e a nostre sant paire^ e a nostra santa maire, e a totz los
santz, e a vos, donna, obediencia, e fermamens e sinpla esser
obediens a vos^ donna ^ e a totas aquellas que âpre vos prioressas
seran , de gardar e observar Testament de Robaut de Massella ,
segon que papa Johan Ta confermat.
(BibL Nat. Ms. fr. 13503, fol. 103 v*.)
II
HTMNB A l'usage DES BEGUINES.
Imperatrix clemencie,
Rorem infunde gracie
In médium cor aridum.
Ut tibi fiât placidum.
' Largire ut concipiam
Tecum mortis angustiam,
Flens mortem quam Rex patitur,
Per quem mundus construitur.
Tuus tractatur filius
Longe quam latro vilius ;
Fert risus, fert ludibria,
Gente vallatus impia.
Sit honor^ laus, devocio
Jhesu Marie filio,
Crucis tensso patibulo
Pro redimendo populo. Amen.
(Bièl. Nat, Ms. fr. 13503, fol. 103 v% à la marge.)
(i) Ces dix mots ont été rayés dans le manuscrit.
'7
258 VIE DE SAINTE DOUCELÏNE.
III
EXTRAIT DE LA CHRONIQUE DE SALIMBENE DE PARME (l)
Jam nunc ad fratrem Hugonem provincialem accedamus, qui
fuit fratris Johannis de Parma intimus et magnus amicus. Hic
fuit unus de majoribus clericis de mundo, et magnus Joachita,
et honeste et sanctissime vite, plus quam credi possît, ut vidi
oculis meis. Sed quia de eo superius satis dixi, ideo hic tacen-
dum videtur. Hic obiit apud Massiliam, quando placuit I>eo,
post multa bona patrata opéra, sepultus vero in ecclesia fratrum
minorum de Marsilia , in archa saxea. Deus eum miraculis
demonstravit iilustrem. Et juxta eum, in alia archa lapidea, se-
pulta est soror efus germana, domina Doncelina, quam Deus
similiter miraculis demonstravit insignem. Hec nunquam ali-
quam religionem intravit, sed semper in seculo caste et reli-
giose vixit. In sponsum Filium Deî elegit, et beatum Fran-
ciscum in suum specialem devotum; cujus etiam cordam, in
signum ejus amoris, cinctam portabat. Et quasi tota die mora-
batur in ecclesia fratrum minorum, ut orationi vacaret. Non
erat qui de ea loqueretur verbum malum, nec de ea cogitaret
opus sinistrum. Nam omnes reverebantur eam, tam viri quam
mulieres, tam religiosi quam seculares, ob nimiam sanctitatem.
Hec a Deo obtinuit gratiam specialem ut in extasim raperetur^
sicut fratres minores viderunt mille vicibus, in ecclesia sua. Et
si elevabatur ei brachiuniy ita elevatum tenebat illud a mane
usque ad vesperam, eo quod in Deum totaliter esset absorpta.
Quod etiam in tota civltate Marsilie notum erat, et in aliis ci-
vitatibus divulgatum. Hanc sequebantur octoginta nobiles do-
mine de Marsilia, médiocres et illustres, ut ejus exemplo sal-
varent animas suas. Quarum ista omnium erat domina et ma-
gistra.
{SiSI. Vaticam. Cod. Vat. 7*60, fol. 236.)
(i) Frère Salimbene, né en 1221, a écrit sa chronique avant la fin du i3"*
siècle. Il est venu à Marseille et à Hyères en 1248, et y a connu sainte Dou-
celine et son frère Hugues de Digne.
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 259
IV
CODICILLE d'aLASACIE DE ROCAS^ BécUINB DE ROUBAUD.
(17 septembre 1280.)
In nomine Domini. Anno incarnationis ejusdem m*, cc'.lxxx'.,
indictione octava, xV. kalendas octobris, hora post primam.
Notum sit cunctis presentibus et futuris, quod ego Alasacia de
Rocacio, uxor domini Raitnundi de Rocacio quondam, nunc
vero beguina de Robaudo, sana mente et corpore per dei gra-
tiam^ confiteor et manifestum facio, cum hac publica carta
codicillorum in perpetuum valitura, quod ego feci testamentum,
seu dispositionem rerum mearum, soUempniter et légitime,
sicut plenius constat per quoddam publicum instrumentum inde
scriptum manu Raimundi de Gonfanone, notario publico Pro-
vincie ; quod testamentum, seu dispositionem meam ultimam,
cum hac presenti carta codicillorum meorum laudo, approbo^
ratifico et confirmo, in hujusmodi codicillis meis. Volens et man-
dans quod ea omnia que ibi scripta sunt, prout inibi conti-
nentur^ plenissimam habeantfirmitatem, et inviolabiliter tenean-
tur et observentur, absque omni contradictione, ab omnibus suc-
cessoribus meis, et ab aliis personis universis ; nisi in hiis dum-
taxat que in hiis meis codicillis presentibus nunc adimo ab
herede meo universali. Videlicet, quod ego volo et mando^ et
etiam precipio, quod Raimunda de Rocacio, filia mea gratis-
sitnay habeat et percipiat^ quamdiu vixerit, post mortem meam,
singulis annis, .xx. eminas annone bone et pulcre, ad mensuram
Massilie, et ultra, per unum annum eas* possit erogare^ sicut
voluerit. Quas predictas .xx. eminas volo eidem Raimunde, filie
mee, dari et solvi per predictum heredem meum, et ejus suc-
cessores^ singulis annis^ quamdiu vixerit, et ultra per unum
annum j ut dictum est supra; et etiam apportari Massilie,
propriis sumptibus et expensis dicti heredis mei, vel ejus suc-
cessoris; et specialiter de bonis que quondam fuerunt domini
Pétri Hugoleniy patris mei quondam. Ita tamen quod post
mortem dicte Raimunde, filie mee, predicte.xx. emine ad here-
dem meum, vel ejus successores, plenojure revertantur. Hos^
a6o VIE DE SAINTE DOUCELINE.
inquam, codicillos meos ego dicta A. facio, bono animo^ ac plena
mea dilectione ; quos volo valere jure codicillorum, et jure cujus-
iibet ultime voluntatis. Actum Massilie, in domo de Robaudo.
Testes, Johaanes Vassalli, Bertrandus Atanulfi...
{Arcb, munie, de Marseille. Cartul. du notaire
Pons Marini, 1280, fol. 23 v'.}
DEUX NI&CBS DE SAINTE DOUCELINE.
(16 février 1288.)
In nomine Domini. Anne incarnationis ejusdem m*, gc*.
Lxxx*. vir.j indictione prima, xmi*. kalendas marcii, hora com-
pletorii. Notum sit cunctis presentibus et futuris quod ego Ni-
cholava de Tarascone, beguina de Robaudo, gadiatriz et ezecu-
triz testamenti domine Bartholomee de quondam, sciens et
certificata quod dominus Raimundus Scrivani, hères universalis
dicte domine Bartholomee quondam, fecit donationem R.... gua,
habitatori castri Arearum, procuratori, ut dicitur, Dulcblink et
Marie de Digna, sororum, beguinarum de Robaudo^ nomine
earumdem recipienti, de quartonis duarum vinearum, sitarum
in territorio castri prédictif que sibi (obvenerant) de predicta
hereditate, quarum una confrontatur. ab una parte, cum vinea
dictarum sororum... Ego, inquam, dicta Nicholava^ non ob-
stante quod predicta domina Bartholomea voluit et precepit, in
quibusdam codicillis'suis, quod ego perciperem omnes fructus et
obventiones hereditatis sue, per quatuor annos post mortem
suam, volo quod predicte sorores... dicta quartona percipiant et
habeant, ex causa donationis predicte sibi facte per predictum
dominum Raimundum, absque omni impedimento. Et omne
jus et rationem quod et quam habeo, vel habere debeo et possum,
in predictis quartonis, juxta ordinationem dicte domine Bar-
tholomee, predicte Marie hic presenti, et recipienti nomine suo^
et dicte Dulceline, sororis sue, dono, remitto et desamparo in
perpetuum. Tali videlicet conditionequod ipsbtsneantur illu-
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 261
MINARB SEPULCRA FRATRIS HuGONIS DE DlGNA, ET DOMINE DULCELINE^
Elus SORORIS^ BONE MEMORIE QUONDAM, IN ECCLESIA FRATRUM MINORUM
Massilie posita y in quibus eorum corpora fuerunt sepulta.
Actum Massilie, in oratorio domus de Robaudo. Testes inter-
fuerunt, frater Arnulfus, frater G. Verneta, Guillelmus de Jon-
queriis. Et ego Poncius Marini, notarius.
{Ârcb. munie. Cartul. de Pons Marini, fol. 74 v*.)
VI
testament de pbllbgrin repelin (i),
(22 juin 1288.)
In nomine Domini. Anno incarnationis ejusdem m*, oc*.
Lxxxvni*., indictione prima, x*. kalendas julii, hora vesperorum.
Notum sit cunctisj quod ego frater Pellegrinus Repelini, de
ordine fratrum tninorutn, adhuc existens in noviciatu dicti
ordinis, facio, condo et ordino meum ultimum testamentum^
et rerum mearum distributionem, seu ordinationem ultimam^
in hùnc modum. In primis quidem eligo sepulturam corpori
meo in ciminterio fratrum minorum illius loci in quo me mori
contigerit. Et accipio de bonis meis^ pro libris emendis ad usum
meum, et aliis necessitatibus meis quibuscumque michi pla-
cuerit, quinquaginta libras provincialium coronatorum. Quas
volo michi dari et solvi per heredes meos infrascriptos, in hune
modum ; videlicet, singulis annis quatuor libre dicte monete,
donec omnes .l. libre fiierint ab eis persolute. Ita quod quilibet
solvat michi .xx. solidos in festo sancti Johannis Babtiste. Ve-
rum, si contingeret quod expedi'ret michi omnes dictas .l. libras
expendere in libris, seu in necessitatibus meis, quod liceat michi
eas expendere in predictis usibus, ad voluntatem meam. Item,
volo et ordino quod libri qui empti fuerint de predictis .l. libris^
(i) Pellegrin Repelin est cet enfant estropié, sourd et muet, etc. qui fut
miraculeusement guéri par sainte Douceline, et dont il est question ci-dessus
(page 170-180). Son entrée dans Tordre des frères mineurs, qui donna lieu à
ce testament, est aussi racontée à la p. 240.
a62 VIE DE SAINTE DOUCELINE.
post mortem meam revertantur ad fratrem Berengarium Re-
peliniy fratrem meum, dicti ordinis fratrum minorum, si vi-
veret, et si non viveret, ad fratrem... (trois lignes rongées)... Et
si libri empti non essent^ et pecunia superesset, hoc idem voie
et ordino de pecunia quod de libris. Post mortem vero omnium
predictorum, volo quod medietas illorum librorum qui empti
essent de pecunia predicta^ revertantur ad conventum fratrum
minorum de Aquis, et alia medietas ad conventum fratrum mi-
norum Massilie. In omnibus autem bonis meis, juribus, actio-
nibus meis, et rationibus debitorum, quecumque sint, quanta-
cumque et qualiacumque, facîo et instituo michi heredes Mi-
chaelem Repelini^ et Ferrerium Repeiini, et Nicholaum Repe^
Uni, et Laurentium Repeiini, fratres tneos, equis partibus.
Gadiatorem et ftdejussorem meum hujus mei testamenti fecio et
constituo dominum Berengarium Repeiini, avunculum meum,..
Actum Massilie^ in ecclesia fratrum minorum Massilie. Testes
vocati et rogati a dicto testatore interfuerunt, frater Lantelmus,
Stephanus Repeiini, frater Bernardus Riquetus, Jacobus Boerii,
frater Petrus de Lusereno, Isnardus Artaudi, Poncius Lau-
rentius. Et ego Poncius Mar. not.
(Protocolle de Pons Marini, chez M. de Gasquet, notaire à Mars.)
VII
PHILIPPINE DE PORCBLLBT BT SA FAMILLE.
(4 février 1292.)
In nomine Domînî. Anno incarnationis ejusdem m*, ce*.
Lxxxxi*., îndictione quarta, pridie nonas februarii. Cum in que-
stione que vertitur inter dominam Philippam, dominam castri de
Artignosco, et Bertrandum Porcelleti, ejus nepotem, et pro-
cura torem, ex una parte, et dominam Barralam de Ponteves, et
dominam Margaritam, matrem et tutricem liberorum suorum et
Fulconis de Ponteves quondam, seu ipsîus domine Margarite
actorem, ex parte altéra, occasione donationis fade pr édicté
domine Philippe per dominam Dulcelinam et dominam Mabiliam>
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 263
FiUAS SUAS, sue légitime portionis eis competentis in terra domini
Fulconis de Ponteves^ patris earum^ piedicta domina Phi-
lippa, et dictus Bertrandus Porcelleti, vellent producere in testes
quasdam moniales monasterii Artacelle, altéra parte contradi-
cente, et inpediente predictarum testium receptionem, et asse-
rente, ut dicebatur, quod in prejudicium dicti monasterii fieret
receptio seu productio testium predictarum ; et super eoj pre-
dictus Bertrandus Porcelleti petiisset a reverendo pâtre domino
R(aimundo]^ abbate monasterii Sancti Victoris^ ut per suas lit-
teras mandaret domino priori Artacelle, ut ipse compelleret mo-
niales dicti monasterii quas volebat in testes producere, veritatis
testimonium perhibere ; et predictus dominus Abbas hoc nollet
concedere, nisi premissa protestatione quod eorum testimonium
non posset esse prejudicium nec prejudicare dicto monasterio.
Ecce quod nunc dominus Bertrandus de Meirosio, monachus et
syndicus^ ut dicitur, monasterii Sancti Victoris^ coram me no-
tario et testibus infrascriptis, dixit et protestatus fuit...> quod
propter ea que moniales predicti monasterii dicent, ferendo testi-
monium super hiis que predicta domina Philippa et dictus Ber-
trandus Porcelleti eas producere volunt et intendunt, nullum
fiât prejudicium dicto monasterio Artacelle^ nec aliquod aliud
sibi prejudicium generetur, propter processum habitum inter
dictas partes, occasione dicte questionis ; set quod sit eidem mo-
nasterio jus suum integraliter conservatum... Actum Massilie...
(La finlest rongée).
(Jrcb, munie. Cartul. de Pons Marini» pièce ajoutée.)
VIII
PHILIPPINE DE PORCBLLET, LA JEUNE.
(20 avril 1292.)
In nomine Domini. Anno incarnationis ejusdem m*, ce*.
LxxxxriV, indictione quinta, .xif. kalendas madii. Notum sit
cunctis presentibuset futuris quod ego Bertrandus 'Porcelleti,
dominus de Fossis, sciens filiam mbam Philippam, beguinam dk
264 VIE DE SAINTE DOUCELINE.
RoBÀUDo, ESSE iMPUBEREM, et esse suppositam mee potestati, et
ideo non posse sibi eligere sepulturani> si eam mori contingeret
ipsa existente infra pupillarem etatem^ et in mea potestate.
Idcirco, volens eidem super hoc providere, ex nunc sibi elîgo,
quandocumque eam mori contingent ipsa existente in potestate
mea, et etiam talis etatis vel conditionis quod ipsa de jure eligere
non posset, in cimiterio videlicet fratrum minorum Massilie ;
ita quod, omni contradictione cessante, in eo debeat sepeliri, et
recipi ad ecclesiasticam sepulturam. Actum Massilie, in domo
de Robaudo. Testes interfuerunt, Is. de Podio Luperio, domi-
cellus, Guillelmus Cotaroni^ Raimundus de Burgo, domicelli.
Et ego Poncius Marini, not«
{Ârcb, munie, Caitul. de Pons Marini, f. 6*j,)
IX
RéCSmON d'une BiCUINB DE ROtHIAUD.
(20 avril 129a.)
In nomine Domini. Anno incarnationis ejusdem m*, oc'.
Lxxxxn*., indictione quinta, .xii. kalendas madii, hora post
vesperos. Notum sit cunctis presentibus et futuris, quod Aigne-
sia, filia Pétri Vigorosi quondam^ civis Massilie, et Johanne
Ugone, adhuc superstitis, filie Berengarii Repelini^ civis Mas-
silie, mota nutu divino ad se dedicandum in servicium Dei in
congregatione dominarum de Robaudo, in qua summo desiderio,
ut dicebat, vivere et stare perpetuo, quamdiu viveret, cupiebat,
dixit et promisit, in presentia mei notarii et testium infrascrip-
torum, quod ipsa volebat stare statutis et consuetudinibus tactis,
ordinatis, et approbatis in dicta congregatione, prout scripta
sunt in instrumentis publicis, vel litteris, vel aiiis scripturis pu-
blicis vel privatis, et aliis etiam que in posterum fièrent^ et que
approbarentur in ipso statu, eaque tenere et observare, prout alie
domine dicte congregationis facere consueverunt^ et facient in
futurum. Que omnia et singula dicta Aygneisia dixit et pro-
misit^ aiictoritate, voluntate et consensu dicti Berengarii Repe-
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 205
lini^ avi sui materni, presentis et consencientis, suamque aucto-
ritatem sibi ad predicta omnia prestantis. Dictus vero Beren-
garius predicta omnia approbans et confirmans, volens et inten-
dens victui dicte Aygnesie providere et alia facere que ad in-
troytum dicte congregationis alie intrantes facere consueverunt,
promisit domine Berengarie Flote, vicarie, ut dicebat, domine
Hugue Ancelme, priorisse dicte domus, presenti et recipienti
nomine congregationis predicte, dare et solvere eidem, pro hele-
mosina, viginti libras massiliensium minutorum. Et assignans
eidem Aygnesie ea que victui suo sunt necessaria^ secundum
morem et consuetudinem diucius in predicta congregatione
obtentam et obtentum, promisit ei dare^ singulis annis^ quamdiu
vizerit^ pro suis alimentis, et mitere in communi, prout alie
domine faciunt^ .xi. eminas annone, in festo béate Marie medii
augusti, et -.VI. millairolas boni vini puri^ et .xxx. sol. vi. den.»
in festo sancti Michaelis. Actum Massilie, in.porticu domus de
Robaudo. Testes interfuerunt, frater Guillelmus de Comilione,
custos Massilie, frater Arnaudus Johannes, Aubertus Vai de
NueZy Michael Repelini. Et ego Poncius Marini^ not.
{Arcb. munie, Cartul. de Pons Marini, f. 57 v*.)
ACHAT DE CENS PAR PHILIPPINE DE PORCELLET.
(22 octobre 1297.)
In nomine domini nostri Ihesu Christi. Amen. Anno incar-
nationis ejusdem m. ce. xc. vu., indictione x., xi. kalendasno-
vembris. Notum sit cunctis presentibus et futuris quod Rosta-
gnus Blanquerii, civis civitatis vicecomitalis Massilie, generalis
procurator nobilis viri domini Bertrandi de Massîlia, militis,
domini Evene et Oliolis, Raymundus de Soleriis, domicellus, et
Hugueta, conjuges; videlicet, dictus Rostagnus Blanquerii, no-
mine procuratorio dicti domini Bertrandi de Massilia, et dicti
Raymundus de Soleriiset Hugueta, conjuges, nominibus eorum
propriis...; videlicet, dictus Rostagnus Blanquerii, nomine pro-
266 VIE DE SAINTE DOUCELINE.
curatorio supradicti doraini Bertrandi, pro duabus partibus, et
pro indîviso, et dicti Raymundus de Soleriis et Hugueta^ con-
juges, nominibus eorum propriis, pro tertia parte, pro indivîso ;
bona fide, et sine omni dolo et fraude..., vendiderunt... Poncio
Marini notario, civi ethabitatori Massilie, procuratori et nomine
procuratorio nobilis domine Phelippe Porcellete, uxoris domini
Fulchonis de Ponteves quondam, et béguine domus Robaudi
de Massilia,,., census infrascriptos, qui in unum collecti per-
ficiunt summam quinquaginta sex solidorum et unius oboli
regalium, seu massiliensium minutorum; et jus, et directum
dominium, et seinghoriam habendi et percipiendi eos annuatim
ab emphiteotis infrascriptis, in festo sancti Michaelis^ pro pos-
sessionibus infra designatis, sitis in civitate vicecomitali Mas-
silie, videlicet in transversia dicta Corderiorutn sitis, contiguis
et coherentibus... Et primo et principaliter, illos quinque solidos,
novem denarios et unum obolum regalium, seu massiliensium
minutorum, censuales, et jus et directum dominium et sein-
ghoriam habendi et percipiendi eos, quos servit, et servire te-
netur et consuevit Johannes Olive, fusterius, annuatim in festo
sancti Michaelis, pro quodam orto sito in supradicta carreria
sive transversia Corderiorutn, confrontato ab una parte, cum
quibusdam domo et orto dicti Johannis Olive, et ab alia parte,
cum orto G. Ysnardî, laboratorîs, et ab alia parte, cum bedali
sive vallato, et ab alia parte, cum dicta transversia... Item, et
illos quinque solidos, et septem denarios et obolum... quos
servit... Mabilia Novella, seu ejus liberi,|7ro quodam orto sito
in dicta transversia Corderiorum, confrontato ab una parte
cum orto Guillelmi Ysnardi, et ab alia parte, cum edificio domi-
narum de Robaut, et ab alia parte, cum bedali seu vallato, et
ab alia cum dicta transversia. Item, illos decem solidos, undecim
denarios et obolum... quos servit... domina Dulcia de Cada-
racha, beguina domus Robaudi Massilie, seu dicte béguine de
Robaudo pro eadem, pro quibusdam domo et patuo simul con-
tiguis, sitis in dicta transversia ; que domus et quod patuum
confrontantur, ab una parte cum dicta transversia, et ab alia parte
cum domo et viridario, sive patuo, Raymundi Turrelli, et ab
alia parte cum orto heredum Mabilie Novelle quondam. Item,
illos quinque solidos et quatuor denarios... quos servit... Ray-
mundus Turrelli, corderius, pro quibusdam domo et orto, sive
patuo, simul contiguis, sitis in dicta transversia, que et qui
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 267
confrontantur, ab una parte, cum edificio domus dictarum do-
minarum de Robaut, et ab alia parte, cum orto Pétri Bermundî,
laboratoris^ qui fuit Marine Pujole quondam, et ab alia parte
cum vallato sive bedali^ et ab alia cum dicta transversia. Item,
illos quinque solidos et duos (denarios) etobolum regalium...
quos servit... Petrus Bermundi, laborator, pro quodam orto, sive
patuo, sito.in dicta transversia, confrontato ab una parte cum
quibusdam domo et orto dicti Pétri Bermundi, et ab alia cum
domo et orto Raymundi Turrelli, et ab alia cum bedalli sive
vallato, et ab alia cum dicta transversia ; qui ortus fuit Marine
Pujole quondam. Item, illos quatuor solidos et sex denarios...
quos servit... supradictus Petrus Bermundi^ laborator, pro qui-
busdam domo et orto simul contîguis, sitis in dicta transversia,
que domus et qui ortus confrontantur, ab una parte cum domo
et orto Raymundi Turrelli, et ab alia parte cum orto Bertrandi
Terici, et ab alia parte cum quodam alio orto dicti Pétri Ber-
mundi, et ab alia parte cum bedalli sive vallato. Item, illos octo
solidos... quos servit... Philippus Buezo, corderius, pro qui-
busdam domo et orto simul contiguis, sitis in dicta transversia,
que domus et qui ortus confrontantur, ab una parte cum domo
Johannis Olive, et ab alia parte cum orto Jacobi Nas de Vaca,
et ab alia cum orto sive patuo Calvini, et ab alia cum orto sive
patuo Pétri Rigordi^ et rétro cum bedali, et ab alia cum trans-
versia predicta. Item, et illos quinque solidos... quos servit...
Johannes Olive supranominatus, pro quibusdam domo et orteto
simul contiguis, sitis in dicta transversia, confrontatis, ab una
parte cum domo et orto Philippi Buezo, et ab alia parte cum
quodam orto dicti Johannis supra confrontato, et ab alia cum
bedali sive vallato, et cum dicta transversia. Item, et illos
quinque solidos, et septem denarios et obolum... quos servit...
Guillelmus Ysnardi, laborator, pro quodam orto sito in dicta
transversia, confrontato, ab una parte cum orto liberorum Ma-
bilie Novelle, et ab alia cum orto Johannis Olive supradicti, et
ab alia cum bedali. Que quantitates censuales, in unum collecte,
perficiunt summam .lvi. solidorum et unius oboli regalium, seu
massiliensium minutorum. Vendiderunt, inquam, supradicti
Rostagnus Blanquerii, nomine procuratorio supradicti domini
Bertrandi de Massilia, Raymundus de Soleriis et Hugueta, con-
juges, nominibus eorum propriis, supradictos .lvi. solidos et
unum obolum regalium, seu massiliensium minutorum, cen-
268 VIE DE SAINTE DOUCELINE.
suales, et jus^ et directum dominlum, et seinghoriam habendi et
percipiendi eos annuatim in dicto festo, laudimia interponendi,
et trezena percipiendi..., dicto Poncio Marini, nomine procura-
torio supradicte domine Phelippe Porcellete, et pro ea et suis
ementi et recipienti ; precio videlicet septuaginta librarum rega-
lium^ seu massiliensium minutorum. Quod precium totum con-
fessi fuerunt predicti venditores se... habuisse et. récépissé...
Actum Massilie^ in domo dominorum Raymundi de Soleriis et
Huguete, conjugum, inpresentia et testimonio fratris Raymundi
de Turribus, fratris Raymundi de Nercio, de ordine minonim...
Et mei Guillelmi Johannis, notarii publici Massilie...
[Arcb, dép. des B.-du-Rb, Fonds du Chapitre de Marseille.)
XI
ASSEMBLÉE DES BÉGUINES DE MARSEILLE.
(il janvier 1298.)
In nomine domini nostri Ihesu Christi. Amen. Anno incar-
nationis ejusdem m. ce. xc. vu., indictione xi., tertio ydus )a-
nuarii. Notum sit cunctis presentîbus et futuris, quod domina
Berengaria Flota, beguina domus Robaudi de Massilia, et
prioressa domus ejusdem^ nomine proprio, et nomine domina-
rura beguinarum dicte domus Robaudi, ac ipse domine béguine
insimul congregate in ioco dicte domus dicto Oratorio, videlicet,
domina Hugua Ancelma, domina Raymunda de Rocassio, dO'
mina Bertranda de T^ennis, domina Hugua de Albania, Ce--
cilia de Auriolo, Mabilia de Fossis, Peregrina de Colobreriis,
Aygneseta Vigorosa, Adalacia de Sabrano, domina Hugua
de GinghacOy Mabilia de Podio, Ceci lia de Fonte, domina
Guiborga de Serveriis, Carpenella , Adalacia Esberarda ,
Phelippa Torcelleta, Guillelma de Jonqueriis, Ricarda iîi-
carda; omnes supranominate domine béguine, nominibus earum
propriis, et nomine aliarum omnium et singularum beguinarum
dicte domus ab eadem domo absentium, bona fide et sine omni
dolo et fraude, confesse fuerunt, et in veritate recognoverunt no-^
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 269
bili domine Thelippe Torceilete^ béguine dicte domus, et
uxori nobilis vîri domini Fulchonis de Ponteves quondam, pré-
sent! et banc confessionem et recognitionem recipienti, se tenere
et possidere^ et velle amodo sub dominio directo et majori
seinghoria dicte domine Phelippe et suorum, quandam domum
et quoddam patuum simul contiguam et contiguum, sitam et
situmVn transversia Corderiorum civitatis Massiiie ; ad censum
decem solidorum, undecim denariorum et oboli regalium, seu
massiliensium minutorum ; in quo loco dicte domine béguine
edificium novum Jecerunt ; confrontatam et confrontatum, ab
una parte^ cum domo et patuo, sive parvo viridario Raimundi
Turrelli, et ab alia parte, cum orto sive patuo heredum Mabilie
Novelle, et ab alia parte, cum carreria dicte transversie... Actum
Massiiie, in loco dicte domus appellato Oratorium^ in presentia
et testimonio fratris Bertrand! Ros, fratris Bertrand! Blayni, de
ordine minorum, testium ad hec specialiter vocatorum a dicta
domina Phelippa. Et me! Guillelmi Johannis, notarii public!
Massiiie...
(Jrcb. dép^ des B.-du-Rb. Fonds du Chap. de Mars.)
XII
RESTrrunoN de fonds a philippins de porcellbt.
(26 mars 1300.)
Anno domini m.gcc.^vii. kalendas aprilis. Notum sit cunctis, tam
presentibus quam futuris, quod accedens ad presentiam nobilis
domine dne, Philipe de Ponteves^ Poncius de Sancto Martino,
procurator Secilie de Fonte, uxoris Guillelmi de Fonte quondam,
et Nicholave Boire, heredum dicti G. quondam, procuratorio no-
mine pro eis ;... dicens se intellexisse quod predictus G. de Fonte
quondam tenebatur et erat obligatus, cujus sunt heredes, ut dicit,
predicte Secilia et Nicholava, scilicet predicte dne. Philipe, in
centum quinquaginta libris turonensium, sive provincialium
coronatorum, ex causa societatis, quas dicebatur dictum Guil-
lelmum habere a dicta domina Philipa in societate sui operatorii
draparie, Unde cum predicta societas per mortem dicti Guillelmi
sit finita, et dictus Poncius, nominibus quibus supra^ intendat
VIE DE SAINTE DOUCELINE. 270
et vellit satisfacere dicte domine Philipe de predictis .cl. libris,
pro predictis Secilia et Nicholava, quarum procurator est, que
heredes sunt dicti Guillelmi quondam, et solvere eidem in pec-
cunia numerata, obtulit et presentavit eidem domine Philipe
predictas .cl. libras, in peccunia provincialium coronatorum,
monete duplicis domini nostri régis, in tribus saculis, in uno
quorum erat quantitas quedam turonensium argenti grossorum.
Dicens, protestans et offerens se paratum solvere eidem domine,
nominibus quibus supra, dictas .cl. libras dicte monete nigre
domini nostri régis. Et per eum non stat quominus eas predicte
domine solvat^ et ipsa domina eas recipiat. De quibus omnibus
et singulis supradictis^d ictus Poncius, nominibus quibus supra,
petiit sibi fieri publicum instrumentum. Et dicta domina Philipa
dixit et respondit se fore paratam recipere dictas .cl. libras, mo-
nete tamen veteris, scilicet provincialium coronatorum anticorum,
seu turonensium veterum; quam monetam turonensium anti-
quorum dicit se dicto G. quondam tradidisse, ut contineri dixit
in suo instrumento societatis ; vel saltim eorum valorem de pre-
dicta moneta nigra nunc currenti, quam dictus Poncius, nomine
quo supra, offert se soluturum. De quibus petiit sibi fieri pu-
blicum instrumentum. Actum Massilie, in domo dicta de Ro-
baudo, in presentia et testimonio Johannis Boysserie, Jacobi de
Fonte, Bert. Todol, Hugueti de Lengres. Et mei Bartholomei
de Salinis^ notarii publici etc.
(Protoc. de Barth.dc Salinis, fol. 49 v% chez M. de Gasquet.)
XIII
TESTAMENT DE PHILIPPINE DE PORCELLET, l' ANCIENNE.
( 24 novembre 1 3 1 2 . )
In nomine domini nostri Ihesu Christi. Amen. Annoincar-
nationis ejusdem m. ccc. xii.^ indictione xi.^ viii. kalendas de-
cembris, hora diei circa mediam tertiam. Notum sit cunctis
presentibus et futurisqiïod cum nil morte certius, quamvis
hora ejus sit dubia et incerta..., idcirco, in nomine omnipotentis
salvatoris dei et domini nostri Ihesu Christi, egoThilippa Vor^
celleta, beguina dotnus Robaudi de Massilia^ uxorque domini
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 271
Fulconis de TonteveSj militis quondatn,..^ sana mente per dei
gratiam, et in bona et sana memoria constituta, licet debilis et
infirma corpore, fecio, ordino sive condo meum ultimum testa-
mentum nuncupativum..., in modum videlicet infrascriptum,
ut ecce. In primis siquidem eligo cepulturam in syminterio
ecclesie fratrum minorum de Massilia. Item, lego de bonis meis. . .
Et primo^ lego capellanis et clericis ecclesie parrochialis Sancti
Martini, ci vitatis vicecomitalls Massilie, decem solidos regalium,
inter eos, secundum gradus prerogativam, dividendos ; ita quod
omnes intersint exequiis. Item^ lego opère ecclesie predicte Sancti
Martini alios decem sol. reg. Item, lego opère ecclesie fratrum
béate Marie de Carmello, civitatis superioris sive episcopalis
Massilie^ alios .x. sol. reg. Item, lego opère ecclesie Sancti Au-
gustiniy civitatis vicecomitalls Massilie, .xv. sol. reg. Item, lego
opère ecclesie béate Marie de Ybelina, terri torii dicte civitatis
vicecomitalis, ordinis Premonstratensis, .x. sol. reg. Item, lego
opère ecclesie dominarum monialium sive sororum sancte Clare.
dicte civitatis^ .xx. sol. reg. Item, lego opère ecclesie dominarum
monialium de Sion, dicte civitatis, alios .xx. sol. reg. Item, lego
pro uno cantari faciendo in secunda die obitus mei, in ecclesia
fratrum minorum Massilie, .lx. sol. reg. Item^ lego pro alio
cantari faciendo tertia die obitus mei, in domo fratrum predi-
catorum Massilie, .xl. sol. reg. Item^ lego pro ornamentis vel
libris emendis in ecclesia béate Marie de Artinghosco .x. sol. reg.
Item, lego luminarie predicte ecclesie de Artingosco. v. sol. reg.
Item, lego capellano qui fuerit in dicta ecclesia de Artingosco,
tempore mortis mee, .iv. sol reg. Item, clerico dicte ecclesie .xn.
den. reg. Item, lego domui hospitalis Sancti Johannis de Aralate,
ubijacet dotninus pater meus,^^to missis ibidem celebrandis,
.XL. sol. reg. Item, lego conventui dominarum monialium de
Artacella .c. sol. reg... Item, lego pro sex cantaribus faciendis in
ecclesia parrocchiaii de Barjolis, ubi jacet dotninus Fulco,
vir meus quondam, pro ipsius et Maracde, filie mee, ibidem
quiescentis animabus, .xv. libras reg., ad ordinationem et distri-
butionem heredum mearum universalium infrascriptarum; ita
videlicet quod rectores dicte ecclesie, quando fient dicta cantaria
in dicta ecclesia, faciant capellanos et clericos locorum circum-
stantium congregari in dicta ecclesia; et die dicti cantaris, dicti
rectores habeant, ratione dicti cantaris, .l. sol. reg., de quibus
provideant capellanis et clericis predictis, qui venerint ad pre-
272 VIE DE SAINTE DOUCELINE.
dicta cantaria^ prout ordinatum est, et usitatum provideri. Item^
lego congregationi dominarum beguinarum Robaudide Areis,
.c. sol. reg., ita et taliter quod si aliquo modo, vel aliquo tem-
pore, dicta congregatio dissiparetur^ seu alio modo mutaretur,
preterquam hactenus fuerit et steterit, dictum legatum ad heredes
meas... devolvatur pleno jure, et revertatur. Item, lego congre-
gationi dominarum beguinarum domus Robaudi de Massilia
alios .G. sol. reg., recipiendos et habendos postmeum decessum,
de bonis meis, per rectricem , sive priorissam dicte congrega-
tionis, et ezpendendos et ponendos in illis usibus in quibus me-
lius fuerit dicte congregationi, et utilius, et dominabus ejusdem,
de consilio magis antiquarum et seniorum dominarum de dicta
congregatione loci predicti ; sub conditione supra de congrega-
tione de Areis, et legato dicte congregationi de Areis facto,
expressa. Item, volo, ordino atque mando quod heredes mee
universales infrascripte teneantur, die obitus mei, et secunda die
in qua primum cantare fiet, providere dicte congregationi domi-
narum Robaudide Massilia de .xx. sol. reg., singulis dictorum
dierum duorum, pro pitantia dominarum predictarum. Item,
lego Huge de Caprerio, servitrici mee, si in meo servitio ste-
terit et perseveraverit usque diem obitus mei, et non aliter, .xv.
lib. reg., et unum lectum pannorum, scilicet, bassachiam, cul-
citram, coyssinum de lana, duo linteamina, et duas flaciatas...
Item, lego domine Audiarde TorcelletCf abbatisse monasterii
de Molegesio, sorori mee, .lxx. lib. reg., de quibus volo quod
emantur census percipiendi et habendi per dictam dominam Au-
diardam, quamdiu vixerit ; et post ejus obitum, dicti census per-
cipiantur et habeantur per Audiardam, neptem meam, monta-
lem dicti monasterii, quamdiu vixerit dicta Audiarda, neptis
mea ; et post dicte Audiarde obitum, dictt census habeantur et
percipiantur per Guillelmam , sororem suam y neptem meam,
monialem dicti monasterii, vel aliam sororem dicte Guillelme,
si in dicto monasterio fuerit, tempore mortis dicte Guillelme.
Et si non fuerit alia soror, tempore predicto, habeantur et perci-
piantur dicti census per Sanciam, neptem dicte Guillelme, fi^
liam Guillelmi TPorcelleti , domini de Fossis , fratris dicte
Guillelme.,, Item, lego conventui fratrum minorum Regensium,
pro missis ibidem celebrandis, .c. sol. reg. Item, lego conventui
fratrum minorum de Brinonia, pro missis in eodem celebrandis,
.XL. sol. reg. Item, lego conventui fratrum minorum de Dragui-
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 273
niano, pro missis ib. cel., x. sol. reg. Item, lego conventui fra-
trum minorum de Aquis, pro m. i. c, alios .c. sol. reg. Item,
lego conventui fratrum minorum Sallonis, pro m.i.c, .xl. sol.
reg. Item, lego conventui fratrum minorum Aralatis, pro m.i.c,
.L. sol. reg. Item, lego fratri Raymundo de Barreto, ordinis fra-
trum minorum, confessori meo^ .xii. lib. reg. Item lego conventui
fratrum predicatorumAralatis, pro m. i. c, .xl. sol. reg. Item,
lego fratri Guillelmo de Pugeto, dicti ordinis fratrum mino-
rum ^ .c. sol. reg. Item, lego Jratri Isnardo Torcelleti, de
ordine fratrum minorum, nepoti meo,Jilio Bertrandi 'Force l^
leti quondam nepotis met, domini in parte cas tri de Fossis,
pro libris emendis ad usus ipsius, .c. libras ; ita et taliter quod
quandocumque contingent dictum fratrem Isnardetum mori,
volo, ordino et precipio quod dicti libri ex eis empti ad conven-
tum fratrum minorum Massilie, jure legati, revertantur. Rogans
fratres dicti conventus... per fidei commissum, quod libros illos,
tempore mortis predicti fratris Isnardi, assignare debeant alii
nepoti meo, si in ordine fuerit predicto,... ad usum ipsorum
tantum, et quamdiu vixerint tantum... Item, volo, ordino et pre-
cipio quod heredes mee universales infrascripte, singulis annis,
quamdiu vixerit dictus frater Isnardus, teneantur eidem fratri
Isnardo providere, de bonis meis, pro vestiario, et aliis suis
necessariis, in .vi. libris reg... Item, volo, ordino et precipio
quod heredes mee infrascripte... debeant facere unum anniver-
sarium annuatim, pro anima mea, et domini viri mei, in ecclesia
fratrum minorum de Massilia, usque ad quantitatem .l. soL reg.
de bonis meis hereditariis, in festo béate Agnetis virginiSj et
pro anima Maracde^filie mee, que illo die decessit, et aliarum
filiarum mearum... Item, volo, ordino et precipio quod post
mortem Philippe, neptis et heredis mee infrascripte, Maracda,
soror sua et coheres, si supervixerit, succédât et succedere debeat
in stagia camere et aliarum domorum, sive locorum, domus Ro«
baudi de Massilia, quam et quas et que tenui et habitavi hinc
rétro usque nunc, prout et sicut eam et eas et ea tenui et habitavi.
Ita quod si communitas dominarum dicte domus dicte Maracde
contradiceret in predictis, volo, illo casu, quod dicta communitas
dictarum dominarum solvat, et dare et solvere teneatur diae
Maracde .xrv. lib. reg. quas posui et expendi pro melioramento
dicte camere et aliorum locorum, sive domorum, supradictorum
et supradictarum... In omnibus autem aliis bonis meis... facio
18
274 VIE DE SAINTE DOUCELINE.
et instituo michi heredes univer sales, equis partibus et in soli-
dum^ Philippam Porcelletam et Maracdam Porcelletam, so*
rares, neptes meas, michi charissimas et predilectas, filias
Bertrandi Porcelleti, nepotis mei quondam, domini in parte
castri de Fossis, Et volo^ precipio atque mando quod piedicte
Philippa et Maracda, sorores et heredes mee universales^ simul
stare debeant et morari, et stent et morentur, vitam honestam et
castam conservando; et dictam hereditatem meam teneant simul,
et possideant communiter et in pace, sine divisione de ea aliqua-
tenus facienda. Fructus tamen et gausidas dicte hereditatis mee^
vaycellam argenteam, et totum iroyre meum, possint equaliter,
si voluerint, dividere ut placebit. Verum, cum altéra predictarum
sororum Philippe et Maracde, heredum mearum universalium,
mori contingeret quondocumque, eas sibi invicem, et per fidei
commissum, substituo. Rogans, per fidei commissum, primam
ex eis decedentem, quod partem suam hereditariam totam intègre
reddat et restituât superstiti sorori sue, superviventi in castitate
et honestate, ut supra... Et hoc iddem intelligo et volo de alia
sorore ipsarum secundo decedente, quod hereditatem integram,
sive partem suam hereditariam restituere debeat illis inferius
in hoc meo testamento substitutis... Si vero contingeret alteram
supradictarum Philippe et Maracde, sororum^ heredum mearum^
vel ambas, religionem aliquam approbatam, motu proprio vel
alio, intrare, religionis habitum recipiendo^ et in ipso habitu
religionis vivendo et moriendo, nolo predictam intrantem seu
intrantes religionem et perseverando^ habere de bonis meis, illo
casu, nisi tantum quelibet tria milia sol. reg.^ de quibus possit
facere pro sua voluntate, et ultra, c. sol. reg. singulis annis...
quamdiu vivet^ pro alimentis suis... Quod si predicte Philippa
et Maracda, heredes mee, sororem vel sorores, âliam vel filias
Bertrandi Porcelleti supradicti, nepotis mei condam, seu filias
filiorum vel filiarum ipsius Bertrandi, in statu peniteiitie vitam
honestam et castam conservando, haberent, tempore mortis am-
barum Philippe et Maracde^ heredum mearum^ simul cum eis
stando et vivendo, substituo eam vel eas eisdem Philippe et Ma-
racde, per fidei commissum, in omnibus bonis meis... equis par-
tibus... ai vero dicte heredes universales Philippa et Maracda,
sororem seu sorores, neptcm seu neptes^ ut predictum est^ in
dicto statu penitentie, honestatis et castitatis^ non haberent, et
tempore mortis ipsarum, et substitutarum^ Bertrandus Porcelleti ^
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 273
nepos meus supradictus condam, filium vel filios, seu felezenos,
haberet in ordine fratrum minorum, volo, illis casibus advenien-
tibus, medietatem hereditatis mee, vel pretium ejusdem, dari et
tradi dicto filio, vel filiis, vel felezenis dicti Bertrand! Porcelleti,
nepotis mei condam, qui in ordine predictorum fratrum mino-
rum esset^ sive essent, tune temporis, pro libris emendis inter
eos communiter dividendis, et in solidum, et ad usum sive usus
ipsorum quamdiu vicxerint, et per prelatum ipsorum, provin-
cialem ministrum, inter dictos filios seu felezenos supradicti
Bertrandi Porcelleti condam^ in ordine predicto stantes, prout
sibi placueritj secundum quod magis cognoverit indigere^ distri-
buendis et ordinandis... Residuam vero medietatem dicte here-
ditatis mee, vel totamsi Bertrandus Porcelleti supradictus iilium,
vel filios, seu felezenos, non haberet in ordine predicto fratrum
minorum^ post mortem institutarum et substitutarum mearum^...
volo dari et dono, causa mortis, conventui fratrum minorum
Massilie^ dividendam per très partes equales; videlicet, quod una
pars sit opère et pro opéra fratrum minorum Massiliensium, et
pro ornamentis et luminaribus capelle Béate Marie dicte ecclesie
fratrum minorum Massiliensium. Alla vero et secunda tertia
pars sit, et esse debeat, jure legati, mense et pro mensa dictorum
fratrum minorum Massilie. Ultima vero tertia pars sit, et esse
debeat, jure legati predicti, infirmorum et pro infirmis dictorum
fratrum minorum Massilie, et conventus ipsorum... Item, volo,
ordino et precipio quod omnia legata pecuniaria supra per me
ordinata..., persolvantur et habeantur de pecunia quam habeo in
societate Campimoldorum, sive Borrinorum, tantum, et non de
alia... Hoc autem est meum ultimum testamentum... Actum
Massilie, in caméra domus Robaudi de Massilia, quam dicta do-
mina Philippa testatrix tenet, in presentia et testimonio domini
Alberti de Tisonis, jurisperiti, Guillelmi de Tisonis^ ejus filii,
Raymundi Philippi, Raymundi Turrelli, Pétri Salvatoris, Du-
ranti Chaberti, Stephani Duranti^ macellariorum, testium ad
hec vocatorum et rogatorum a dicta domina Philippa^ testatrice.
Et Guillelmi Johannis, notarii condam publici Massilie...
{Arcb. dép, des B.-du-Rb. Fonds du Chap. de Mars. Expéd. not. de 1353.)
276 VIE DE SAINTE DOUCELINE.
XIV
DBUXdbf B BULLE DB JBAN XXU. EN PATEUK DBS BioinNES.
(18 décembre 1323.)
Episcopo Massiliensi mandat quod non molestet beguinas de
Massilia, vocatas de Robaudo, nec permittat ab aliquibus moles-
tari indebite.
Venerabili fratri episcopo Massiliensi. Cum de mulieribus que
béguine vulgariter et communius nuncupantur, fe. re. Qementi
pape .v. predecessori nostro^ precipue de Alamanie partibus^
multa fuissent insinuata sinistra, presertim quod earum alique
de Summa Trinitate ac divina essentia disputare, ac etiam pre-
dicare^ circa articulos quoque fidei et ecclesiastica sacramenta
opiniones eidem fidei contrarias introducere , multorumque
simplicium animas in diversos super hiis errores inducere, ac
alia multa periculum animarum parientia facere, sub fucato
sanctitatis velamine^presumebant, ex quibus, necnon et aliis de
dictis mulieribus fréquenter auditis^ habens eas dictus predecessor
non indigna ratione suspectas^ statum ipsarum prohibendum
duxit et a Dei ecclesia penitus abolendum^ in illas que statum
hujusmodi jam assumptum sectarentur ulterius, aut que de novo
illud assumèrent^ excommunicationis sententiam promulgando.
Cum autem nuper ad audientiam apostolatus nostri relatio fide
digna deduxerit esse plurimas in civitate Massilie hujtismodi
mulieres, beguinas de Robaudo nuncupatas, que per virtutum
odoramenta currentesy honeste vivunt, dévote fréquentant
ecclesiasy et se in premissis erroribus et disputationibus non in-
volvunt, nec suas vel aliorum animas, per opiniones erroneas et
ab evangeUca veritate dégénères, dampnabili presumptione deci-
piunt^ sed in sancta et solida simplicitate vi ventes^ simul in
eodem habitaculo, ad tutiorem castitatis observantiam, immo-
rantur, et sic habitantes vixerunt laudabiliter atque vivunt, quod
nulla unquam super hiis fuit vel est suspicio, vel infamia, contra
ipsas; nobisque pro parte dictarum mulierum humiliter fiierit
supplicatum ut providere super hiis per apostolice sedis provi-
PIÈCES JUSTinCATIVES. 277
dentiam dignaremur. Nos indignum et rationi contrarium repu«
tantes si probas et reprobas similis censura percelleret, ipsarum
supplicationibus incÛnati, fraternitati tue^ de qua plenam in
domino fiduciam gerimus^ per apostoiica scripta mandamus,
quatenusy per te^ vel alium, de vita dictarum mulienim diligen--
tius informatus, si premissa veritate nitantur, ut prefertur, dictas
mulieres laudabiliter viventes libère redire et permanere simui
permittas, juxta modum et ritum per eas hactenus débite et
diutius observatum ; sic quod per te non molestentur, nec per-
mittas eas^ vel ipsarum aliquas, in personis et bonis earumdem,
occasione prohibitionis et abolitionis hujusmodi, quousque de
statu earum fùerit aliter per sedem apostolicam ordinatum^ ab
aliquo vel aliquibus molestari ; molestatores^ si qui fuerint^ per
censuram ecclesiasticam^appellationepostposita compescendo.Non
obstante si eis vel eorum aliquibus^ communiter vel divisim, a
sede predicta indultum existât quod interdici^ suspendi, vel ex-
communicari non possint, per litteras dicte sedis non iacientes
plenam et expressam^ ac de verbo ad verbum, de indulto hujus-
modi mentionem. Atten tins provisurus quod, subcolore religionis^
ad errores et illicita non labantur. Datum Avinione, xv. kalendas
januarii, anno octavo.
{Arcb, Vatie, Reg. de Jean 22. Comm. an. vm, t. i, f. ii5.ep. 326.)
XV
TROISIÀMB BULLE DE JEAN XXII. POUR LES BicUINBS.
(16 février 1325.)
Preposito Aquensi. Mandatur sibi quod det licentiam beguinia
de Robaudo de Massilia redeundi ad morandum simul, sicut
hactenus consueverunt^ et compellat illos qui concesserunt partem
hospitiorum suorum, ad restituendum, et ponendum in com*
muni.
Dilecto filio Preposito ecclesie aquensis. Significarunt nobis
dilecte in Christo filie nonnulle mulieres civitatis nuusilien^.
278 VIE DE SAINTE DOUCELINE.
QUE BBGUINB DE ROBAUDO VULGARITER NUNCUPANTUII, quod dudum,
post constitutionem editam per fe. re. Clementem papam V.,
predecessorem nostrum^ in concilio viennensi, per quam statum
mulierum que béguine vulgariter dicebantur, que non profite-
bantur aliquam regulam approbatam^ perpétue prohibition! sub-
jecit, illumque a Dei ecclesia penitus abolevit^ ipse a statu suo,
in quo per longa tempora insimul laudabiliter vixerant, recesse-
runty statum illum et modum vivendi communem protinus dimit-
tendo, seque ab invicem dividendo. In qua divisione^ eedem
mulieres, pietatis intuitu, quinque ex ipsis, videlicet Rixendi,
Johanne^ Alasaiie, Sebilie, et Beatrici de Rosseto, seu de Carbo-
neriis, concesserunt et assignarunt quandam partem domorum
in quibus ipse^ ante divisionem hujusmodi, communiter habita-
bant ; quamquam dicte quinque nullam elemosinam , quando
hujusmodi congregationem intrarunt, vel postea^ erogassent
eisdem ; in qua parte domorum ipsis quinque assignata, consue-
veranteedem béguine Infirmariam tenere,cum simul morabantur.
Quodque, cum postmodum ad audientiam nostram relatio per-
duceret fidedigna esse plurimas in dicta civitate massiliensi
hujusmodi mulieres, beguinas de Robaudo nuncupatas, que per
virtutum odoramenta currentes, honeste vivebanty dévote fre-
quentabant ecclesias^ nec se disputationibus et erroribus invol-
vebant, nec per opiniones erroneas, et ab euvangelica veritate
dégénères, suas vel aliorum animas decipiebant, sed in devota et
solida simplicitate viventes^ simul in eodem habitaculo, ad tutio-
rem castitatis observantiam, morabantur; sicque vixerunt lauda*
biliter et vivebant quod nuUa super hiis fuerat vel erat suspitio^
vel infamia^ contra ipsas. Nobisque pro parte earum hvmiliter
supplicato ut providere ipsis super premissis, per apostolice sedis
providentiam^ dignaremur, nos venerabili fratri nostro episcopo
massiliensi nostris dedimus litteris in mandatis, ut per se, vel
per alium, de vita dictarum mulierum diligentius informatus, si
premîssa veritate niterentur, dictas mulieres libère redire et mo-
rari simul permitteret, juxta modum et ritum per eas hactenus
débite et diutius observatum; ita quod nec eas molestaret, nec
permitteret ipsas^ vel ipsarum aliquam, in^personis ac bonis
earum, occasione dicte constitutionis, ab aliquo vel aliquibus
molestari. Dictusque episcopus, per diligentem inquisitionem
ab eo super premissis habitam, reperit ipsas in solida et honesta
simplicitate vixisse, simul in eodem habitaculo commorando ; et
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 279
quod nulla unquam orta fuerat de aliquibus erroribus suspitio
contra eas ; ipsis tamen redeundi et commorandi simula juxta
modum et ritufn laudabilem, per eas hactenus et diutius obser-
vatum, propter resistentiam dictarum quinque sororum, dare
distulit licentiam specialem. Et licet quatuor partes ipsarum
mulierum, vel circa, velint et parate sint redire ad habitandum
insimul^ juxta modum et ritum laudabilem hactenus débite ob-
servatum per eas, tamen dicte quinque recusaverunt et récusant
redire ad morandum insimul cum eisdem, vitam solutam et
laxam pro libito ducere satagentes. In hujusmodi recusationis
presidium asserentes, dictas litteras nostras^ prefato episcopo
super hiis directas, fuisse per subreptionem obtentas; ex eo quod
dicebatur in eis quod nobis, pro parte dictarum mulierum que
simul in dicto habitaculo morabantur, super premissis fuerat
humiliter supplicatum, quamquam ipse quinque nunquam,
sicut asserunt, hujusmodi supplicationi consenserint, nec, tem-
pore date dictarum litterarum, insimul morarentur. Quocirca,
discretioni tue per apostolica scripta mandamus^ quatenus dictis
mulieribus de Robaudo que redire volunt ad habitandum et mo-
randum simul in eodem habitaculo, ut consueverunt, redeundi et
commorandi insimul, auctoritate presentium, concédas liberam
facultatem. Et si dicte quinque, a te caritative monite ut redeant
et morentur insimul cum illis mulieribus de Robaudo, juxta
ritum et modum laudabilem, ante constitutionem prediaam,
servatum hactenus per easdem, redire voluerint, reducta in com-^
muni, ut prius erat, parte illa domorum que ipsis quinque in
divisione hujusmodi fuerat, ut premittitur, assignata, easdem ab
aliis recipi bénigne facias et admitti. Si vero dicte quinque id
facere recusaverint, eas summarie et de piano, sine strepitu et
figura judicii, hujusmodi et qualibet alia allegatione, seu exce]>-
tione frivola, aliquatenus non obstante, ad restituendum dictis
mulieribus, que redierint seu redibunt ab habitandum insimul,
ut consueverant, predictam partem illam domorum que eis in
dicta divisione fuerat assignata, satisfacto tamen ipsis quinque
de expensis necessariis et utilibus, si quas in dictis domibus po-
suerunt, per censuram ecclesiasticam, appellatione remota^ com-
pellas. Non obstante constitutione fe. re. Bonifacii pape .vm.,
predecessoris nostri, qua cavetur quod si ejusdem civitatis et dio-
cesis fuerint actor et reus, extra ipsas, nisi in certis casibus,
causa non committatur, nec conveniatur aliquis eorumdem; sive
28o VIE DE SAINTE DOUCELINE.
aliis constitutionibus, per quas nullum tibi^ quominus mandatum
nostrum hujusmodi libère valeas exequi, prejudicium volumus
generari. Seu si eis, vel eorumaliquibus, communiter vel divisim,
a sede apostolica sit indultum, quod interdici, suspendis vel ex-
communicari non possint, per litteras dicte sedis non facientes
plenam et expressam, ac de verbo ad verbum, de indulto huju&-
modi mentionem. Datum Avinione, .xiiii. kalendas martii^ anno
nono.
{Areb, Vat, Reg. de Jean 22. Comm. an. ix. 1. 1. f. 268 v*. ep. 790.)
XVI
PENSION DE MARIS lUBR, sicUINB DE ROVBAUD.
(28 juillet 1341.)
Anno domini m. ccc. xu., die .xxvin. mensis juUi, none indic-
tionis. Notum sit cunctis presentibus et futuris, quod Guillelmus
Elerii, draperius, civis Massilie, bona fide, et sine omni dolo et
fraude, promisit per soUempnem et validam stipula tionem, do-
mine Nicholave Gasque^ et etiam domine Gaufride de Briansone^
congregationis dominarum beguinarum de Robautj civitatis
Massilie, presentibus, stipulantibus et recipientibus,dare^solvere,
et deliberare eisdem, a festo sancti Michaelis proxime venturo in
quinque annis continuis et completis, et in antea numerandis,
anno quolibet dictorum quinque annorum, quindecim libras
regalium , solvendas eisdem per duas solutiones ; videlicet> in
festo sancti Michaelis, .vu. libras et .x. solidos regalium, et in
festo Passe, alias .vu. Jibras et .x. solidos ; fro victu et vestitu,
et calceamentis^ ac etiam omnibus necessariis^ tam in sanitate
quam in infirmitate Marie Elerie, filie dicti Guilielmi Elerii^
neptis dicte domine Nicholave. Ita quod nichil aliud teneatur
dare eisdeiïi^ nec dicte filie sue, pro usu persone dicte filie sue.
Promittens. Obligans. Renuntians. Et versa visse, dicte domine
Nicholava Gasca et Gautrida (promiserunt) providere ipsi Marite,
de predicta pentione, bene et decenter, sana et egra ; et si non
sufficeret, complere de suo proprio eidem Marite, per totum
PIÈCES JUSTIFICATIVES. a8i
dictum tempus ipsonitn quinqueannorum... Actum Massilie, in
domo de Robaut, in parlatorio, in presentia Johannis Ru£B, tes-
tons, Aycardi Finaudi^ Armandi Aurioli, civium Massilie.
(Protoc. de Paul Giraudi» f. 42 v*, chez M. Estrangîn.)
XVII
TESTAMENT DE ciciLB DE LA VOUTE, BicUINB.
(28 août 1341.)
In nomine domini. Amen. Anno incarnationis ejusdem
M*. ooË*. XL*. I*., die xxYm*. mensisaugusti^in terciis, noneindic-
tionis... Ego Cecilia de Volta, beguina venerabilis congregor-
tionis dotninarum beguinarum deRobautyCivitatisvicecomitalis
Massilie, volens et cupiens^ si me divina permiserit potentia,
decedere testata ; in mea tamen bona et sana existens memoria,
et bone, per salvatoris gratiam^ mentis compos^ licet infirmitate
corporea sim detenta ; testamentum meum nuncupativum^ et
meam ultimam voluntatem^ et bonorum meonim et rerum dis-
tributionem et ordinationem facio , condo et ordino , auctore
domino, in hune modum. Inprimis siquidem, recomendo animam
meam meo altissimo creatori domino nostro Jhesu Christo, et
gloriose béate virgini matri sue, et toti curie supernorum, ut in
diem judicii salva fiam. Et eligo sepulturam corpori meo mise-
rabili, quandocumque me mori contingent, in cimiterio ecclesie
beati Ludovici fratrum minorum dicte civitatis Massilie... Item,
lego seu relinco Hugoni Vivaudi, domicellOy et domine Dulcie
VivaudCy béguine dicte congrega tionis de Robaut, fratribus,
civibus Massilie^ gadiatoribus meis infrascriptis, .lx. libras rega*
lium, distribuendas et solvendas per eos juxta ea que cum eis
ordinavi et declaravi, sub sigillo confessionis, et in eonim con-
sientia, et cum consensu et voluntate, et ordinatione religiosorum
vironim et venerabilium fratrum Raynaudi de Rocaforti et Ber-
trand! de Buco, de ordine fratrum minorum. Item, lego seu
relinco religioso viro fratri^Raynaudo de Rocaforti predicto, de
282 VIE DE SAINTE DOUCELINE.
ordine fratrum minorum, confessori raeo, .x. lib. rcg., distri-
buendas per eum juxta ea que sibi declaravi ^n consientia^ et in
confessione mea. Item, lego seu relinco professionî Sancti Martini
de Massilia .x. sol. reg. Item, lego seu relinco, pro uno cantari
faciendo in ecclesia fratrum predicatorum de Massilia^ .xx. sol.
reg...; pro alio cantari faciendo in ecclesia fratrum predicatorum
béate Magdalene de Sancto Maximino, .xx. sol. reg...; pro uno
alio cantari faciendo in ecclesia fratrum carmelitatum de Massilia,
.T. sol, reg...; pro uno alio cantari feciendo in ecclesia fratrum
Sancti Augustini de Massilia, .v. sol. dicte monete...; pro uno
alio cantari faciendo in ecclesia fratrum minorum de Aquis, .xx.
sol. reg. Item, lego seu relinco confratrie Sancte Trinitatis de
Massilia .y. sol. reg...; confratrie Sancti Antbonii de Massilia,
.V. sol. reg...; hospitali Sancti Spiritus de Massilia, .v. sol. reg.
Item, lego dominabus beguinisde Podio Luperio, Aquis degen»
tibus^ .XX. sol. reg...; domine Sparrone, béguine de Aquis, .xx.
sol. reg...; Beatrici Manente, servitrici mee, .lx. sol. reg...; do-
mine Cecilie de Fonte, béguine de Robaut, subpriorisse, .c. sol.
reg...; fratri Raymundo de Rocaforti, confessori meo, de ordine
fratrum minorum, .l. sol. reg...; fratri Bertrando de Buco, de
ordine fr. min., .l. sol. reg...; fratri Bertrando Lamherti, de or-
dine fr. min., .x. sol. reg...; fratri Raymundo Badati, de ordine
fr. min., .v. sol. reg...; fratri Symoni Nicholay, de ordine fr.
min., .XXX. sol. reg...; fratri Guillelmo de Auriaco, de ordine fr.
min.^ .XX. sol. reg...; Alasacie de Auriaco, béguine^ .xx. sol.
reg...; conventui dominarum monialium Sancte Clare de Mas-
silia, .XX. sol. reg...; sorori Francisque de Volta^ monache Sancte
Clare de Massilia, .xx. sol. reg...; Posquete de Monte Securo,
béguine de Robaut, .x. sol. reg. Item^lego seu relinco conventui
dominarum beguinarum de Robaut, dicte civitatis Massilie^ in
adjutorio seu subsidio unius Breviarii, vel unius Simboli, .c. soi.
reg. Item, lego sive relinco dominabus Dulcie Vîvaude et Amélie
Gassole, beguinis de Robaut^ quandam focaneam fuste^ quam
edîfficavi de meo proprio super cellarium dicti conventus de
Robaut... Item, lego seu relinco predictis dominabus Dulcie Vi-
vaude et Amélie Gassole, beguinis, quoddam viridarium meum
situm in carrerira dicta dels cordiars, subditum directo dominio
et majori senhorie domine Phelipe Porcellete, prioresse de
Robauty et Maracde, sororum. Item, lego seu relinco predicte
domine Dulcie Vivaude, béguine, .vi. sol. reg. censuales... quos
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 283
michi servit... Guiilelraus Tarasconi... pro quadam faycia vinee
et terre sita in territorio Massilie, loco dicto Bonavena... Item,
lego seu relinco conventui dominarum beguinarum de Robaut,
in die obitus mei, .x. sol. reg. Item... in crastinum mei obitus^
.X. sol. reg. Item, lego seu relinco làmpadi sxisTEffn in ecclesia
FRATRUM BONORUM DE MASSILIÀ, ANTE SEPULCRUM DOMINE DuLCELINE^
BRGUiNE, HATRis NOSTRE QUONDAM, .X. sol. reg. Item, lego fratri
Berengario de Auriaco, de ordine fr. min., .l. sol. reg...; pre-
dicte domine Dulcie Vivaude, béguine de Robaut, .x. libras reg.
Item... eidem domine Dulcie Vivaude, béguine, meliorem cla-
midem et melius epitogium de meis, tempore mortis mee...;
Alasatie Galberte, béguine, .x. sol. reg...; Alasatie de Castres^
béguine, .x. sol. reg...; Beatrici Tardive, béguine, .x. sol. reg...,-
domine Nicholae Gasque, béguine de Robaut, .xx. sol. reg...;
domine Guillelme Falconerie^ béguine de Robaut, .xx. sol. reg.
Item, lego seu relinco predicte domine Dulcie Vivaude, béguine,
.XX. sol. reg., et etiam quatuor florenos auri quos michi débet
predicta domina Guillelma Falconeria..., distribuendos per eam
juxta ea que sibi declaravi in concientia, pro sainte anime domine
Pellegrine de Colobreriis, amite mee quondam. Item,... sex
eminas annone, et duas eminas, et quartam partem unius emine
ordei, censuales, de censu, seu servitio, quem michi servit et
facere tenetur, anno quolibet, seu servire, Guillelmus Bertrand!
de Sancto Maximino, pro quodam molendino suo aque, sito in
territorio predicti castri Sancti Maximini, ad vitam suam dum-
taxat, et quamdiu vixerit. Ita quod ipsa teneatur facere, anno
QUOLIBET, IN DIE QUA YYT COMMEMORATIO DOMINE DULCELINB MATRIS
NOSTRE QUONDAM, UNUM CANTARE IN ECCLESIA FRATRUM MINORUM DE
Massilia, usque ad quantitatem .xxx. sol. reg. Et ipsa mortua,
lego seu relinco predictum legatum Francisque de Volta, mo-
nache Sancte Clare^ sorori mee, ad vitam suam dumtaxat ; et
ipsa soror mea teneatur facere, anno quolibet, predictum cantare
in predicta ecclesia, prout supra declaravi. Et post mortem ipsius
sororis Francisque, sororis mee, lego... predicte Amélie Gassole,
ad vitam suam dumtaxat; et ipsa teneatur facere predictum can-
tare... Et post mortem ipsius, volo predictum censum... devolvi,
pleno jure, ad heredem meum...; ita quod dictus hères meus, et
sui heredes, teneantur facere perpetuo dictum cantare, in dicta
ecclesia fratrum minorum, anno quolibet, et in die predicta...
In omnibus autem bonis meis, mobilibus et inmobilibus..., ins-
284 VIE DE SAINTE DOUCELINE,
tituo michi heredem universalem, et in solidum, nobilem Hu»
gonem de Sjrllono, domicellum, carissimum et intimumfratrent
tneum, et suos heredes et successores... Gadiatores et ezecutores
hujus mei ultimi testament! nuncupativi facio et ordino Hugo-
nem Vivaudi, domicellum, et predictam dominam Dulciam
Vivaudam y beguinam; rogans eos... Actum Massilie, infra
domum congregationis dominarum beguinarum de Robaut^ in
quadam caméra domine Dulcie Vivaude; in presentia et testi*
monio religiosi viri fratris Giraudi Martini, de ordine fratnim
minorum^ domini Antbonii Insnardi, sacerdotis^ Johannis Lan»
rentii, mercatoris^ Johannis Martini... Et mei Pauli Giraudi,
notarii public].. .
CODICILLE. — In nomine domini. Amen. Anno incama-
tionis ejusdem h. ccc. xli., die .ix. mensis oaobris, in vesperis...
Ego Cecilia de Volta, beguina congregationis dominarum begui-
narum de Robaut..., sciens et vere recognoscens me fecisse meum
ultimum testamentum..., et cupiens codicillare... Et primo, lego
seu relinco sorori Francisque de Volta, monache monasterii
Sancte Clare de Massilia, sorori mee, syfFum meum de argento,
ad vitam suam dumtaxat ; et post mortem ejusdem, lego ipsum
s}rfum ecclesie fratrum minorum de Massilia^ pro uno calice fa-
ciendo, ad honorem dey, et ad usum dicte ecclesie ; cum quo
selebrentur divina in ecclesia predicta. Item... unam culcitram
de Alexandria..., unam conquam meam..., unum coffanum viri*
dem^ in quo teneo vélos meos..., patrenostres meos de ambra^ et
unum doquearium de argento, et unam broquam de argento...
Item, lego seu relinco domine Dulcie Vivaude, béguine de Ro-
baut, unum matalatium de bout, et unum pulvinar de melioribus
meis, et unum par lintiaminum> et unam vanoam meam, quam
habui quando intravi begpinam..., cortinas meas virides, et
unum doquearium deauratum, et unam taciam de argento deau-
ratam. Item, unum salterium meum copertum de viridi. Item,
lego seu relinco domine Amélie Gassole, béguine, unam culci-
tram, et unum pulvinar de Alexandria..., duas vanoas, unam de
melioribus, et aliam parvam quam teneo cotidie..., unum cha-
lonum,... duos scrineos meos, existentesante Oratorium..., unam
damidem de bruneto, cum penna..., unum gardacotium, cum
penna..., unam caciam argenti albam, et unum doquearium
ar^enti..., meos patrenostres de corallo..., unum scrineum, quem
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 285
teneo juzta lectum meum..., meum salterium nugorem^ et
UQum diumale .. Item lego, seu relinco eisdem dominabus
Amélie Gassole et Dulcie Vivaude^ begumis, ipsis ambalus, Bre-^
viarium meum ; et post mortem unius illarum^ devolvatur alteri
superstiti; et post mortem ambarum, si dicta Dulcia haberet
neptem in congregatione dicta dominarum de Robaut, quod dicta
neptis ipsum habeat et teneat, ad vitam suam tantum ; et post
mortem illius, devolvatur, et devolvi volo ipsum breviarium ad
conventum dicte congregationis de Robaut, et ad ipsum conven-
tum ipsum breviarium. lego, post mortem illarum. Item, lego
seu relinco eisdem dominabus Amélie Gassole et Dulcie Vivaude,
beguinis, in forma predicta/et sicut supra notatum est, et decla-
ratum est per me de breviario^ Librum sàncte matris nostre. Item
lego seu relinco Cecilie de Fonte, béguine de Robaut, unum par
linteaminum^ et unum gardacotium meum cum penna, et unam
tunicam, et unam pelliciam... Item^ volo> jubeo> ordino atque
mando... quod si dicta Amelia Gassola exiret de dicta congrega-
tione de Robautj et nollet perseverare in eadem et prediligeret
intrare alium monasterium, vel aliam quamvis viam eligeret, in
illo casuj adymo sibi omnia et singula legata per me sibi facta de
bonis meis, tam in dicto meo ultimo testamento, quam in pre-
sentibus meis codicillis... Actum Massilie. infra domum domi-
narum beguinarum- de Robaut, in quadam caméra predicte
domine Dulcie Vivaude...
(Arcb. dép, des B.-du-Rb, Fonds du Chap, de Mars. — Se trouve aussi
dans le Protoc. de Paul Giraudi, f. 49. Chez M. Estrangin, notaire.)
XVIII
PHILIPPINE DE PORCSLLBT, PRIEURE DES BÉCtTINES.
(17 novembre 1341.)
Anno quo supra (1341) die .xvu. mensis novembris, .x. indic-
tionis, post vesperos. Notum sit cunctis presentibus et futuris^
quod cum questio, seu OHitroversia, verteretur, seu verti spera-
286 VIE DE SAINTE DOUCELINE.
retur, inter videlicet Audiardam Vassalam, uxorem Anthonii
Vassali, filiam Jacobi Luquesii et Aonette, conjugum quondam,
civem Massilie^ ex una parte^ agentem; et coventum dominarum
beguinarum de Robaut, dicte civitatis^ ex altéra, deffendentem ;
super eo videlicet quod dicta Audiarda dicebat se jus habere in
quadam vinea que olim obvenit in partem Beatrici Luquesie,
sorori sue^ béguine de Robaut condam, de bonis que condam
fuerunt predicte earum matris^ ex substitutione olim facta per
dictam Aonettam, matrem dictarum sororum, in suo ultimo tes-
tamento,... in quo quidem testamento dicta Audiarda Saonetta
et dicta Beatrix condam fuerunt heredes institute; quam vineam
tenet et possidet dictus conventus de Robaut ; que vinea sita est
in territorio Massilie^ loco dicto Massanegues. Et venerabilis et
religiosa domina Phelipa Posselleta, prioressa congre gationis
dominarum beguinarum de Robaut, nomine suo proprio^ et no-
mine totius sui conventus, dicebat predictam Audiardam, seu
quamvis aliam personam^ nullum jus habere in vinea predicta,
ex eo quia dicta vinea fuit data per imperpetuum^ et proprio jure,
per dictam Beatrizetam Luquesiam, sororem dicte Audiarde,
absque retentione aliqua, qua die se dedicavit Deo et congrega-
tioni predicte de Robaut, cum consilio et voluntate amicorum
suorum, amore dei, et ob reverentiam et intuytum quem habebat
ad conventum congregationis ipsius. Et cum dicta vinea sibi
evenisset justo titulo^ ex successione materna, et pro parte sibi
contingente de bonis maternis ipsius amore^ dicebat et affirmabat,
nominibus quibus supra, dicta domina prioressa, predictam Au-
diardam, vel aliquam aliam personam, nullum jus habere in
vinea predicta. Nunc vero, tranctantibus quibusdam religiosis
viris, predicte partes voluerunt... componere, transigere et pacisci
de questione predicta... in modum subscriptum. Videlicet, ego
dicta Audiarda Vassala, uxor predicti Anthonii Vassali, mariti
mei, presentis, volentis,consentientis,et auctoritatem suam michi
prestantis..., cedo^ remito^ finio et penitus desamparo vobis ven.
et rel. domine Phelipe Porcellete, prioresse predicte congrega-
tionis de Robaut..., et per vos ipsi conventui^ totum jus et totam
rationem et actionem^ realem et personalem, quos et quam seu
quod habeo, seu visa sum habere in predicta vinea^ et juribus et
pertinentes suis, tam ratione dicte substitutionis quam quacum-
que alla occatione^ seu causa; et ad majorem omnium et singu-
lorum in solidum firmitatem, vobis dono, donations mera, pura^
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 287
simplici, habita inter vivos, prout melius dici seu ezcogitari
potest... Actum Massilie, in quadam domo domini Thomasii Li-
quesii, militis^ in qua inhabitant dicti conjuges^ in presentia
Guilldmi Torcati, corderii, Guillelmi Rellana, Berengarii Gi-
raudi, et Fulconis Aycardi^ habitatorum Massilie.
(Protoc. de Paul Giraudi, f. loi v*, chez M. Estrangin.)
XIX
DOUC£ DE VIVAVD, PRIEURE DES sicUINES.
(i^mai 13590
In nomine domini nostri Jhesu Christi. Amen. Anno incar-
nationis ejusdem m*, coc^ lix\, et die prima mensis maii. Nove-
rint universi, présentes pariter et futuri, quod cum Guillelmus
Johannis, curaterius, quondam civis Massilie, collocaverit Alae-
tam, filiam suam^ in monasterio seu congregatione de Robaudo^
civitatis predicte, et ratione ipsius collocationis et dedicationis,
dare promiserit ven. dne. Johanne Posselletey tune prioresse
congregationis ejusdem, donatione pura, simplici, habita inter
vivos, et contemplatione dedicationis predicte, inter cetera,
quamdiu dicta domina Alaeta vixerit in dicta congregatione
dumtaxat, videlicet decem enimas annone, et sex milhayrolas
vinij e^ sex libras regalium, singulis annis solvendas; sicut de
premissis omnibus constat quodam publico instrumento scripto
et signato manu mag. Pauli Giraudi, quondam pub. not. Mas-
silie, sub anno domini m% ccc% xLm'., et die .xvn. mensis julii.
Deinde vero Laura, uxor dicti quondam Guillelmi Johannis,
mater dicte domine Alaete, in suo uitimo testamento^ inter cetera,
legaverit dicte sue filie .cccl. lib. reg., cum certis substitutionibus
in dicto suo testamento contentis,... sub anno domini h.cccxxxiv.
(sic) et die .xvin. mensis maii. Ecce quod nunc, anno et die ab
hujus initiis documenti conscriptis, dicta domina Alaeta Johan-
nis, cum voluntate et expressa licencia, et concensu ven. domine
Dulcie Vivaude, prioresse dicti conventus de Robaudo, ibi
288 VIE DE SAINTE DOUCELINE.
presentisy necnon et rel. dominarum Jacobete Garnaude, Mar-
garite de Ulmo, Aycardete Laurencie, Laurencie Baussiane, ibi
presencium^etconseticiensium, congregatarum in parlatorio dicti
conventus..., ex una parte; et Guillelmus Johannis, curaterius,
filius quondam dicti Guillelmi Johantiis, fraterque dicte domine
Alaete, ex altéra^... pro melioratione dicti conventus et domine
Alaete predicte, transegerunt, convenerunt^ et pacissentes fuerunt,
in modum et per modum qui sequitur infrascriptum. Et primo
convenerunt..., quod dictus Guillelmus Johannis dare et contri-
buere debeat dicte domine Alaete, sorori sue^ et per eam dicte
domine prioresse, seu conventui ejusdem, ratione seu loco supra-
dicti legati dictarum decem eminarum annone, et sex milhayro-
larum vini, et sex librarum regalium, assignatarum et donatarum^
singulis annis, per dictum Guillelmum Johannis quondam^ do-
mine Alaete, filie sue predicte, videlicet undecim libras, sex
solidos, et octo denarios censuales... quas serviunt... persone in-
frascripte, singulis annis, Guillelmo supradicto, pro possessio-
nibus infrascriptis. Et primo, illos .xxvu. sol. et .vi. den. reg.
quos servit... Durantus Abigaudi^ de Rosseto... pro quadam
terra... sita in territorio Massilie, in loco vocato Monteolivet,,,
Item, et alios .vu. sol. et .vi. den. reg. censuales, quos servit
Johannes de Spera, textor, qui moratur in Blanquaria^ pro
quodam hospicio sito in carreria Sancti Martini... Item, et
illos .xvm. sol. et .i. den. reg. censuales, quos servit... Johannes
Bernardi, laborator, qui moratur in burgo Sancte Catharine,
pro quadam fayssia vinee et terre,... sita in territorio Massilie,
loco vocato Curies... Item, et illos .xxm. den. reg. censuales,
quos servit... Bonus Davinus de Dragenhano, judeus, pro medie-
tatecujusdam hospicii siti in carreria Sancti Martini.,. Item^
et illos .TV. sol. reg. censuales, quos servit... Bertranda Jordane,
que moratur in carreria Sancti Salvatoris, pro quadam vinea
sua sita in territorio Massilie, loco vocato la Mota... Item, et
illos .XXV. sol. reg. censuales, quos serviunt... Johannes Lurdi et
Antbonius Lurdi^ fratres^ pro quadam eorum fayssia vinee do-
talis, site in loco dicto Canta perdis... Item, et illos .xxi. den.
reg. censuales, quos servit... Hugo Janselmi, qui moratur opuif
Fracham dicte civitatis, pro quodam hospicio sito apud Scalho-
nem Fracke... Item, et illos .n. sol. et .vi. den. reg. censuales,
quos servit... Judeus^ pro medietate cujusdam curtis site in /u-
sataria... Item, et illos .11. sol et .vi. den. reg. censuales, quos
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 289
servit Salamon de Palerma, judeus^ pro alia medietate dicte
curtis. Item, alios .lviii. sol. reg. censuales, quos servit... Johan-
nes Vallonis, qui moratur in carreria Sancti Augustini, pro
quadam vinea... sita in terri torio Massilie, loco vocato Cayrans...
Item, et alios .lvi. sol. et .vi. den. reg. censuales^ quos servit
Anthonius Lageti... qui moratur in burgo Oleriorum , pro
quadam vinea... sita in terri torio Massilie, loco vocato Cayrans,..
Item^ et illos .xxm. den. reg. censuales, quos servit Matheus
Bruni ^ textor, pro quodam hospicio sito in carreria Sancti
Martini... Item, et illos .xvm. sol. et .vi. den. reg. censuales,
quos serviunt... heredes Monnete Malete, pro quadam fayssia
terre, sita in territorio Massilie, in loco dicto al Feras... Item, et
ultra dictos census, promisit et convenit dictus Guillelmus dare,
solvere et tradere dicte domine Alaete, soron sue^... .rv. libras,
.XII. sol. et .IV. den. reg., jsolvendos annis singulis, quamdiu
dicta domina Alaeta vixerit in humanis... Actum Massilie, in
parlatorio domus de Robaudo...
{jfrch. dép. des B.-du-Rb. Fonds de S. Sauveur de Mars., n* 41.)
XX
INVENTAIRE DBS CENS éCHUS AU COUVENT DES FRANCISCAINS.
(14 mars 1390.)
Hic continentur census quondam domine Philippe Porcellete,
uxoris quondam domini Fulconis de Ponteves, et post ejùs
mortem devenerunt neptibus suis Philippe Porcellete et Maragde,
et Théodore Porcellete alias Grasse, congregationis dominarum
de Robaudo ; et post ejus mortem deveniunt conventui fratrum
minorum beati Ludovici de Massilia. Primo, Alazacia de Mona-
chabus servit^ anno quolibet, pro una carteriata et media^ vel
circa, sita in territorio d'Areng, .x. solidos... Item, Bertrandus
Sabbaterii servit, pro duabus domibus scituatis juxta portale
Johannis de Massilia, ad censum una .v. sol.^ et alia ad censum
.IV. den... Item, Laurentius de Virtutibus, pro quodam orto suo,
in territorio Ar eng s\xo, servit .xx. sol... Item, servit Johannes
de Trevas, qui moratur prope ecclesiam Sancti Martini, pro
vineis et terra sitis ad Plumberias, .x. sol... Item, servit Poncius
«9
290 VIE DE SAINTE DOUCELINE.
Broquerii^ morans in Cavallione, pro multis possessionibus^
una sita ad molendinum de Crota, et alia in Valle Juega, et
alia loco dicto Cavallaria, .xli. sol. .viii. den... Item, servit
Guillelmus Rossimeyra, morans in carreria de Guingalagoga,
pro quadam fayssia vinee sita ad Areng, .xx. den... Item, here-
des Imberti de Alba serviunt .ix. sol. .iv. den., pro quatuor car-
teriis vinee et terre sitis in territorio dicto Moncau... Item,
Catharina, uxor Pétri Martini, servit pro quadam fayssia vinee
quinque carteriatarum, sita a Plumbieyras, .xxv. sol... Item,
Petrus Castance servit in medio augusti .xiii. sol. .viii. den., pro
quadam fayssia terre sita loco dicto Fons gâta,., item, Guillel-
mus Michaelis servit in medio augusti .iv. sol. .vi. den. cum
obolo, pro quadam fayssia vinee sita in Valle Juega... htm, Ber-
trandus Garreta servit .ni. sol. in medio augusti, pro quadam
fayssia terre, sita a Gibas... Item,, Pontius Barralis servît in
medio augusti, pro quadam fayssia terre sita a la Pineda...^
.viii. sol. et .XI. den. Item, Bertrandus Mayenqui servit in medio
augusti, pro aliquibus fayssiis vinee et terre, sitis a^ Vallem Ju-
dqycaniy .xxxiv. sol. et .ix. den. Item, Petrus Galopa servit in
medÎQ augusti, pro quadam fayssia vinee et orti, sita in territorio
Aregni, .lv. sol. Item, Durantus Dureya servit, pro quadam
fayssia vinee et terre sita in Valle Judayca^ .x. sol... Item,Huga
Johanna servit .v. sol. et .tiii. den. et obolum,... pro uno orto
sito in carreria Corderiorum, vel viridarium. Item, Julianus
RoUanini servit in medio augusti .ix. sol. et .m. den., pro qua-
dam fayssia vinee duarum carteriatarum, site in Valle Judayca.
Item, Durantus Raynoardi servit in medio augusti .xxv. sol.,
pro quadam fayssia vinee quinque carteriatarum, sita in terri-
torio, loco dicto Sarturan. Item, Jacobus de Podio, sartor, servit
in medio augusti .xx. sol., pro duabus fayssiis vinee septem
carteriatarum, sitis in territorio Sancti Justi. Item, Petrus Olî-
varii servit in medio augusti, pro una fayssia vinee et terre trium
carteriatarum, sita in territorio de Plombieyras, ad censum
.vin. sol. Iteîn, Guillelma Thomacie, uxor Pétri Thomacii, servit
.viii. sol. .VIII. den. in medio augusti, pro quadam fayssia vinee
site ad Sanctam Martham. (Item), Jacobus Nicholai, mercator,
servit in medio augusti, pro una fayssia terre trium carteriatarum
sita loco dicto Balma laugiera, .x. sol. et .x. den. Item, Fulco
Robaudi, morans in Cordelaria, servit in medio augusti .xxiv.
sol. et .xrv. den., pro quadam fayssia terre duarum carteriatarum
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 291
et .XVIII. destrorum^ sita loco dicto Forts gâta. Item, Lucia Gra-
ciane servit in medio augusto .xv. sol., pro quadam fayssia vinee
et terre, sita in territorio de Montecavo. Item, Raymundus Por-
celli, piscator, servit in medio augusti .xl. sol., pro quadam
fayssia vinee quatuor carteriatarum, sita in loco dicto Balma
Laugier. Item, Durantus Augerii, degens in Cavalhono, servit
in medio augusti .xxxv. sol. et .vn. den., pro quadam fayssia
vinee et terre septem carteriatarum, sita in Valle Judayca, Item,
Bernardus Henrici, et Johannes Grivaudani, ejus nepos, serviunt
in mense augusti .xi. sol. et .ui. den., pro quadam fayssia vinee
et terre, sita in territorio vocato Gat mort. Item, Bertrandus
Feda, laborator, servit in medio augusti, pro quadam fayssia
terre duarum carteriatarum, sita in loco dicto Antinhana, .xxxv.
sol. Item, Petrus de Narbona, mercator, servit in medio augusti
.xxxviu. sol., pro quadam fayssia terre, sita in loco dicto Camas,
Item, Petrus de Rabastenco servit in festo sancti Thome, anno
quolibet, .l. sol., pro quodam hospicio sito in carreria Sancti
Jacobiy ante ecclesiam dicti sancti, in Correjaria,., Acia fuerunt
hec Massilie, in curia episcopali... (14. mars iSgo)... Ego vero
Stephanus Venayssini, civis et habitator Massilie, publicus not.
{jfrcb. dép. des B.-du-Rb, Fonds du Chap. de Marseille.)
XXI
JACQUETTB MONNIBR, PRIEURE DES sicUINES.
(7 juin 1390.)
In nominedomini. Anno incarnationis ejusdem m.ccg.xc, die
.vn. mensis junii, hora circa nonam. Notûm sit cunctis presen-
tibus et futuris, quod Georgius Marini, de Massilia, bona fide...
confessus fuit, et in veritate publice recognovit ven. dominabus
Jacmette Monnerie^prioresse, et aliis dominabus congrega^
tionis dominarum beguinarum de Robaudo, de Massilia, pre-
sentibus, stipulantibus solempniter, nomine dicte congregationis,
se amodo tenere et possidere velle in emphiteosim perpetuam^ et
sub earumdem dominarum beguinarum majori directo dominio
et senhoria, quoddam viridarium scitum in suburgiis civitatis
Massilie^ in traversia ab antiquo appellata traversia Corde-
392 VIE DE SAINTE DOUGELINE.
riorum, hodie per eas ad accapitum datum, confrontatum, ab
una parte^ cum viridario Benedicti Maurelli, et cum viridario
Guillelmi de Favassio, et cum viridario ipsius Georgii... Ad
censum et servitium octo solidorum regalium, anno quolibet et
perpetuo solvendorum, in festo béate Marie medii augusti...
Actum Massilie, in ecclesia domus ipsarum dominarum, in pre-
sentia et testimonio dominî Johannis Robaudi^ cappellani ecclesie
sedis Massilie, Pétri Parietis, Guillelmi Fabiani, Johannis de
Denas, testium ad premissa specialiter vocatorum et rogatorum.
Et mei Poncii de Scalis, notarii Massilie publici...
{jfrcb, dip. des B^-du-Rb. Fonds du Chap. de Mars.)
XXII
TESTAMENT d'aLASACIE JEAN, BÉGUINE.
(3 mai 1397.)
In Christi nomine. Amen. Anno incarnationis domini
M.ccG.xc.vn., die tercia mensis maii^ hora terciarum. Notum sit
cunctis presentibus et futuris, quod ego Alasacia Johanne, be-
guina congregationis dominarum de Robaudo, filia Guillelmi
Johannis, curaterii, et Laure, quondam conjugum dicte civitatis
Massilie, sana mente et corpore, in mea tamen bona et sana exis-
tens memoria^ gracia Jhesu Christi, volens et admodum cupiens
meum ultimum condere testamentum... Idcirco, cum licentia et
voluntate ven. domine Margaride de Ulmo, dicte congrega"
tionisprioressey ibidem presentis et concensientis pro omnibus
et singulis infrascriptis, facio, condo et ordino meum ultimum
testamentum nuncupativum, et meam ultimam voluntatem...,
in modum qui sequitur infrascriptum. In primis, recomendo
animam meam altissimo creatori domino nostro Jhesu Christo,
et gloriose virgini Marie ejus matri, et toti curie celesti. Item,
eligo corpori meo cepulturam, quando me mori contingerit, in
tumba edifficata in ecclesia fratrum minorum, in qua corpora
aliarum dominarum nostre congregationis sepeliri sunt assueta.
Item volo et ordino quod corpus meum cepeliatur in habitu con-
sueto cepeliri alias dominas nostre congregationis. Item, volo et
ordino quod corpus meum cepeliatur cum quatuor intorticiis,
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 293
quolibet ponderis trium librarum. Item, lego ego dicta Alasacia
Johanne^ dicte ven. domine Margaride de Ulmo, prioresse dicte
congregationis nostre, unum francum, amore dei, semel tantum.
Item, lego ego dicta testatrix ven. domine Dulceline Andrieve,
dicte congregationis nostre, ad ejus vitam tantum, et non ultra,
illos quadraginta solidos regalium censuales quos michi servit et
servire tenetur, anno quolibet, in festo medii augusti, Alasacia
Matarone, pro quadam vinea sex quarteriatarum, vel circa, sita
a Cayrans, territorii Massiliensis^ majori dominio et senhoria
heredi meo infrascrîpto rémanente; et post ejus mortem, volo et
ordino quod dictos quadraginta solidos ad conventum^ heredem
meum infrascriptum, revertantur ; pro quibus, dictus conventus
teneatur facere, perpetuis temporibus^ anno quolibet, infra ejus
ecclesiam^ duo cantaria, sive anniversaria, pro anima parentum
meorum, atque mea. Item, lego ego dicta testatrix domine Hu-
guete Columberie, dicte congregationis nostre, duos âorenos
auri, proserviciis per eam michi factis; unumquem michi débet,
et alium quem volo sibi dari de bonis meis. Item, lego Bartho-
lomeo Garneriij presbitero ecclesie béate Marie de Acuis, pro
serviciis et laboribus per eum pro me passis, florenum unum,
semel tantum. Item, lego ego dicta testa'trix Guillelmo Johannis,
fratri meo, jure institutionis, et pro omnibus juribus sibi com-
petentibus in bonis meis, florenos auri de regina duos, semel
tantum, in quibus ipsum in heredem meum instituo; ita quod
nil aliud petere possit in aliis bonis meis. Item^ lego ego dicta
Alasacia Johanne Cardone Johanne, nepti mee, filie dicti Guil-
lelmi Johannis, fratris mei, duos florenos auri, semel tantum,
jure institutionis, et pro omnibus juribus sibi competentibus in
bonis meis... Item, lego confessori meo, pro missis et orationibus
dicendis pro anima mea, solidos viginti, semel tantum. Item^
lego quatuor fratribus minoribus,videlicet illis qui corpus meum
portabunt ecclesiastice sépulture, florenum unum, ad rationem
trium grossorum pro quolibet. Item, lego ego dicta Alasacia tes-<
tatrix, pro duobus cantaribus celebrandis^ uno videlicet in cras-
tinum mei obitus, et alio in fine anni^ solidos quadraginta, ad
rationem viginti solidorum pro quolibet. Item, lego... ven. et rel.
domine Margaride Stéphane, abbatisse monasterii Sancti
Ponciiy florenum unum, solvendum de bonis meis, ad ejus requi-
sitionem. Item, lego conventui fratrum minorum de Massilia^
pro duobus anniversariis, anno quolibet et perpetuo celebrandis.
294 VIE DE SAINTE DOUCELINE.
pro anima mea, in ecclesia predicta, uno videlicet in festo
Sancte Dulceline, et alio in fcsto sancti Johannis Baptiste, soli-
dos regalium viginti pro quolibet, videlicet quadraginta pro
ambobus, solvendos de bonis meis, per heredes meos infrascriptos,
anno quolibet, in festivitatibus predictis. In omnibus vero aliis
bonis meis, mobilibus et inmobilibus..., instituo et ordino michi
heredem meum universalem et in solidum, venerabile monaste-
rium Sancte Clare de Massilia, et ejus conventum, quem ore mec
proprio nomino et appello. Hoc autem est et esse volo meum
ultimum testamentum^ et mea ultima voluntas... Cassans, irri-
tans penitus et annullans... Gadiatores, sive gadiatrices et exequ-
trices presentis mei testamenti, facio et ordino ego dicta Alasacia
Johanne testatrix^ videlicet^ dominam Margaridam de Ulmo,
prioressam predictam, sororem Berengariam Scrivane, abba-
tissam dicti monasterii Sancte Clare, et sororem Rissendam
Berarde^ monialem dicti monasterii. Rogans eas... Actum Mas-
silie, in logia viridarii mei Poncii de Scalis^ notarii infrascripti,
in presencia et testimonio Guillelmi Bontossii, piscatoris, Johan-
nis Rossinhaqui, Stephani Porcelli, Raimundi Davini, Guillelmi
Robertij Guillelmi Fornerii, et Guillelmi Revelli, laboratorum,
civium Massilie, testium ad bec specialiter vocatorum et roga-
torum. Et mei Poncii de Scalis^ notarii Massilie publici...
{Artb. dip. des B.-du-Rb.Fonds du Chap. de Mar$.)
XXIII
MARGUERrni DE ULMO, PRIfiURB DES sicVINES.
(23 juillet 1401.)
Anno incarnationis domini m.cggg.i., die sabati .xxiii. mensis
julii. Notum sit cunctis presentibus et futuris quod Bernardus
de Andréa, mercator, ci vis et habitator civitatis Massilie,... no-
mine, loco et vice providi viri magistri Martini Johannis Gadochi^
notarii Florentini, avunculi sui, civis et habitatoris civitatis
Avinionensis, confessus fuit, et in veritate publice recognovit
ven. et rel. Margarite de Ulmo, priorisse monasterii seu con-
gregationis béate Marie de Robaudo, dicte civitatis, presenti,...
présente ibidem domina Hugueta Columberie, moniali dicti
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 295
•
monasterii, se ab inde tenere... in emphiteosim, sub ipsius mo-
nasterii, et suorum, majori directo dominio et senhoria, videiicet,
quemdam viridariuin... situm in burgo monasterii antiqui
béate Marie de Robaudo, confrontatum cum quodam beali Ber-
nissoni, macellarii, et cum viridario Raymundi Fabri quondam,
et cum virillario quod fuit Pétri Laurigue, et a parte ante cum
carreria recta dicti monasterii antiqui de Robaudo.., Ad
censum .xl. sol. et vi. den. regalium, in festo beatorum Philippi
et Jacobi appostolorum primi diei mensis maii, annis singulis^
perpetuo solvendum... Actum Massilie, infra januam domus dicti
monasterii de Robaudo, presentibus Nicolao Francie et Guillel-
meto Mathei> testibus... Et me Aventurono Rodeti, notario
Massilie publico.
{Arcb. dép, des B.-du-Rb, Fonds du Chap. de Mars.)
XXIV
DONATION DE MARGUERrTB d'aLON,
DERNIÈRE PRIEURE DES BÉGUINES DE ROUBAUD.
(i** avril 1407.)
In nomine domini nostri Jhesu Christi. Amen. Anno incarna-
tionis ejusdem m.ggcg.vii., die prima mensis aprilis^ hora vespe-
rorum. Notum sit cunctis, presentibus et futuris, quod ven. et
rel. domina Margarita de Al6no,priorissa collegii beguinarum
de RobaudOy attendens et considerans plurima grata acceptaque
servicia, bénéficia, favores, honores et gracias, tam sibi quam
dicto coUegio^ dum domine béguine ipsius collegii in humanis
existèrent, eis impensas et impensa per fratres conventus ecclesie
Sancti Ludovici de Massilia, quarum beguinarum, in missis ce-
lebrandis in earum domo et collegio, curam et solicitudinem
singulariter et affectuose habuerunt. Attendens etiam et consi-
derans plurima grata acceptaque servicia, favores et gracias, per-
sone dicte domine Margarite multimodc et incessanter impensas
et impensa per nobilem virum Marqueonum Scrivani, et Alase-
tam, ejus uxorem, ncptemque dicte domine Margarite. Nec
minus prethendens sanguinis vinculum quod eidem domine
296 VIE DE SAINTE DOUCELINE.
Margarite reddit eandem Alasetam Scrivane, neptem suam, ob-
nixius cariorem. Attento etiam quod ipsa domina Margarita
unica, sola et singularis remansit usque nunc in dicto collegio,
et nulla est alia beguina que succedere valeat in bonis dicti
collegii. Considération! bus supradictis itaque suasa^ bona fide,
et sine omni dolo et fraude, gratis^ scienter, et ex sui cena scien-
tia,... dédit sive donavit ven. viris fratribus Egidio de Spoleto,
gardiano, et fratri Johanni Rogoni, custodi dicti conventus, pre-
sentibus, stipulantibus et recipientibus vice et nomine fratrum
conventus predicti, et prénom inatis Marquesîo Scrivani et Ala-
sete, conjugibus... Et primo, videlicet dictis Gardiano et Cus-
todi, et per eos fratribus dicti conventus, presentibus et futuris,
videlicet quoddam hospicium in quo domine béguine ipsius
collegii regebant eorum ecclesiam, ab introitu porte ecclesie, et
eundo per chorum, et transeundo ultra rétro altare, ubi est fons
aque cum cannono; cum aula magna desuper^ a solo usque ad
celum. Item et omnia viridaria dicto hospicio contigua, prothen-
dencia versus beatam Mariam de Gardia. Quod quidem hospicium
olim dicitur fuisse Symonis de Sepeta quondam; et confrontatur
ipsum hospicium, a parte anteriori^ cum carreria gallica, et ab
alio latere, cum hospiciis infra donatis dicto Marquesio et Ala-
sete, conjugibus. Servilia ecclesie sedis Massilie, ad censum
Item, et .xl. solidos regalium et .vi. denarios censuales^ quos
servit Olivaria de Ansana. Item alios .xl. sol. reg... Item, .xx.
sol. reg... Item, .xvi. sol. reg... Item, .vm. sol... Dédit etiam et
donavit dicta domina Margarita dictis Marquesio Scrivane et
Alasete, conjugibus... cetera hospicia predicto hospicio contigua^
ab introitu porte magne usque ad bodium, que olim fuerunt
Montelheti Vivaudi; et omnia casalia^ et alia hospicia dirrupta
ipsi hospicio contigua; servilia domino ecclesie sedis Massilie,
ad censum... Que omnia supradonata dedit^sive donavit dicta
domina Margarita, tam dicto conventui quam etiam dictis Mar-
quesio et Alasete^ post ejus obitum^ sive ipsa ab humanis abducta,
et non ante. Et hoc, donatione pura et simplici, rata et irrevoca-
bili, habita inter vivos. Salvis sibi et retentis usufructu omnium
bonorum supra per eam donatorum, et omnibus bonis mobilibus
suis quibuscunque, de quibus possit et valeat vitam suam abiliter
sustentare^ et alias in fine dierum suorum disponere et ordinare.
pro suo libito voluntatis. Retento etiam et reservato, quod illi
quadraginta solidi et sex denarii regalium censuales, quos servit
• PIÈCES JUSTIFICATIVES. 297
dicta domina Olivaria, sint et esse debeant perpetuo, specialiter
et expresse obligati pro sollempnitate fibnda, in ecclbsia Dicn
CONVENTUS SaNCTI LuDOVICI, ANNUATIM, SECUNDA DIE MENSIS SEPTEM-
BRlSj QUA CELSBRATUR SOLLEMPNITAS ET COMMEMORATIO BEATE DuLSA-
LINE , IN DICTA ECCLESIA TUMULATE. Ad QUAM SOLLEMPNITATEM
ANNUATIM ET PERPETUO F1ENDAM FRATRES DICTI CONVENTUS TENEANTUR,
ET SPECIALITER SINT ASTRicTi. Retentis etiam et reservatis censibus
aliis prescriptis supradonatis , pro sex fiendis^ de duobus in
duobus mensibus, anniversariis perpetuo et anno quolibet celé-
brandis in dicta ecclesia Sancti Ludovici, pro animabus tam dicte
domine Margarite, quam aliarum dominarum beguinarum dicti
collegii de Robaudo. Renuncians... Dans, cedens... ActumMas-
silie, in aula dicti hospicii, in presentia et testimonio nobilis
Rabolini Vivaudi, Guillelmi Mathei, Nicolay de Sala... Et mei
Pctri Fresquerie, notarii Massilie publici...
{Arch, dép, des B.'du-Rb.Fonds du Chap. de Mars.; dans l'acte suiv.)
XXV
PUISE DE POSSESSION DE LA MAISON DES BEGUINES
PAR LES FRANCISCAINS DE MARSEILLE.
(24 janvier 1414.)
In nomine domini nostri Jhesu Christi. Amen. Anno a nati-
vitate ejusdem m.cccc.xiv.^ die vero mercurii .zxrv. mensis ja-
nuarii, hora tertiarum, indictione septima. Noverint univers! et
singuli, présentes pariterque futuri... quod veniens et persona-
liter constitutus religiosus vir frater Johannes Martini, vicarius,
procurator et sindicus sacri conventus beati Ludovici, ordinis
minorum, dicte civitatis..., coram ven. et cire, viro domino Stc-
phano Maroani, in utroque jure baccalario, vicario generali in
spir. et temp. ac officiali totius episcopatus Massiliensis, pro rev.
in Christo pâtre et domino dno. Paulo, miseratione divina, épis-
copo Massiliensi..., obtulit et presentavit eidem domino officiali
quandam papiri cedulam, quam coram eo petiit legi et publicari. . .
Cujus quidem cedule ténor sequitur, et est talis prout ecce. —
Constitutus personaliter in presentia et audientia nobilis et cir-
29» VIE DE SAINTE DOUCELINE.
cumspecti viri domini Stephani Maroani... frater Johannes Mar-
tini, vie. proc. et syndicus sacri conventus beati Ludovici, dicte
civitatis, dicit et reverenter exponit quod ven. et rel. domina
Margarita de Alono, priorissa quondam collegii beguinarum
de Robaud, prius et ante quam suos dies terminaret, per non*
nullos annos ante, bonafide, donationem fecerat ipsi conventuî...^
post ejus obitum, de nonnuUis bonis in instrumento donationis
declaratis. Verum, quia a paucis diebus citra, dicta priorissa,
sicut Christo placuit, dies suos clausit extremos; timetque
idem procurator et syndicus, nomine dicti conventus, ne in fu-
turum dicta donatio posset dicto conventui esse damnosa, si ita
inconsulte, levatoque capite, in ea^ et absque beneficio inventarii,
se immisseret... Eapropter...cum quanta potuit instantia^ requi-
sivit et requirit dominum officialem memoratum, quatenus velit
admittere eundem sindicum, nomine totius conventus, ad con-
fectionem inventarii; et per suas patentes litteras... dirigendas
omnibus et singulis capellanis curatis eccleskirum parrochialium
bujus civitatis, diebus dominicis et festivis, in missarum solen-
niis, dum major pan populi ibidem convenerit ad divina,...
intimari faciat ut creditores, si qui sint pretendentes habere jus
in et super ipsis bonis,... in dicta curia, et coram eodem^ com-
pareant, visuri et audituri confectionem dicti inventarii, quod
idem procurator et sindicus facere intendit de ipsis bonis... Et
dictus dominus officialis, perpenso tenore predicte requisitionis
eidem facte, tanquam rationi et juri consone, dicto exponenti- lit-
teras postulatas concessit, in forma fier! consueta... — Anno quo
supra, et die martis sexta mensis februarii, hora tertiarum, coram
prefato domino officiali,.. . comparuit supradictus frater Johannes
Martini..., accusans contumaciam omnium et singulorum cre-
ditorum predicte quondam domine Margarite de Alono..., légi-
time citatorum ad présentes diem et horam... Et eorum exhigente
contumacia, se^ dicto nomine, admitti ad confectionem dicti in-
ventarii... Et nichilominus, se inmitti et induci in corporalem
et realem possessionem omnium et singulorum supra per dictam
dominam Margaritam conventui predicto donatorum... Et dictus
dominus officialis, in contumaciam ipsorum creditorum ipsius
quondam domine Margarite de Alono,... ad confectionem et pu-
blicutionem dicti inventarii eundem fratrem Johannem, nomine
jamdicto admisit. Et nichilominus, prefatum fratrem Johannem,
et per eum conventum predictum beati Ludovici, in corporalem
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 299
et realem possessîonem dictorum bonorum supra donatorutn^ per
traditionem cujusdam virgue fiscalis, induxit pariter et admisit.
Et incontinent!, supradictus frater Johannes Martini.... suum
inventarium incohavit, per modum videlicet infrascriptum...
Actum Massilie, in dicta episcopali curia...
{jfrcb, dép, des B.^du-Rb. Fonds du Chap. de Mars.)
XIII
■Il
PREMIÈRE BULLE DE JEAN XXII. EN FAVEUR DES BEGUINES.
(22 novembre 1320.)
Venerabili fratri.. Episcopo Tholonensi. Cum de mulieribus
que béguine vulgariter et communius nuncupantur, fe. re. dé-
menti pape .T.^ predecessori nostro, precîpue de Alamanie par-
tibus, multa fuissent insinuata sinistra, presertim quod earum
alique de Summa Trinitate et divina essentia disputare, et etiam
predicare, circa articules quoque fidei et ecclesiastica sacramenta
opiniones eidem fidei contrarias introducere, multorumque sim-
plicium animas in diversos super hiis errores inducere, ac alia
multa periculum animarum parientia facere, sub fucato sancti-
tatis velamine, presumebant, ex quibus, necnon et aliis de dictis
mulieribus fréquenter auditis, habens eas dictus predecessor non
indigna ratione suspectas, statum ipsarum prohibendum duxit,
et a Dei ecclesia penitus abolendum, in illas que statum hujus-
modi jam assumptum sectarentur ulterius, aut que de novo illum
assumèrent^ excommunicationis sententiam promulgando. Cum
autem carissima in Christo filia nostra Santia, regina Sicilie
illustris^ nuper ad auditum apostolatus nostri deduxerit esse
plurimas in Castro de Areis, tue diocesis, hujusmodi muliereSy
Beguinas de Robaudo nuncupatas^ que per virtutum odoramenta
currentes honeste vivunt, dévote fréquentant ecclesias, prelatis
suis reverenter obediunt, et se in premissis disputationibus et
erroribus non involvunt ; nec suas vel aliorum animas, per opi-
niones erroneas et ab evangelica veritate dégénères, dampnabili
presumptione dccipiunt; sed in sancta et solita simplicitate
viventes, tantum in eodem habitaculo, ad tutiorem castitatis
observantiam, immorantur, et sic ab hactenus vixerunt laudabi-
3oo VIE DE SAINTE DOUCELINE.
liter atque vivunt, quod nulla unquam super hiis fuit vel est
suspicio, vel infamia, contra ipsas ; fuit nobis, pro parte dicte
Régine humiliter suppHcatum, ut providere super hiis per apos-
tolice sedis providentiam dignaremur. Nos igitur indignum et
rationi contrarium reputantes si probas et reprobas similis cen-
sura perceileret^ et dicte Régine et dictarum muiierum humilibus
supplicationibus inclinati^ fraternitati tue» de qua plenam in
domino fiduciam gerimus, per apostolica scripta mandamus^
quatenus, per te vel per alium, de vita dictarum muiierum dili-
gentius informatus, si premissa veritate nitantur, ut prefertur,
dictas mulieres laudabiliter viventes libère remanere permittas
juxta modum et ritum per eas hactenus débite et diutius obser-
vatum ; sic quod per te non molestentur^ nec permittas eas, vel
ipsarum aliquam, in personis et bonis earumdem, occasione
prohibitionis et abolitionis hujusmodi, quousque de statu earum
fuerit aliter per sedem apostolicam ordinatum, ab aliquo vel ali-
quibus molestari. Molestatores , si qui fuerint, per censuram
ecdesiasticam, appellatione postposita, compescendo. Non obs-
tante, si eis vel eorum aliquibus, communiter vel divislm, a sede
apostolica sit indultum, quod interdici, suspendi, vel excommu-
nicari non possint, per litteras dicte sedis non facientes plenam
et expressam, ac de verbo ad verbum, de indulto hujusmodi
mentionem. Datum Avinione, .x. kalendas decembris, anno
quinto.
{Arcb, Vat, Reg. de Jean 22. Comm. an. v. t. i. f. 126. ep. 180.)
t«WMMHMMtMiMMWWMW*MMt*MMM«
TABLE
MMMMMMMMM»
FftgOfl.
Lettre d'approbation de M*' l'Évéque de Marseille i
PROLÉGOMÈNES v
Première Partie. — Le Manuscrit et l'Auteur de la Vie
de sainte Douceline x
I. Description du Manuscrit x
II. Historique du Manuscrit xiii
III. La Vie de sainte Douceline a été composée à Marseille. . xvii
IV. Elle a vu le jour en 1297 xx
V. Elle a pour auteur une béguine , et très probablement
Philippine de Porcellet xxr
Deuxième Partie. — Sainte Douceline et son œuvre. . . xxxix
I. Chronologie des actes de sainte Douceline xl
II. Date de la fondation du Béguinage de Marseille xlvi
III. Culte de sainte Douceline lvi
IV. Ce que c'étaient que les Béguines lx
V. Emplacement occupé par le Béguinage de Marseille. . . . lxiv
Troisième Partie. -» La langue de la Vie de sainte
Douceline lxxiv
I. Généralités lxxiv
II. Flexion des noms lxxix
3o2 VIE DE SAINTE DOUCELINE.
Pages.
III. Flexion des verbes lxxxiii
IV. Dérivation et orthographe Lxxxyiii
V. Méthode suivie dans la publication de la Vie de sainte
Douceline xc
VIE DE SAINTE DOUCELINE
Chap. I. De sa manière de vivre en habit séculier , et de son
origine par n^port à ses parents 2
II. De quelle manière elle prit l'habit de pénitence ... 12
III. De quelle manière elle organisa son établissement et
son ordre 20
IV. ' De son humilité et de son obéissance 26
V. Du vœu de la sainte pauvreté, et du grand mépris
qu'elle avait pour les choses temporelles 38
VI. De l'austérité de sa vie, et de l'exercice des bonnes
œuvres auxquelles elle s'appliquait 48
VII. De sa douceur et de son innocence 58
VIII. De sa fervente charité, et du service des malades,
auquel elle s'appliquait 64
IX. De l'application et de. la ferveur de son oraison , et
de ses hauts ravissements 70
X. De la fermeté de sa contemplation, des révélations
que Dieu lui faisait, et de sa grande constance
dans ses résoluûons 1 24
XI. De l'intelligence des Écritures, et de l'esprit de
prophétie ', 152
XII. Des miracles que Dieu faisait par elle 164
XIII. De la mort de la Sainte 1 84
XIV. De la translation de la Sainte 198
XV. Des miracles que Dieu opéra par l'intercession de la
Sainte, après sa mort 220
XVI. Epilogue 246
TABLE. 3o3
PIÈCES JUSTIFICATIVES.
Pagei.
N* I. Formule de profession des béguines de Marseille.. .... 257
2. Hymne à l'usage des béguines 257
3. Extrait de la Chronique de Salimbene de Parme 258
4. Codicille d'Alasacie de Rocas. 1280 259
5. Deux nièces de sainte Douceline. 1 288 260
6. Testament de Pellegrin Repelin. 1288 261
7. Philippine de Porcellet et sa famille. 1292 262
8. Philippine de Porcellet, la jeune. 1292 263
9. Réception d'une béguine de Roubaud. 1292 264
10. Achat de cens par Philippine de Porcellet. 1297. ...... 265
11. Assemblée des béguines de Marseille. 1298 268
12. Restitution de fonds à Philippine de Porcellet. I3cx>. . . 269
1 3. Testament de Philippine de Porcellet. 13 12 270
1 3^^'. Première bulle de Jean 22, en faveur des béguines. 1 320 299
14. Deuxième bulle de Jean 22. 1 323 276
1 5. Troisième bulle de Jean 22. 1325 277
16. Pension de Marie Elier. 1 341 280
17. Testament de Cécile de la Voûte. 1341 . 281
18. Philippine de Porcellet, prieure des béguines. 1 341 ... . 285
19. Douce de Vivaud, prieure des béguines. 1359 ^^7
20. Inventaire de cens. 1 390 289
21. Jacquette Monnier, prieure des béguines. 1390 291
22. Testament d'Alasacie Jean. 1 397 292
23. Marguerite de Ulmo, prieure des béguines. 140 1 294
24. Donation de Marguerite d'Alon, dernière prieure. 1407. 295
25. Prise de possession du béguinage par les Franciscains.
HH 297
ERRATA.
XXIV,
ligne
16.
Au lieu de \
: 1386,
lire : 1286.
12.
16.
Dieu(s)
Dieus.
90.
6.
Pertal
Pertal.
I02.
18 et 20
Sieva
Sîeua
148.
29.
Vivian
Viuran.
i6o.
29.
Cononatz
•»
Coronatz
220.
ï3-
Amgran
Am gran.
282.
37-
Carrerira
Camria.
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